Covid-19 : LA MISE A NU DU SYSTEME QUI GOUVERNE LE MONDE par Farid Bennour

La paralysie de l’activité économique mondiale et la réduction de ce qui fait la vie humaine, à commencer par la liberté de déplacement, avec une telle ampleur et d’une façon aussi instantanée, est un fait colossal et sans précédent dans l’histoire de l’humanité. Le caractère inédit de ce fait représente l’élément majeur et le plus important entre tous de la situation présente.

« Quant à attendre du mode de production capitaliste une autre répartition des produits,ce serait demander aux électrodes d’une batterie qu’elles ne décomposent pas l’eau et qu’elles ne développent pas de l’oxygène au pôle positif et de l’hydrogène au pôle négatif,alors qu’elles sont branchées sur la batterie. » [1]   Friedrich ENGELS

 Cette importance provient du fait que dans tous les domaines de la vie de l’individu, des sociétés et de leur histoire, l’inédit a été et reste le caractère le plus chargé de sens. 

En effet, l’inédit est l’empreinte par laquelle se révèle l’essence des choses : découvertes et inventions, naissances et mutations, révolutions de différents ordres, en sont les manifestations particulières les plus notables quelque qu’en soit le domaine ou l’échelle.

L’inédit, éternellement drapé de nouveauté et souvent accompagné de sidération ou d’étrangeté, a cette faculté de permettre ainsi à l’humanité, par l’expérience qu’elle en fait et en fonction d’une échelle ou d’un domaine donné, d’ entrevoir ou de découvrir le sens de ce qui s’y passe et donc de ce qu’il révèle de nouveau.

En outre, l’inédit a cette caractéristique unique d’être porteur de sens hautement déterminant, voire bouleversant ou révolutionnaire, de l’évènement qu’il accompagne, comme l’ombre un corps en pleine lumière.

C’est pour cela qu’à travers les questions qui seront évoquées, il s’agira ici et surtout, d’essayer de voir ou d’approcher ce que cette pandémie par le confinement mondial qu’elle a imposé, a pu révéler ou indiquer d’essentiel sur l’état et les tendances du système qui gouverne le monde et par conséquent, sur le devenir des différents peuples qui constituent l’humanité[2].

Dans cet esprit, entrons tout de suite dans le vif du sujet, en commençant d’abord par passer en revue les mesures financières les plus significatives prises ces deux derniers mois.

 1.    QUELLES MESURES ?

 1.1. Sur le plan international :

 En dehors de quelques exceptions, même s’il ne s’agit pas des moindres, telles celles du président des Etats Unis ou du Brésil, les différents gouvernants, depuis le début de la pandémie et au fur et à mesure de son expansion dans le monde, se succèdent dans un manège ininterrompu, la main sur le cœur, pour déclarer la guerre à la pandémie et appeler à la mobilisation générale et à l’union nationale.

Chefs d’Etat et de gouvernements, patrons des grands organismes économiques et financiers internationaux, responsables d’institutions politiques continentales, tous veulent rassurer le(s) peuple(s) et leur société, en martelant que tout est ou sera mis en oeuvre pour assurer la protection sanitaire, les soins nécessaires et venir à bout de cette pandémie.

Certains gouvernants y apportent même une précision rare et de taille. Ainsi, le chef de l’Etat français, lors de son premier discours, déclare à plusieurs reprises que tout sera fait « quoiqu’il en coûte ».

            Au cours des mois de mars et d’avril, des annonces officielles de montants financiers d’un volume exceptionnel n’arrêtent pas de se succéder. Pour un volume écrasant, ces moyens financiers concernent l’Union Européenne et les pays capitalistes développés occidentaux, le reste étant constitué par les mesures annoncées à destination des pays pauvres et de ceux dits en développement.

Cela fait longtemps que l’argent n’a pas si pertinemment porté son surnom de nerf de la guerre. En fait, il devient l’arme déterminante prévue pour faire face à l’onde de choc économique et sociale, mondiale et sans précédent que va engendrer, quasi immédiatement, le confinement de près de 4 milliards de personnes, soit plus de la moitié de l’humanité.

A la fin avril et d’après les différentes déclarations officielles ou les informations diffusées par la presse et les médias, cette succession de mesures a porté essentiellement sur[3] :

A l’échelle internationale, le FMI a annoncé dans un premier temps, la libération de 50 milliards de dollars « d’aide d’urgence ». Au cours de la conférence de presse, tenue le 04 mars pour annoncer cette mesure, la directrice du FMI précisait que 40 milliards de dollars seront destinés aux pays dits émergents, ne réservant ainsi que 10 milliards aux pays les plus pauvres. Elle ajoutait que dans tous les cas, cette aide sera accordée sous forme de prêt. La seule différence étant que pour la tranche de 10 milliards prévue pour les pays pauvres, le prêt sera accordé avec un taux d’intérêt nul.

A la mi avril, le FMI informait que 100 pays, répartis dans le monde entier, l’ont déjà saisi pour bénéficier de cette aide.

Par ailleurs, son conseil d’administration annonce dans son communiqué officiel, daté du 13 avril 2020, qu’il «…a approuvé un allégement immédiat du service de la dette pour 25 pays membres du FMI…[qui] recevront ainsi des dons qui couvriront leurs obligations envers le FMI pour une phase initiale de six mois ».

Enfin, selon un communiqué du FMI , daté du 15 avril 2020, la directrice générale du FMI a déclaré, lors de la réunion du G20, tenue à la même date : « …nous sommes prêts à utiliser tout notre arsenal d'outils et notre capacité de prêt de 1 000 milliards de dollars…En outre, pour aider nos pays membres à faible revenu, nous prévoyons de tripler nos prêts concessionnels. Nous recherchons ainsi de toute urgence 18 milliards de dollars de ressources nouvelles pour des prêts au titre du fonds fiduciaire… ».

Elle annonce aussi que le FMI étudie «…la possibilité de créer une nouvelle ligne de liquidité à court terme pour les pays dont la politique économique est solide. ». Ce qui élargit le champ d’intervention du FMI au pays dits émergents ou développés.

Quant à la Banque Mondiale et selon son site officiel, « une première série d’opérations de soutien d’urgence » d’un montant global de 1,9 milliards de dollars, « a été approuvée » et concerne 25 pays.

Plus de la moitié du montant total, soit 1 milliard de dollars, est destinée à l’Inde, tandis que le Pakistan (200 millions), le Sri Lanka (128,6 millions) et l’Afghanistan (100,4 millions) totalisent à eux seuls 429 millions de dollars, soit près de la moitié du reste du montant. Pour les 21 pays restants, les montants oscillent entre 2,5 et 50 millions de dollars.

Cette aide se fera par le biais d’un « mécanisme d’aide accélérée » basé sur des « procédures de décaissement rapide », laissant ainsi, clairement entendre qu’il s’agit seulement de rendre plus facile l’accès aux crédits déjà accordés avant la pandémie, dès lors que cela concerne des projets en lien direct avec la lutte contre la pandémie ou avec son impact immédiat.

Selon son site officiel et pour la totalité des opérations prévues dans le cadre de ce plan, la Banque Mondiale prévoit un engagement de 160 milliards de dollars avec 100 pays concernés et étalé sur les 15 prochains mois. A cela, s’ajoute un engagement des autres Banques Multilatérales de Développement d’environ 80 milliards de dollars, portant ainsi le montant total des mesures du Groupe Banque Mondiale à 240 milliards de dollars.

           Pour ne pas être en reste, le groupe du G20, actuellement présidé par l’Arabie Saoudite, dans une réunion conjointe des ministres des finances et des gouverneurs des Banques centrales (Club de Paris) tenue le 15 avril, annonce suspendre temporairement le paiement du service de la dette publique de 76 pays pauvres dont une quarantaine de pays africains et ce, à compter du 1er mai pour une période de 6 mois reconductible.

Alors qu’en raison du caractère discordant des différentes sources officielles ou d’information ou encore du caractère lapidaire des dépêches de presse, il n’est pas possible de savoir de façon sûre ce que recouvre cette suspension pour les composantes de cette dette publique, le montant quant à lui est connu et représente 14 milliards de dollars environ.

La presse a fait aussi largement état d’un autre montant qui viendrait s’ajouter et qui serait de l’ordre de 8 milliards de dollars. En réalité, cela ne représente qu’une annonce du G20 relative à la hauteur supposée, à laquelle les bailleurs privés seraient prêts à étudier la possiblité d’un report du paiement de la dette privée de ces 76 pays.

En effet, il faut rappeler que ni le G20 et ni les institutions financières internationales n’ont le pouvoir de négocier la dette exérieure privée d’un pays. Cette capacité reste détenue par les bailleurs privés concernés et leurs propres circuits internationaux de décision.

 

1.2. Les mesures au niveau de l’Europe :

 

En Europe, la Banque centrale européenne annonce mettre à la disposition des banques des Etats européens 100 milliards d’euros de liquidités, comme première mesure d’une série de treize opérations de refinancement bancaire, échelonnées jusqu’à la mi-juin. Elle est évaluée à près de mille milliards d’euros.

            Pour leur part, les Etats européens prennent une série de mesures, censées aussi faire face à la crise économique et sociale engendrée par le confinement.

            En France, dès l’instauration du confinement, le ministre de l’économie, annonçait une « mobilisation immédiate » de 45 milliards d’euros dont 32 milliards uniquement pour le mois de mars et qui seront consacrés, selon le cas, au financement d’allègements, de reports ou d’ annulations de charges sociales pour les entreprises. Ce plan comportait aussi la mise en place d’un fonds de solidarité doté de 2 milliards d’euros pour financer un dispositif spécial de chômage partiel. Le montant du dispositif global a continué à être revu à la hausse jusqu’à atteindre le total de 110 milliards d’euros, soit plus du double du montant prévu au départ.

En outre, l’Etat français s’est engagé à garantir, à hauteur de 300 milliards d’euros, les prêts accordés aux entreprises touchées par la crise.

L’Allemagne quant à elle, a mis en place son plus grand plan d’aide aux entreprises depuis la fin de la seconde guerre mondiale, avec des prêts « sans limite », d’une valeur d’au moins 550 milliards d’euros qui, officiellement, ne représente qu’une première phase. A cela, s’ajoutent d’autres financements liés à la mise au chômage partiel, et l’octroi d’une enveloppe supplémentaire de 12,8 milliards d’euros, réservée notamment aux secteurs du transport, de la construction du logement et du numérique.

            En Espagne, l’Etat a annoncé qu’il va garantir, à hauteur de 100 milliards de dollars, les prêts aux entreprises et débloquer 600 millions d’euros destinés à financer différentes mesures sociales d’exception.

Le Royaume Uni, l’Italie et d’autres pays de l’Union Européenne, ont pris eux-aussi des mesures de même nature et avec des volumes financiers comparables, afin de faire face aux conséquences socio-économiques immédiates du confinement.

Les pays scandinaves, quant à eux, sont pour l’instant moins touchés et adoptent une approche basée sur un confinement moins important, dont l’impact économique et social reste trop faible pour induire des mesures financière comparables.

Par ailleurs, les spécificités assez marquées que présente le monde scandinave sur différents plans, font qu’il n’est pas possible d’en parler, sans en avoir un tant soit peu, une connaissance préalable et qui fait défaut. C’est pour cela qu’il n’est pas intégré à cette réflexion d’ensemble.

 

1.3. Les mesures au niveau des USA et de certains pays d’Asie :

 

            Aux USA, Donald Trump a annoncé un plan de près de 1000 milliards de dollars pour le sauvetage de l’économie et le financement d’un filet social. Ce dernier consiste en l’envoi de deux chèques de 1000 dollars à un certain nombre d’américains à faible revenu. Quelques semaines plus tard, le Sénat adopte un plan de 500 milliards de dollars destiné à soutenir les PME et le secteur hospitalier. D’autres mesures d’ordre bancaire ou financier ont été aussi prises, telles que l’abaissement à zéro des taux de la Banque centrale américaine. De son côté, le Congrès américain a voté une aide de 100 milliards de dollars destinés à financer des mesures sociales, censées faire face l’explosion du chômage. En effet, depuis le début de la pandémie, le nombre de chômeurs a augmenté au rythme de 4 à 6 millions de personnes par semaine, au cours des deux premiers mois. 

En Asie et avant que la pandémie ait commencé à toucher l’Europe, le Japon qui n’a décrété l’état d’urgence sanitaire que le 11 avril, avait déjà annoncé, plusieurs semaines auparavant, la mise en place d’une enveloppe d’un montant qui équivaut à 3,5 milliards d’euros environ. Il vient de multiplier par quatre cette enveloppe qui atteint désormais l’équivalent de 13,4 milliards d’euros. Celle-ci sera destinée à financer des prêts sans intérêts destinés aux petites et moyennes entreprises.

La Chine où la pandémie semble être jugulée sans recours au confinement national, 550 milliards de yuans, soit l’équivalent de 70,6 milliards d’euros, ont été libérés à la fin février pour soutenir l’économie.     

1.4. Sur les mesures au niveau de l’Afrique :

 

            En Afrique, les ressources financières mobilisées ont fait rarement l’objet de communications officielles, un tant soit peu précises ou significatives. L’Afrique du Sud qui a annoncé que 24,4 milliards de dollars seront consacrés à la lutte contre la pandémie et ses impacts, fait partie des rares pays africains à avoir communiqué, clairement et officiellement, les montants prévus pour faire face à la pandémie et au conséquences du confinement.

            Lorsqu’on sait que la plupart des pays d’Afrique ont des dettes importantes et dépendent du financement international et que près de 40 d’entre eux font partie de ceux les plus pauvres du monde, cela ne peut être surprenant.

Selon les dépêches officielles, la dette africaine est évaluée à 365 milliards de dollars (dont un tiers environ, serait détenu par la Chine), sans préciser à quoi correspond exactement ce montant.

            En effet, les communications officielles des médias comme celles des institutions financières internationales se suffisent le plus souvent du terme trop général de « dette », alors que ce dernier peut recouvrir des choses très différentes (service de la dette, intérêts de la dette, échéance de remboursement, dette publique ou privée etc….). Ceci est valable aussi pour les annonces concernant les pays endettés, pauvres ou dits à revenu intermédiaires des autres continents.

Toutefois, les question abordées et leur échelle rendent assez relative la nécessité d’en tenir compte pour l’analyse qui nous intéresse.

Pour revenir à la situation de grand endettement de l’Afrique et de la faiblesse de la capacité financière qui en découle, celle-ci ne peut expliquer entièrement l’absence de communication officielle, relative aux montants et aux destinations des ressources financières mobilisées. En effet, Elle est aussi la conséquence de la corruption généralisée et de l’état de déliquescence dans lesquels se trouve une très grande partie des Etats africains, où manque de transparence et irresponsabilité riment avec prédation et médiocrité.

Même des Etats considérés comme mieux lotis et relativement moins dépendants du système financier international, n’ont pas présenté de mesures officielles accompagnées de contours clairs et fiables, en termes de dispositifs et de moyens financiers prévus. Dans le meilleur des cas, les informations officielles restaient lapidaires, plus proches de la bribe que de la donnée significative et exploitable.

   2. QUE PEUT-ON DIRE DE CE NOUVEAU CONTEXTE  ?

 Il était nécessaire, au préalable, de dresser un premier état des lieux dans ce domaine. Même s’il n’est pas exhaustif et que les données continuent à évoluer, il permet déjà de pouvoir se représenter de façon assez précise, la nature, l’ampleur et les caractéristiques principales de cette « riposte » financière..            

L’exactitude, si elle doit être de rigueur sur le plan comptable et de la gestion, devient sans intérêt quand il s’agit d’analyser une crise économique de dimension mondiale avec ses conséquences sur le plan social et politique. De plus et par rapport aux sommes colossales annoncées, il est évident que nous n’en sommes plus à quelques milliards près.Au-delà des préoccupations des gouvernants, des débats et des analyses d’« experts », il sera peu question des aspects gestionnaires, à commencer par la capacité du volume des montants financiers mobilisées à bien gérer ou non, le choc économique et social du confinement mondial.

            Tenter de saisir le sens profond de ce que cette situation révèle par son caractère colossal et inédit, exclue de fait ces considérations. Laissons cela aux puissants de ce monde, à ses gouvernants et à leurs experts.

            L’évènement inédit et le plus important entre tous est sans conteste le confinement mondial. Il l’est par l’ampleur sans précédent de la paralysie de l’économie mondiale et des restrictions à la vie humaine qu’il impose. Comme nous le verrons par la suite, la situation qu’il a engendrée porte aussi en elle des faits tout aussi inédits.

Ces faits sans précédent se présentent dans la même unité de lieu et de temps et à la plus grande échelle humaine possible, révélant déjà ainsi que le sens qui s’y exprime est d’une très grande portée.

En tant que conséquence nécessaire, prévue et assumée, résultant du confinement mondial décidé, le premier fait historique est la provocation consciente de la crise économique mondiale. A ce titre, cette crise est aussi sans précédent dans l’histoire des crises économiques.

Ce confinement mondial avec ses résultats, met à nu comme jamais auparavant, le complexe de systèmes qui gouverne le monde.

Il agit comme une mer qui se retire pour la première fois de son histoire, découvrant tout ce qui se trouve dans ses profondeurs et qui ne se donnait à voir jusqu’à présent, qu’avec la plongée et un équipement adéquat.

Ici, l’équivalent de cet équipement et de cette plongée, est représenté par les sciences économiques et l’expérience historique et sociale, tandis que le complexe de systèmes est le lieu mis à découvert par le confinement mondial.

Ainsi, ce complexe de systèmes est rendu accessible, observable et déchiffrable même à celles et à ceux qui sont peu ou pas « équipés » , c’est à dire au plus grand nombre.

Si on rajoute le fait que c’est en période de crise que ce complexe de systèmes, en s’exprimant plus bruyamment, attire le plus l’attention de l’humanité, tout laisse penser que les bases économiques et sociales d’un bouleversement historique sont en train d’y prendre place.

Comme tout bouleversement, il prend la forme d’un mouvement constitué de facteurs à déclenchement décalé, avec des cadences différentes, inter-agissant entre eux, dotés de facultés d’accélération et de mutation de leurs formes, prenant de multiples trajectoires ici et là. L’allure d’ensemble qui en résulte ne peut qu’apparaître plus ou moins chaotique.

Cette allure « désordonnée » est à rapprocher de celle qui fait la vie ou la nature et ses bouleversements. C’est la forme première qui nous est donnée de voir d’elles. Ainsi, en tant que représentation, le désordre est aussi le reflet de notre degré d’ignorance ou de méconnaissance. C’est pourquoi s’arrêter à ce qui saute aux yeux est souvent trompeur.

Enfin, l’importance de ce fait colossal réside dans la grande portée qu’il peut avoir, sur le plan des implications théoriques et pratiques qu’il peut engendrer. L’intérêt scientifique et l’intérêt socio-politique voire existentiel, en sont les deux domaines correspondants.

Par conséquent, ces faits inédits portent aussi sur le devenir du genre humain, bouleversant son rapport au complexe de systèmes qui gouverne le monde depuis l’avènement de l’ère industrielle. Ce complexe de systèmes est le capitalisme et son mode de production en est la fondation.

 

 2.1. Que peut-on en dire sur le plan international  ?

 Au niveau des Etats capitalistes développés et des ensembles continentaux qu’ils se sont donnés, après les premiers moments d’hésitation, des ressources financières astronomiques sont mobilisées en un temps record. Ces montants qui donnent le tournis, sont sans commune mesure avec ceux destinés au reste du monde.

Alors que dans le monde capitaliste développé, ces montants se comptent en milliers de milliards, pour le monde des pays pays pauvres ou dits en voie de développement, rien n’est prévu en dehors de mécanismes financiers portant sur des crédits déjà en place (suspension temporaire du paiement du service de la dette, assouplissement des modalités de décaissement des crédits etc…).

Le service de la dette publique des pays pauvres pour lequel un report de six mois a été annoncé par le G 20 est à hauteur de 14 milliards de dollars. Mis en rapport avec le nombre de pays concernés (76 dont 40 pays africains), même si cet indicateur est grossier et empirique, suffit à en montrer le niveau symbolique et dérisoire sans calcul nécessaire.

En effet, selon la Banque Mondiale, la dette extérieure globale des pays à revenu faible et intermédiaire était de 7800 milliards de dollars environ à la fin de l’année 2018.

Il faut rappeler aussi que l’encours de la dette publique africaine était comprise, selon les sources, entre 900 milliards et 1300 milliards de dollars en 2019, ce qui représente entre 55 et 70/% du PIB de l’Afrique.

Alors, malgré l’ampleur mondiale de l’impact économique du confinement et son caractère urgent et impérieux, pourquoi en dehors du monde capitaliste développé, rien d’exceptionnel et de significatif n’est prévu ou consenti à l’échelle internationale ?

On ne peut répondre valablement à cette question, si on fait fi de ce qui, par dessus tout, régit le capital financier, y compris dans sa forme monétaire, à savoir l’impitoyable loi du profit par et pour laquelle ce capital existe. Sa fructification est en le mode et le profit sa finalité.

Cette loi représente le fondement même de la structure des échanges commerciaux et celle des transactions financières, ainsi que de toute l’architecture du système financier international. A ce titre, elle détermine aussi les règles et les mécanismes régissant l’argent et son utilisation à l’échelle internationale.

 

2.1.1. le système financier international du capitalisme est fidèle à lui-même :

 Dans sa configuration, à la domination économique mondiale du capitalisme correspond sa domination financière. Cette domination économique s’exerce au travers d’un système combinant division internationale du travail, spécialisation de la production et échange inégal, à partir duquel le système financier lui-même a été conçu et construit. Ce dernier a donc pour fonction fondamentale de permettre, sur des bases sûres et pérennes, d’en récolter les fruits.  

Son capital financier est libellé dans les monnaies « nationales » des territoires à partir desquels il gouverne par le biais de ses Etats, mais aussi et surtout par celui de ses places boursières, ses complexes de structures financières et ses entreprises transnationales de production de biens et de services. La place de chacune de ces monnaies dans les transactions internationales est proportionnelle à la puissance économique de l’Etat à laquelle est rattachée cette monnaie. Le dollar a fini par en devenir le leader incontesté, particulièrement, depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

A titre d’exemple de cette configuration, il suffit de rappeler l’absence du système « un pays, une voix » pour les délibérations de la plus haute instance du FMI, à savoir l’assemblée de ses pays membres, sachant que l’écrasante majorité des pays en font partie. Le vote se fait à la proportionnelle en fonction de la hauteur des contributions de chaque pays. La seule voix des USA représente 17% du total des votes.

Ainsi, le reste du monde dépend du bon vouloir de ce complexe de systèmes que sont : les Etats capitalistes développés avec leurs monnaies et leurs banques centrales, les consortiums financiers et bancaires, les institutions financières internationales qui régissent et organisent l’accès à l’argent dit public, libellé exclusivement dans ces monnaies et que dirigent ces mêmes Etats.

Dans le cadre de cette domination structurelle et monétaire, l’accès à l’argent du capitalisme peut s’opérer sans risque important pour lui, au moyen de mécanismes de crédit permettant à la loi du profit de prospérer grâce une fructification financière garantie et en élévation constante.

Alors que l’on s’y réfère de moins en moins, si ce n’est le plus souvent pour entretenir la confusion ou le fatalisme, il est utile de rappeler que la raison d’être fondamentale du capitalisme, quelque soit son stade de développement et ses formes, reste le profit mais aussi que celui-ci se réalise par la vente.

Cela conduit inévitablement le capitalisme à transformer littéralement tout en marchandise et l’argent ne fait pas exception. Plus que cela, il en est la marchandise-reine.

Ainsi, le crédit, comme les autres procédures apparentées, ne représente que la forme spécifique par laquelle s’opère la vente de la marchandise argent, en comparaison avec les autres marchandises.

Sous le capitalisme, sa fonction est d’être le moyen par lequel la vente et l’achat, c’est à dire l’échange de toutes les marchandises, se réalisent. Cette fonction constitue son intérêt économique et celui social, en tant que marchandise. C’est aussi par ce même processus que le capital s’accumule sous sa forme financière, étant donné que toutes les marchandises, produits de l’achat de la force de travail et de son exploitation, se transforment en capital argent.

En imposant sans partage ses monnaies dans toutes les transactions sur le marché international et en faisant de ses Etats à lui, les seuls à en être à la fois détenteurs et propriétaires, le capitalisme a pu rendre son argent exclusif et incontournable en tant que marchandise sur le marché mondial financier.

En outre et à échelle comparable, l’argent monétaire du capitalisme reste la marchandise la plus chère par rapport à celui de la périphérie et que sont les autres monnaies, confinées à une circulation nationale. Les écarts de valeur peuvent atteindre des proportions telles, qu’elles prennent souvent l’allure du non-sens.

Cette allure de non-sens est le reflet des pics de la négation de ces monnaies nationales par le marché capitaliste mondial dans les transactions internationales. Elle apparaît le plus fortement, lors des crises nationales qui surviennent à la périphérie. Elle est l’expression de la valeur financière que donne le capitalisme à l’incapacité du pays concerné à continuer d’acheter ses marchandises, y compris l’argent, sur le marché mondial.

Ceci confère à l’argent des pays capitalistes développés, un statut d’argent-roi, constitué par l’ensemble de ses propres monnaies nationales, même si certaines sont dominantes.

En effet, l’équilibre des forces économiques à l’intérieur du système capitaliste n’est jamais donné, une fois pour toutes. Cet équilibre est le résultat toujours précaire du déséquilibre incessant qu’engendre la course au profit. Cette dernière donne lieu à une redistribution continuelle des parts de marché avec son lot de décompostion-recomposition des forces économiques et de disparition-apparition de marchés.

Ce déséquilibre incessant qui en résulte, fonde et maintient cet équilibre précaire global. Un peu comme ce jongleur qui doit se soucier de maintenir en l’air ses boules en mouvement pour que l’exercice fonctionne et ait du sens.

L’une des dernières manifestations les plus importantes de ce processus mouvant de l’équilibre des forces, est la création d’une nouvelle zone économique, politique et monétaire à l’intérieur du système capitaliste, représentée par l’Union Européenne avec l’euro comme monnaie unique des pays qui la composent.

Cette mise à jour de la configuration générale vient démontrer, encore une fois, pourquoi la nationalité de cet argent-roi ne peut être enchaînée à un pays. Sa seule et vraie patrie est le capitalisme. C’est pour cela qu’une monnaie strictement nationale n’a aucune existence ou utilité en dehors de son marché national intérieur.

Enfin, cet équilibre gobal n’est rompu momentanément que lorsque les déséquilibres internes atteignent une amplitude trop importante pour que l’équilibre global puisse s’appuyer sur leur précarité et ainsi s’y maintenir. C’est ce qu’expriment, entre autres, les crises du capitalisme.

Tout cela fait qu’en dehors du monde capitaliste développé, il ne peut qu’être surprenant et accidentel de voir la dette annulée. Même si cela arrive, elle obéïra à des considérations plus politiques qu’économiques. Elle ne pourrait l’être ainsi que dans des proportions très symboliques et concerner plutôt les pays les plus pauvres. Même dans ce cas, il faudra aussi que ces pays repassent par la case infernale de l’« emprunt ».

De ce fait, une annulation de la dette, même symbolique, ne le sera qu’en apparence, puisque le cycle de l’endettement continue et, avec lui, la possibilité aussi de récupérer les montants prétendument effacés.

C’est ce qu’ illustre très bien un proverbe algérien, faisant ironiquement allusion à un rituel basé sur l’agitation d’une fumée, censée éloigner les mauvais esprits d’un lieu ou d’une personne et qui dit  :

«  Avec sa barbe [qu’on brûle], enfume-le  ».  

Comme dans les âges précédents, la vente de l’argent continue à se réaliser sur la base des vieilles règles de l’usure.

Aujourd’hui, elle est drapée dans les oripeaux plus complexes de la modernité que le capitalisme a dû lui confectionner pour ces nouvelles et plus implacables circonstances.

En effet, l’usure est adaptée au nouveau mode de production, qui l’a rendue incontournable pour l’achat des marchandises, celles-ci étant généralement détenues aussi par l’usurier lui même, particulièrement celles correspondant aux produits les plus « transformés » et les plus évolués. Le développement de l’usure a ainsi atteint une échelle incomparable avec les époques précédant la révolution industrielle.

Avec les deux faces d’argent-roi et de marchandise-reine de sa monnaie, le capital peut ainsi mettre dans son plus puissant étau le monde entier.

Les pays hors du monde capitaliste développé doivent, soit indéfiniment acheter l’argent libellé dans ces monnaies, soit pouvoir par la vente de leurs ressources, biens et services sur le marché international, en accumuler sans cesse et assez pour s’affranchir de leur grande dépendance du marché financier international.

Mais comme les mécanismes propres au système financier capitaliste ne peuvent le permettre, à commencer par le triptyque du piège « emprunt-remboursement-endettement », accumuler de façon cyclique de l’argent-roi et dans une proportion permettant d’accéder à une relative indépendance financière,   devient un but très difficile à atteindre.

Surtout, quand la dette de « départ » est généralement déjà lourde. D’autant plus qu’il faut développer aussi sa production, sur le plan quantitatif et qualitatif, à un niveau suffisant pour être concurrentiel mondialement et rentable nationalement. Une fois ces deux conditions financières et économiques posées, cela ne peut relever que de la gande prouesse, si on ne fait pas partie du monde capitaliste développé. Seule la Chine semblerait faire exception à cette situation.

2.1.2. Sur le cas de la Chine

 La Chine présente des particularités physiques, historiques et économiques essentielles et qui sont, complètement ou en partie, inexistantes dans les autres pays extérieurs au monde capitaliste développé.

Premièrement, elle dispose d’un territoire et d’une population d’une taille telle, que la configuration physique qui en résulte est unique. Ce qui lui permet de disposer de conditions de base incomparables et qu’aucun pays, qu’il soit hors ou au sein du monde capitaliste développé, ne possède.

Deuxièmement, elle n’aurait pu arriver aussi à un tel de niveau de développement et à une telle force de production (que de telles conditions physiques rendent possibles), si elle n’avait pas opté pour une stratégie basée sur une forte intégration économique interne et en la réussissant. Cette stratégie n’a payé que parce qu’aussi, elle concernait au départ une économie nationale faiblement intégrée au système capitaliste mondial.

Aucun autre pays ne réunit vraiment toutes ces conditions indispensables et encore moins celles, lui permettant de réussir à se dégager significativement d’une grande subordination au système capitaliste mondial. L’Inde par exemple, même s’il elle s’en rapproche relativement sur le plan des conditions physiques, ne posséde pas celle, déterminante, d’un niveau de développement des forces productives comparable ou qui en a pris le chemin et encore moins celle d’une économie nationale fortement intégrée.

Cela est valable aussi pour la Russie. Bien que présentant des similitudes au niveau de la dimension physique et du profil national du capitalisme et de l’histoire politique, la Russie se trouve dans un état global dominé par une régression économique et socio-politique, enclenchée depuis maintenant 30 ans avec l’effondrement de l’URSS. C’est donc plutôt une situation de destruction et de chute du niveau de développement des forces productives.

D’ailleurs, c’est pour cela que la Russie n’a jamais mis à son ordre du jour stratégique, la conquête du marché mondial et ne peut encore compter que sur sa puissance militaire pour maintenir une certaine influence géopolitique sur les rapports de forces politiques internationaux.

Voilà pourquoi à la base, la production chinoise a réussi à conquérir le marché mondial, jusqu’à faire atteindre à ses parts économiques et financières, la place qu’on lui connaît aujourd’hui. Elle a pu opérer à une accumulation importante de l’argent-roi capitaliste, tout en évitant de tomber dans un niveau de dépendance du système financier international qui pourrait compromettre ses objectifs nationaux de développement et mondiaux de conquête.

Cette stratégie et la spécificité physique et historique de son émergence, sont fondatrices des particularités du mode de production en Chine. Toutefois et tout particulier qu’ils soit, il reste capitaliste quoiqu’on puisse en dire de valable par ailleurs.

En effet, ces particularités ne porte pas sur ce qui définit le capitalisme, mais sur les formes qu’il a prises en termes d’appropriation privée des moyens de production et d’exploitation de la force de travail pour sa transformation en capital.

A ce titre et pour toutes les raisons précédentes, la question de la spécificité chinoise ne peut-être

qu’une spécificité relevant du capitalisme. Elle représente la nouvelle force économique qui pousse maintenant à la plus importante recomposition politique et économique du capitalisme mondial depuis la fin de sa seconde guerre mondiale. Ainsi, elle ne peut forcément que bousculer et faire désordre à l’intérieur du monde capitaliste développé. C’est ce qui se joue actuellement.

Voilà un pays qui a atteint une puissance telle, qu’il est devenu un concurrent de taille pour les autres pays capitalistes développés, au point de porter préjudice aux intérêts économiques et financiers de chacun d’eux, jusqu’à remettre en cause l’ordre capitaliste interne existant, puisque ce pays arrive même à disputer aux USA son rôle de leader économique de ce monde.

            C’est le sens de la guerre économique ouverte déclenchée par les USA et suivis par les autres pays capitalistes développés.

Au delà de la personnalité de Donald Trump et des calculs électoralistes, la virulence avec laquelle cette guerre est menée par les USA, comparée aux autres pays capitalistes, exprime la différence qui existe dans les termes économiques et géopolitiques à partir desquels, l’un et les autres mènent cette guerre.

Les USA ont plus à perdre en termes de parts de marché économiques et financiers, c’est sa place de leader mondial qui est en jeu. Alors que l’enjeu économique pour les autres pays capitalistes est certes important, mais dans une mesure moindre. L’UE par exemple, pourrait garder relativement sa place dans l’ordre capitaliste interne existant avec un bouleversement qui qui ne toucherait que la place de leadership.

Ces intérêts contradictoires sont accentués par l’élargissement de la cible de cette guerre à l’Europe de la part de l’Etat US. La sortie de la Grande Bretagne de l’Union Européenne en est la première conséquence importante. Elle démontre que la recomposition interne du monde capitaliste a déjà concrètement commencé et que le berceau du capitalisme a choisi de se ranger aux côtés de son puissant rejeton.

Toutefois, cette recomposition est loin encore d’être faite en raison, entre autres, des différences liées aux particularités du capitalisme en Chine et du système politique qui en découle, ainsi que celles liées à l’expérience historique non partagée des uns et des autres, sans parler de l’incertitude voire la peur, qu’engendre au sein du monde capitaliste, la part d’inconnu des nouveaux contours qu’aura l’issue de cette guerre économique.

Cette situation ressemble beaucoup à celle de l’intrus qui s’invite à la table, alors qu’il ne fait partie ni de la famille, ni des amis, mais qui possède des raisons solides d’ être là, y compris celles de prétendre être le nouveau maître de maison et d’en changer les règles. Dans ces conditions, les autres ne peuvent que s’offusquer, en jurant que cela ne se passera pas comme ça et en clamant que l’intrus va voir de quel bois ils se chauffent. C’est cette scène là qui est en train de se jouer sous nos yeux, entre le monde capitaliste développé, son chef ébranlé et le puissant intrus qu’est considérée la Chine.

A quels bouleversements à l’intérieur de ce monde et du système qui le constitue cela donnera-t-il lieu ? L’avenir nous le dira.      

2.1.3. Le cas de l’Afrique

Outre, la quasi-inexistence logique de soutien à l’Afrique par le système financier international, l’incapacité institutionnelle et organisationnelle, même si c’est à des degrés différents, de la quasi-totalité des Etats africains à être à la hauteur d’exigences impérieuses, ne peut qu’aggraver une situation déjà en crise et qui ne cesse de s’approfondir et de s’étendre sur le continent.  

Son économie, à la fois la moins développée et la plus dévastée de la planète, fait ainsi office de piège redoutable et désastreux dans lequel les peuples africains se sont trouvés pris.

Le pillage des richesses naturelles de l’Afrique par le système capitaliste international avec la complicité active des différents gouvernants africains, en représente la cause première et fondamentale.

Dans le sillage de celui colonial, le pillage que perpétue ce système, s’opère sous les formes néocoloniales de domination. Elles combinent les mécanismes économiques permettant «  à distance » de maintenir la division coloniale du travail et ceux financiers par le biais de l’endettement et du système monétaire néocolonial français du franc CFA.

Ce système néocolonial est connecté au système financier capitaliste international par le biais du FMI et de la Banque mondiale.

Récemment, la France a dû réaménager son système monétaire néocolonial pour « calmer » les Etats africains membres, réussissant ainsi à le maintenir avec un changement de nom de la monnaie et le renoncement à la condition de dépôt de garantie de réserves de change dans les banques françaises par les Etats africains membres de ce système.

Il faut dire aussi que la Chine est partie à la conquête de ce continent et en courtise les Etats. Son influence économique et financière ne cesse de s’agrandir et d’augmenter. La zone d’influence des ex puissances coloniales dont la plus importante est celle de la France, ne cesse en conséquence de se rétrécir.

En fait, le continent africain est devenu, lui aussi, un terrain de la recomposition de l’ordre mondial capitaliste qu’est la guerre économique que se livrent les pays capitalistes développés traditionnels et le nouveau venu qu’est la Chine. Une lutte sourde et acharnée y est engagée sur le mode « défense-conquête-reconquête » des positions économiques et politiques, à tel point que les monarchies arabes ont été appelées à la rescousse pour prêter main forte financière, afin de renforcer le front anti-chinois.  

Ce système de pillage séculaire qui attire maintenant de nouveaux prétendants ne pouvait, à terme, qu’engendrer le désastre social, politique et civilisationnel qu’est devenu le continent africain.

Cela s’est traduit par un développement en masse de l’extrême pauvreté et de la famine, auquel

correspond celui de la corruption au sein des Etats et des différentes institutions nationales, la prolifération des guerres civiles et les vagues incessantes d’épidémies, ainsi que la perte d’une très grande partie des compétences. Ceci, à travers un exil massif d’intellectuels, chercheurs, cadres, techniciens et ouvriers qualifiés vers les pays occidentaux. .

Cet exil touche tous les domaines clés : culture, recherche, santé, enseignement universitaire, formation professionnelle, industrie, informatique, services etc…

           La plupart des Etats africains sont non seulement corrompus, mais donnent aussi des signes de déliquescence qui vont grandissant, y compris parmi ceux considérés comme mieux lotis.

L’exagération à laquelle peut laisser penser une telle affirmation ne peut avoir de fondement. Elle représente une réaction provenant généralement de l’erreur qui consiste à mettre en comparaison différents pays. Alors qu’au contraire, c’est dans les conditions propres à chaque pays que l’état de déliquescence peut être valablement abordé en tant que tel.[4]

          Ces Etats règnent aussi sur des pays où la régression économique, sociale et culturelle a fini par atteindre des niveaux tels, que le déni de liberté, les guerres civiles larvées ou ouvertes, la paupérisation de masse et la misère, ont fini par conduire logiquement à un retour en force du système tribal et à une grande propagation du fanatisme religieux. Ces formes de régression ne sont pas toutes, intégralement présentes dans chaque pays et leur degré diffère aussi selon le pays, mais aucun n’y échappe.

Cet état des lieux rend l’Afrique le continent le plus exposé et le plus vulnérable à la pandémie et à ses différents impacts.

A la date du 8 mai, selon les chiffres officiels, l’Afrique totalisait 54.000 cas de contamination confirmés avec un peu plus de 2000 décès enregistrés. Le nombre de décès en Algérie et en Egypte constitue près de la moitié des décès enregistrés sur tout le continent.

L’Egypte totalisait 503 décès déclarés pour 8476 cas confirmés, Tandis que l’Algérie enregistrait 488 décès, pour 5369 cas et avec un nombre d’habitants plus de deux fois moins important que celui de l’Egypte.

Alors que ces décès représentent environ 6% des cas pour l’Egypte, ils constituent 9% des cas pour l’Algérie 9% .

Quant au faible niveau de contamination à l’échelle continentale, il pourrait s’expliquer par la trajectoire géographique mondiale de la propagation qui prit une origine Sud-Est, suivie d’une progression de direction Nord-Ouest. Il en a résulté une apparition des premiers cas en Afrique à un moment où la fermeture des frontières européennes était déjà quasi-effectif, empêchant une plus grande rapidité de la contamination.

En outre, la structure beaucoup plus jeune de sa population, contrairement à celle de l’Europe, pourrait limiter le nombre de cas symptomatiques ou nécessitant une hospitalisation, sachant que les statistiques concernant la contamination sont établies pour l’instant essentiellement à partir des hospitalisations. Cette structure de la population pourrait aussi limiter le nombre de cas graves conduisant au décès.  

Il faut toutefois prendre avec prudence ces statistiques, en raison du faible niveau de fiabilité lié à l’état dans lequel se trouvent les institutions des pays africains Ce qui les rend probablement en-dessous de la réalité.

Ce bilan ne représente aussi qu’une image figée d’un phénomène vivant qui se développe par contamination et pour lequel, il n’est existe pour l’instant ni traitement sûr, ni vaccin. Ce postulat de base est d’ailleurs valable pour les statistiques des pays du monde entier.

Nul Etat ne peut l’ignorer sous peine d’entraîner la société concernée vers une catastrophe humanitaire aux conséquences incalculables.

Cela ne pouvait échapper à L’OMS qui déjà, au mois d’avril, attirait l’attention sur le fait que même si c’était lentement, la pandémie continuait quand même de croître en Afrique.  

Le 7 mai, un communiqué du Bureau Régional Afrique de l’OMS estimait que : « 83 000 à 190 000 personnes en Afrique pourraient mourir du Covid-19 et 29 à 44 millions pourraient être infectées au cours de la première année ».

Dans ce même communiqué, l’OMS précise que cette projection « …qui s’appuie sur la modélisation, porte sur 47 pays de la région africaine, soit une population totale d’un milliard d’habitants », elle indique aussi que « …Le taux de transmission plus faible suggère toutefois une épidémie plus prolongée sur quelques années… ».

            La trajectoire de la contamination, la structure de la population et un rythme lent de croissance de la pandémie, représentent des causes indépendantes de la volonté des Etats.

Dans le cas de l’Afrique, elles sont autant d’avantages et de chances dans sa la lutte contre la padémie. Ce qu’en font ou en feront les Etats africains est une autre question et reste entière.

Les facteurs dont dépend la réponse à cette question sont dans un état tel, que l’optimisme ne peut être que dangereux, en raison de la sous-estimation des exigences à satisfaire et des mesures prendre à laquelle il peut conduire.

De quels facteurs déterminants s’agit-il et dans quel état se trouvent-ils dans la plupart des pays d’Afrique ?

La capacité du système sanitaire et celle des différents services concernés de l’Etat, à remplir les missions liées à la lutte contre la pandémie et ses impacts, en sont les deux facteurs déterminants.

L’état dans lequel se trouve l’un et l’autre n’incite nullement à l’optimisme, à savoir :

  • - L’état de sinistre dans lequel se trouve le système sanitaire dans la plupart des pays, y compris

     parmi ceux considérés comme plus avancés, mis en rapport avec les exigences de soin et de

     protection sanitaire de toute population.

  • - L’état de déliquescence institutionnelle des Etats et l’incompétence généralisée de ses différents services techniques et administratifs, à commencer par le niveau central.

Cet état de fait crée une incapacité de la grande majorité des Etats africains à concevoir et à

organiser valablement la lutte contre la pandémie, même en fonction des ressources existantes.

            Ceci ne manquera pas de se répercuter négativement sur l’aptitude à penser et à déployer de façon probante une organisation ou une action quelconque d’envergure. Lorsqu’on sait que la lutte contre une pandémie repose essentiellement sur ce mode d’action, il est facile d’imaginer ce qu’en seront les résultats, en termes d’exposition aux risques et d’efficacité.

Le mimétisme consistant à se satisfaire de la simple mise en conformité avec ce qui se fait déjà ailleurs, les faux-semblants ou le « bricolage » dans le domaine de la prévention sanitaire, va tenir lieu de stratégie de lutte contre la pandémie et ses impacts. Ces simulacres de lutte contre la pandémie ont donné lieu à des décisions où l’absurde le disputait à l’irresponsabilité et à la bêtise, comme par exemple :

  • L’instauration d’un couvre-feu par certains Etats, commençant à une heure définie de la journée et qui se terminait au début du lendemain matin, D’autres Etats ont préféré instauré le couvre-feu classique, entrant en vigueur à la fin de la journée jusqu’au lendemain matin. Seuls les horaires étaient différents, d’un pays à l’autre.

A en croire ces Etats, le coronavirus aurait des horaires de propagation, mais sur lesquels ils n’arrivent pas à être d’accord. Pour certains, le coronavirus circulerait plutôt le jour, pour d’autres ce serait la nuit, ou une partie précise du jour et dans la nuit, ou encore à des dates définies et variables en fonction du calendrier.

  • L’autre exemple édifiant est la fermeture des lieux à rassemblement public mais en y excluant les lieux de culte (mosquées, églises…) ou en les rouvrant rapidement ou encore en aménageant leurs horaires.

C’est comme si ces Etats considéraient que le virus respecte la religion ou a peur d’elle et des lieux où elle se pratique !

En fait, ces simulacres de confinement masque l’incapacité des Etats à intégrer valablement, même relativement et de façon quelque peu probante, les difficultés liées aux conditions sociales, telles que la promiscuité et l’exiguïté de l’habitat ou celles relatives aux conditions économiques comme par exemple, le revenu informel tiré de l’économie de bazar ou du travail non déclaré, nécessaire à la vie d’une partie importante de la population ou encore la présence importante de la pratique du salaire journalier. Ils démontrent aussi le niveau de perméabilité atteint par une nombre non négligeable d’Etats vis à vis de l’obscurantisme et du charlatanisme. Ce sont aussi autant de manifestations concrètes de la déliquescence dans laquelle se trouvent ces Etats.

En outre, ces difficultés ne sont que le résultat des politiques anti-économiques et anti-sociales menées par ces Etats sur des décennies, et où une grand nombre d’entre eux ont érigé la prédation en stratégie économique nationale.

C’est pourquoi elles ne peuvent être pertinemment appréhendées qu’en tant que telles. L’urgence, l’immédiateté ou la réalité de ces difficultés où encore un prétendu contexte, n’y ont ici aucune crédibilité ou place réelle et ne peuvent qu’en occulter les origines véritables.

Ces éléments, en tant qu’argument, n’ont pour seul résultat réel que de s’interdire de réfléchir et de comprendre. Ils relèvent souvent de réflexes primaires, liés à un point de vue préétabli ou intéressé ou encore à la difficulté qu’éprouvent certains milieux sociaux et politiques, à accepter la désillusion que peut apporter une réalité douloureuse. Enfin, elle peuvent aussi être le résultat des illusions que fait naître la confusion entre le concept d’Etat Nation et la réalité concrète de l’Etat.

Par ailleurs, la nature d’un certain nombre de régimes africains s’est encore tristement illustrée à travers leur rapport au peuple.

Au niveau de certains Etats, alors que leur personnel médical et paramédical affrontait directement le virus et dans des conditions de protection dignes du kamikaze, les forces de l’ordre étaient équipées de masques de façon générale, visible et systématique.

Dans certains Etats et à leurs plus hauts sommets, on a même vu des responsables apparaître publiquement, vêtus comme des astronautes. Combinaison, masque et lunettes, tout l’attirail nécessaire et qu’on réserve habituellement à des milieux infestés de virus, était là. Voilà où en sont certains gouvernants africains dans leur rapport au peuple.

            Alors que les carences des Etats dans la lutte contre le virus, à commencer par la protection sanitaire, étaient criardes, il était annoncé dans différents pays que les membres de leur gouvernement ou leurs députés faisaient don d’une partie de leur salaire mirobolant pour soutenir la lutte contre la pandémie.

           Au ridicule, venaient s’ajouter l’indécence et les opérations hypocrites de communication, visant à rétablir l’image déjà désastreuse qu’ont nombre d’Etats africains ; leur incapacité présente a confirmé que cela allait bien au-delà.

            Ainsi, la lutte contre la pandémie en Afrique a montré que la hantise du renversement, le mépris du peuple et de sa protection habitent encore, plus qu’hier, bon nombre d’Etats africains,

En tout temps et en tout lieu, c’est toujours ainsi que ceux qui ont régné et gouverné, ont creusé inlassablement leur tombe et ont engendré la force qui a fini par les y précipiter.

Quant aux peuples de l’Afrique, le combat contre le virus y a révélé leur énergie toujours débordante, leur ingéniosité, ainsi que leur esprit contestataire et solidaire grandissant.

A l’image du reste de l’humanité, les peuples composant les différentes sociétés africaines, déjà en situation difficile et grâce à ce qu’implique et révèle cette lutte contre pandémie, ont ressenti et compris de façon plus forte et plus vivace qu’ailleurs, la nécessité vitale de leur solidarité mutuelle et collective, ainsi que celle de passer à l’action. Ils en auront encore grand besoin quand cet orage sera passé.

 

3. LA CRISE MONDIALE DITE SANITAIRE, NOUVELLE REVELATRICE DE LA NATURE DU CAPITALISME 

 

3.1. La pandémie comme bouc émissaire idéal de la crise

 

D’abord, voyons comment se présentent les caractéristiques de cette maladie virale :

Elle est hautement contagieuse, son traitement probant et son vaccin sont inexistants. Pris ensemble, ces éléments représentent un fait qui s’impose de façon impérieuse à toute l’humanité, Etats et peuples. Ils constituent les conditions médicales dans lesquelles se présentent la pandémie. A ce titre, elles représentent uniquement les causes de la pandémie elle-même.

Les Etats capitalistes développés, touchés en premier, se sont retrouvés devant un choix. Ils étaient sommés par cet évènement de choisir entre les retombées d’une contagion sans confinement et celle avec confinement. Comme dans les deux cas, la crise économique était inévitable, il ne leur restait que le choix du moindre mal.

Le scénario sans confinement présentait des risques économiques, sociaux et politiques d’un niveau, clairement et indiscutablement, ingérable pour tous les Etats. Cela signifiait une contagion incontrôlable avec des effets aussi imprévisibles qu’incalculables. Le scénario de la catastrophe humanitaire mondiale devenait ainsi impensable.

Le tableau que dessine ce scénario ne peut être que l’esquisse d’une crise économique, à son tour contagieuse et non contenue, touchant tous les domaines de l’activité humaine pour finir par se muer en un chaos mondial, submergeant tout le système capitaliste mondial et pouvant jusqu’à le noyer.

C’est pour cela que le choix était vite fait. Le rythme différent d’entrée en confinement qu’ont eu les

pays capitalistes développés, représente des différences d’appréciation relatives au moment d’entrée en vigueur ou liées à des hésitations politiques.

L’hésitation du gouvernement de la Grande Bretagne, qui a valu à son premier ministre un séjour hospitalier en soins intensifs, restera exemplaire à cet égard,

Ceci dit, il ne faut pas confondre les causes de la pandémie elle-même avec celles de la crise dite sanitaire qui elle, relève de l’environnement dans lequel cette maladie contagieuse va se trouver et évoluer.

Les confondre revient à imputer la crise à la pandémie et son à son virus , alors que l’origine de l’une et de l’autre est différente.  

La pandémie n’est que le résultat de la contagion par un virus qui se propage. Son ampleur et ses différents impacts dépendent de conditions extérieures à elle.

L’ampleur d’une pandémie et de ses victimes dépend exclusivement de la liberté qu’aura ou non le virus pour se multiplier et sévir. A son tour, cette liberté de se multiplier et de sévir qu’il aura ou pas, ne dépend pas des facultés intrinsèques du virus, mais de conditions extérieures à lui, selon qu’elles lui soient favorables ou non.

De là, il est clair que la crise dite sanitaire, ne peut survenir qu’en cas d’incapacité de l’humanité à réunir les conditions défavorables et hostiles au virus, le vaccin ou une thérapie efficace, représentant celle radicale et la plus sûre.

Partant de là, il est évident que l’humanité ne dispose pas de ce moyen le plus hostile au virus, et qui soit le seule capable d’en venir à bout. Il est donc indiscutable que tout va reposer sur l’environnement du virus.

L’efficacité de la lutte contre la pandémie allait ainsi clairement dépendre de la capacité à mettre en œuvre des moyens suffisants et différents de prévention et de façon combinée, si l’on veut empêcher une contagion de grande ampleur avec un nombre d’hospitalisation et de décés en proportion, sachant que son faible taux de mortalité[5] représente théoriquement une chance encourageante.

Ainsi, la prévention sanitaire représente en fin de compte, la seule arme efficace dont dispose l’humanité dans ce cas.

C’est elle qui déterminera la proportion que prendra le nombre de cas contaminés qui agira à son tour en cascade, comme mode d’action, sur celle du nombre d’hospitalisations, sur celle des cas graves, puis sur celle des décès.

La population humaine âgée, par le fait qu’elle soit la plus vulnérable, devenait ainsi et dès le départ, l’un des éléments les plus importants dans la définition même de la stratégie de la prévention sanitaire.  

En effet, les personnes âgées étaient celles qui présentaient le moins de chances de survie, si elles étaient contaminées. Pour elles, l’hospitalisation relevait plus de la roulette russe que de soins présentant une grande chance de guérison.

Tous ces éléments, une fois posés, démontrent que l’apparition ou non d’une crise dite sanitaire et son ampleur, dépendra en définitive de la stratégie de prévention adoptée et des moyens effectivement mis en œuvre, ainsi que de la capacité à les combiner et non du virus ou de la pandémie que l’on veut justement contenir ainsi.

 

3.2. La crise dite sanitaire, comme révélatrice de l’incapacité du capitalisme à protéger l’humanité

 

3.2.1. Le système politique capitaliste, piégé par sa mondialisation

 Malgré les conditions médicales inquiétantes, liées à l’inexistence d’un vaccin et de conditions sanitaires mondiales en régression, y compris dans une grande partie des pays capitalistes, aucune réunion du Conseil de Sécurité de l’ONU ne s’est tenue à ce jour, malgré une situation d’urgence sanitaire mondiale.

Alors qu’il arrivait à être convoqué et à se réunir pour des raisons telles que la prétendue possession par l’Irak d’armes de destruction massive, y compris nucléaires ou pour des situations conflictuelles ou de guerre d’influence géostratégique, une pandémie à l’échelle mondiale n’a pas réussi à provoquer une telle réunion.

Depuis son existence, L’écrasante majorité des réunions de cette instance mondiale « suprême » a porté sur des sujets forcément divergents et sur des arbitrages. Dans le cas présent, point d’arbitrage à faire et point de pays à l’abri de cette menace réelle. Elle est mondiale et provient du monde non humain. Malgré cela, l’égoïsme des puissances nucléaires a prévalu sur l’urgence mondiale qu’il y avait à se réunir.

Cet état de fait est un indicateur lourd du niveau de crise dans laquelle se trouve la seule institution politique mondiale reconnue que s’est donnée l’humanité pour débattre et régler ses différents. C’est aussi une démonstration de l’incapacité des grandes puissances mondiales à protéger l’humanité en tant que telle, même quand une occasion aussi évidente et momentanément rassembleuse se présente.

Par sa présence majoritaire au sein du Conseil de Sécurité et la part la plus importante que représente sa contribution financière à l’ONU, sans que cela puisse justifier l’inaction des autres pays importants, le monde capitaliste « traditionnel » reste au centre de cette crise politique et institutionnelle sur le plan mondial. Cette crise ne date pas d’aujourd’hui. Elle a conduit à la neutralisation de l’action des autres instances politiques de l’ONU qui fonctionnaient sur des bases plus démocratiques, à commencer par son assemblée générale.

Depuis l’existence de l’ONU, les USA par exemple, plus important contributeur financier, ont souvent suspendu leur versement et pour une durée qui est allée jusqu’à plusieurs années, afin de faire pression sur le monde, utilisant ainsi le chantage, en fonction de ses intérêts de grande puissance.

Ces mêmes puissances nucléaires occidentales, même disposant du droit de véto, n’ont pas hésité à créer l’instance parallèle que représente le G7 qui s’est renforcé d’élargissements successifs à d’autres Etats puissants.

l’Union Européenne, seul Etat supranational, n’a pas fait mieux non plus, ne pouvant qu’exprimer ses regrets de constater que les Etats membres, sans concertation, prenaient des décisions en ordre dispersé, à commencer par la fermeture de leurs frontières à l’intérieur de l’Europe.  

L’impératif de sécurité et d’urgence sanitaire, présenté comme cause logique et naturelle d’une priorité nationale, afin de relativiser cette incapacité mondiale, n’a pas trompé grand-monde. Il est là pour masquer ou justifier les réflexes primaires et les causes profondes de cette inaptitude à donner, ne serait-ce qu’une chance, à une riposte mondiale de voir le jour.

L’égoïsme et le repli sur soi, en tant que réflexes primitifs des Etats et des systèmes de pouvoir de niveau comparable, découlent en premier lieu de l’intérêt privé sur lequel est bâti tout le complexe de systèmes capitaliste, sa culture politique et sa vision du monde.

Quand toute sa superstructure réalise qu’une menace mondiale non humaine s’est formée et agit déjà, elle ne peut peut qu’être ébranlée au plus profond de sa nature, faisant réagir ses Etats dans la plus pure tradition individualiste. Elle vient s’ajouter à la collection des manifestations primaires tristement célèbres du champ politique du capitalisme

La plus horrible de ces manifestations reste celle du recours à la guerre ou à la répression de masse avec le génocide et la torture comme paroxysme. La seule différence étant qu’ici, cela relève davantage de l’acte que du réflexe, même si ce dernier peut y conduit aussi.  

Alors que la plupart du temps, ces réflexes sont latents ou s’expriment à des échelles plus limitées, ils ressurgissent toujours en temps de crise où tout le système est affecté. Sous la pression d’évènements d’envergure importante, apeuré ou fiévreux, ce système ne peut être exempt des manifestations de son instinct primaire.

               Entendons-nous bien, ce n’est pas la décision de fermeture des frontières nationales ou continentales qui est en cause, mais les conditions dans lesquelles elle a été prise et appliquée, c’est à dire dans un mouvement désordonné et de quasi panique, sans concertation ni coordination, qu’elle soit mondiale ou continentale et encore moins à partir d’une stratégie ou même d’un semblant de plan mondial.

Cela est valable aussi pour toutes les premières semaines de lutte contre la pandémie et son impact. Là aussi, le caractère lamentable de l’argument que certains Etats européens ont avancé, repris en chœur par de nombreux « experts », laisse pantois. Digne des pires technocrates et autres bureaucrates, il tente de faire croire à l’opinion publique occidentale que cette situation est due au fait que… la santé ne relève pas des prérogatives de l’Union Européenne !

En définitive, cela ressemblait étrangement à la situation de « Tous aux abris ! », sans déclaration de guerre sanitaire mondiale, sans plan de guerre sanitaire mondial ou continental, reléguant l’OMS à un rôle de conseillère mondiale sans que celle-ci réussisse vraiment à se faire entendre.

Comment aurait-elle pu l’être dans ce tohu-bohu où chaque Etat n’en faisait qu’à sa tête ? Où les gouvernants étaient occupés à jongler et à tordre les règles sanitaires, en fonction de contingences qu’ils ont eux-mêmes créées. C’est ainsi qu’une situation ubuesque a vu le jour :

           A une époque où la mondialisation capitaliste, bien installée, a fini par configurer le monde entier, ces gouvernants se retrouvaient prisonniers du cadre national et de l’Etat qu’ils dirigent !  

 

3.2.2.Vaccin, médicament, des marchandises particulières pour préserver une marchandise irremplaçable

 

Par son ampleur mondiale, la pandémie allait mettre à l’épreuve la capacité de l’humanité à se protéger et se défendre sous le capitalisme, face à ce type d’agression.

L’inexistence d’un vaccin et de médicaments probants va, nécessairement et entièrement, faire porter cette capacité par la prévention sanitaire et les soins palliatifs.

La recherche d’un traitement efficace est encore au stade de l’expérimentation. Avec l’apparition de la pandémie, elle a fait l’objet de débats scientifiques ou se présentant comme tels, inhabituellement houleux. Leur caractère biaisé par les enjeux financiers et les réseaux subtils de communication des lobbys de l’industrie pharmaceutique est clairement apparu.

En Europe, à commencer par la France, projets et contre-projet expérimentaux, polémiques et attaques personnelles se sont succédés sur les plateaux TV, dans les organes de presse et sur les réseaux sociaux. Les polémiques et attaques dont a été l’objet l’expérimentation de la chloroquine, menée par l’Institut Hospitalo-Universitaire de Marseille ont en été les plus virulentes.

La tradition aussi feutrée qu’implacable de la concurrence des grandes entreprises sur le marché de l’industrie pharmaceutique, ne s’interdisant aucun moyen pour parvenir à ses fins, est devenue publique.

Dans cette guerre qui était invisible du grand public, les initiatives importantes en matière de recherche, émanant des Etats ou de structures à but non lucratif, étaient mises à mal et combattues, dès le moment où elles leur échappaient.

Le lobbying, les contre-rapports pseudo-scientifiques vantant leurs résultats ou discréditant ceux des autres, la corruption directe et indirecte, l’espionnage et le contre espionnage industriels, tout l’arsenal possible était utilisé pour parvenir à ses fins.

La pandémie représente pour les géants de cette industrie un nouveau et fabuleux marché potentiel.

Toutes les grandes entreprises pharmaceutiques sont sur le pied de guerre. Plus de 100 projets de recherche du vaccin sont en cours, dont près d’une dizaine sont déjà au stade de l’essai clinique, ce qui veut dire, entre autres, des essais sur des êtres humains.

Ces entreprises sont plus subjuguées par les profits faramineux qui leur tendent la main, que par le désir noble de secourir l’humanité. La plupart d’entre-elles, à un moment ou à un autre, ont été éclaboussées par des scandales retentissants, liés à des médicaments aux effets secondaires désastreux. Les victimes, difficiles à dénombrer de façon précise, se comptent en dizaines, voire en centaines de milliers et dont une grande partie y a laissé la vie. Ces scandales portent le nom de médicaments tels que Isoméride, Médiator, Dépakine etc…

A titre d’exemple, les décès imputés au médicament anti-inflammatoire Vioxx sont estimés à 40.000 personnes, il a provoqué 160.000 crises cardiaques et attaques cérébrales. Il a été commercialisé entre 1999 et 2004 par le laboratoire pharmaceutique américain Merck & Co.Inc. Celui-ci emploie 68.000 personnes dans le monde et fait partie des cinq plus grandes entreprises pharmaceutiques du monde.

Tandis que l’OMS avait émis officiellement le souhait de voir l’éventuel futur vaccin devenir un bien mondial, le géant mondial pharmaceutique français SANOFI dans une interview accordée par son directeur général à un média américain, déclarait que s’il trouvait un vaccin, il servira les Etats-Unis en premier, arguant du fait que les USA partageaient avec lui le risque financier.

Le délégué syndical CGT du groupe SANOFI a déclaré à la chaîne télévisée d’information France Info que le groupe SANOFI a distribué pour l’année 2018, plus de 4 milliards d’euro de dividendes à ses actionnaires.

Pour éviter que le tollé général suscité par cette déclaration ne grandisse, SANOFI a opté pour le désamorçage, en déclarant que tout le monde allait être servi. Lorsqu’on sait que l’unité de production destinée à fabriquer le vaccin éventuel se trouve aux USA, il est clair que cela n’ira pas plus loin que la réparation d’une bévue de communication.

De son côté, l’Etat français a réagit en augmentant, le 21 avril, sa participation au capital de la Division Sanofi Pasteur qui dépend du Groupe SANOFI. La Banque d’Etat qu’est la Caisse des Dépôts et Consignations, y a acheté 60 millions d’actions.

Les actions de ce Groupe se portent plus que bien sur les places boursières. Le 4 mai, l’action SANOFI s’est retrouvée la seule du CAC 40 à être en progression à la Bourse de Paris ! Son chiffre d’affaires est estimé à 36 milliards d’euros et l’activité liée aux vaccins lui rapporte un montant avoisinant 6 milliards d’euros par an[6].

Le représentant syndical CGT-SANOFI, interviewé par ce même magazine, a indiqué que 130 millions euros sont alloués à SANOFI de la part de l’Etat français, sous forme de crédit d’impôt-recherche, alors que l’Agence Nationale de Recherche, organisme public chargé du financement de la recherche en France, tous domaines confondus, ne dispose que de 15 millions d’euros. Le représentant syndical rajoute que « pas une seule des 30 molécules de médicaments qui sauvent des millions de vie n’est sortie de la recherche publique française ces 20 dernières années".

Si nous nous penchons sur les quatre autres géants[7] qui se partagent avec SANOFI le marché mondial pharmaceutique, il est certain que nous retrouverons le même profil de situation, avec ses grandes manœuvres déclenchées dans le cadre de la course au vaccin et où se croisent les grandes opérations financières de ces Groupes transnationaux, mais aussi celles de grands bailleurs de fonds comme la fondation Bill Gates.

Les USA prennent naturellement toute leur place dans cette course effrénée. A titre d’exemple, son Agence Fédérale de Recherche Biomédicale a apporté un financement de 226 millions de dollars, tandis que le gouvernement américain a versé 456 millions de dollars à la firme Johnson & Johnson .

De son côté, l’Union Européenne a lancé une levée de fonds auprès des Etats, à l’issue de laquelle près de 7 milliards d’euros ont été récoltés sous forme de promesses de don.

Cette agitation à grande échelle sur les deux terrains, scientifique et financier, s’abrite derrière une opacité qui n’a d’égale que celle de l’industrie de l’armement ou des grandes banques. Elle partage avec ces secteurs le même caractère sensible et stratégique.

Les projets de recherche y dépassent le cadre classique de la pharmacie et de la thérapie, en raison des domaines que ce cadre englobe, tels que la bactériologie, la microbiologie et la virologie. En effet, ces derniers, en tant qu’objet d’étude et de recherche, représentent aussi la base même de la recherche relative à l’armement dit non conventionnel.

Ce domaine de recherche fait partie des secrets les mieux gardés du monde et porte nécessairement sur des contrats conclus avec les Etats les plus puissants et classés « secret défense ». Cela confère à cette industrie une sorte de droit privilégié à l’opacité, ainsi qu’un poids politique considérable, sans parler de la dangerosité extrême de ces activités pour l’humanité.

En tant que royaume des intérêts privés, le capitalisme ne peut exister sans la conquête et la convoitise. Il est obligé d’en prévoir les implications et d’en produire les moyens. Ceci, en fonction des différentes formes que peut prendre la conquête : pacifique ou violente, économique ou militaire. La réaction à la conquête obéit au même principe et peut même en être une aussi. La convoitise et la conquête représentent le mode par lequel vit et évolue le marché mondial capitaliste.

En outre, la course forcément frénétique au profit, puisqu’il ne sera assuré qu’à celui qui trouvera le premier, le vaccin ou le médicament efficace, et les entorses à la rigueur scientifique que cela implique, en compromettent déjà la fiabilité. Le vaccin éventuellement trouvé ainsi, risque fort à son tour de présenter un danger pour la santé humaine.

En raison de la pression sans précédent de l’urgence, les complaisances et autres faiblesses régulièrement constatées dans le contrôle des nouveaux médicaments avant leur mise sur le marché, auront ici un terrain favorable inédit pour être légion.

L’industrie pharmaceutique capitaliste est plus que bien placée pour ne pas l’ignorer. Avec le cynisme connu qui la caractérise, elle ne se privera pas, comme toute grande entreprise capitaliste, de calculer le risque acceptable avec lequel elle utilisera cet atout.

Enfin, on peut dire que l’intérêt particulier du vaccin pour le capitalisme, réside dans la taille inespérée du marché et des profits qu’il représente pour son industrie pharmaceutique, tandis que la nécessité de préserver la force de travail en constitue celui général à tout le système.

En effet, la force de travail a la particularité d’être la seule marchandise irremplaçable , tout en étant à la base de l’activité de l’ensemble du système capitaliste

Cette pandémie vient rappeler avec force que même la santé humaine est considérée par le capitalisme comme un marché avant tout.    

 

3.2.3. La pandémie, comme masque disponible pour occulter les causes de la crise             

Pendant ce temps et au fur et à mesure que la pandémie se propage, la plupart des différents peuples constituant l’humanité, assistent à l’incapacité des Etats à leur assurer les moyens d’une prévention sanitaire efficace. Ils découvrent et mesurent l’état déplorable dans lequel se trouve leurs systèmes hospitaliers[8].

Alors que l’origine profonde de la crise ne pouvait à l’évidence être la pandémie elle-même et encore moins une supposée contamination accidentelle ou intentionnelle[9] , c’est pourtant ainsi qu’elle va être présentée. Dans le monde entier, cela va être écrit, déclaré, répété et martelé.

 

3.2.3.1. Sur la fabrication et la disponibilité de ce masque

            La pandémie sera utilisée pour occulter l’incapacité de la plupart des Etats à mettre en oeuvre une stratégie de prévention sanitaire efficace, digne de ce nom . Elle fera ainsi office de masque, lui bien présent tout au long de cette pandémie, tandis que celui qui était nécessaire à l’humanité pour se protéger de cette maladie, fera cruellement défaut.

            Les médias vont ainsi abuser des raccourcis et des formules faciles et lapidaires. La plus utilisée est sans conteste « la crise sanitaire engendrée par la pandémie ». On retrouve aussi : « la pandémie sécrète une crise alimentaire », « la pandémie fait des victimes économiques », « la crise sanitaire a conduit à une explosion du chômage » etc…Dans cette dernière formule par exemple, la confusion est plus que manifeste. Alors que l’explosion du chômage est un résultat direct et propre au confinement nécessaire, on préfére ne pas s’attarder sur les« nuances ». La pandémie, la « crise sanitaire », le confinement, tout est mis dans le même sac.

L’inexistence de vaccin est la cause du confinement, en tant que mesure sanitaire. L’absence de vaccin ou de thérapie (ou de vaccination)[10] est la condition sanitaire de base de l’apparition d’une épidémie, quelle qu’elle soit. A ce titre, elle ne détermine que le caractère inévitable de la pandémie. L’absence de traitement ne préjuge pas des conditions d’évolution et de l’ampleur de la pandémie.

A son tour, l’évolution et l’ampleur de cette pandémie dans les conditions d’inexistence du vaccin, dépendra exclusivement de l’environnement dans laquelle le virus va se propager.  

C’est pour tout cela qu’une crise n’a de sanitaire que l’empreinte. Tout ce qu’elle exprimera va relever du rapport qui existera entre la pandémie et son virus, d’une part, et son environnement dans son sens large, d’autre part.

L’expression « crise sanitaire » relève du sens commun. Elle ne fait que qualifier ou caractériser de façon élémentaire cette crise. Elle ne nous renseigne pas sur les causes de la crise mais nous en éloigne en devenant source de confusion[11].

Voilà pourquoi il est important de faire la distinction entre apparition inévitable et évolution de la pandémie.

En général, la nécessité d’être rigoureux, un tant soit peu, dans l’utilisation des termes est loin d’être anodine ou superflue. Sinon, on nagerait en pleine inintelligence où nous confondrons tout avec tout: le domaine avec l’origine, la maladie avec la crise sanitaire, la cause avec la conséquence, la pandémie avec le confinement etc…

Il ne s’agit nullement d’ergoter sur le sens des mots, mais de montrer les conséquences qu’il y a à les utiliser avec légèreté ou d’une façon intéressée, comme c’est le cas des stratégies de communication des Etats.

A ce sujet par exemple, il est notoire qu’une nouvelle technique, dite des éléments de langage, a vu le jour dans la communication officielle et la délivrance des différentes informations ou dans le contenu des commentaires des médias et de la presse. Elle consiste en une construction verbale, basée sur un choix réfléchi de mots, de locutions et de formules, en fonction d’une stratégie de communication élaborée pour servir des intérêts économiques ou politiques définis.

L’ambiguïté, le relativisme, le mimétisme et le nombrilisme font partie de la techniques ou de l’esprit mis à profit à cet effet. Ils forment aujourd’hui une grande partie du visage de l’information dans les pays capitalistes développés. Ils sont mis à contribution pour façonner les codes de sélection, de formalisation et de diffusion de l’information.

L’uniformisation en la conséquence la plus générale et fait office, entre autres, de tissu filtrant de l’information ou neutralisant pour l’autonomie de la pratique journalistique. En relation avec d’autres procédés, cela a permis aussi de perfectionner la censure et l’incitation à l’autocensure qui ont gagné en subtilité et en invisibilité.  

Pour revenir à cette cruelle absence de vaccin, elle ne peut puiser son origine que dans les retards de l’humanité dans le domaine de la recherche.

Ces retards ne sont pas dûs à des causes extérieures à la volonté ou à la capacité humaine. La course au vaccin qu’a déclenchée la pandémie en est une preuve gigantesque. En outre, la connaissance du coronavirus, en tant qu’espèce virale, n’est pas arrivée dans les valises de cette pandémie et date au moins de près de 20 ans. Ce qui fait tomber l’argument facile de l’ignorance. Quant à celui de la lenteur liée aux exigences de la recherche virale et des vaccins, subitement il n’est plus plus ce facteur intangible et incontournable qu’imposerait la connaissance et la méthodologie scientifiques.

En fait, l’inexistence du vaccin est une manifestation concrète de la contradiction qui existe entre d’une part, les formidables capacités scientifiques, techniques et productives atteintes par le genre humain et d’autre part, le niveau de satisfaction des besoins de l’humanité, qui lui reste limité par ce que permet ou pas le capitalisme, en tant que système économique et politique.

Cette contradiction réside dans le fait que ces besoins sont appréhendés et satisfaits dans le cadre d’un mode de production qui lui est basé sur l’appropriation privée des capacités de production et non des besoins de l’humanité, sinon point de profit. Le seul besoin qu’il ait pu vraiment satisfaire et le seul résultat qu’il ait pu garantir à tous les coups, est l’enrichissement d’une minorité infime au détriment de l’humanité.

Ce rapport contradictoire se manifeste concrètement dans le contraste entre l’opulence et la famine, la surproduction et la pénurie, la transplantation d’organes et les épidémies à répétition, le progrès social et le dénuement, le progrès civilisationnel et les guerres ou encore entre la mondialisation et l’organisation de l’humanité en Etats nationaux…

Voilà pourquoi l’utilisation abusive du terme « sanitaire » présente un avantage certain. Celui de confondre l’aspect sanitaire en tant que caractère et domaine, avec les causes réelles qui elles, ne peuvent être sanitaires et relèvent du champ économique et politique. Cela permet de considérer que la crise « sanitaire » est engendrée par elle-même, c’est à dire la pandémie. Ainsi, les retombées économiques et sociales deviendraient étrangement naturelles par le simple fait que c’est une maladie virale contagieuse sans traitement efficace et de surcroît, « imprévue » qui en serait la cause.

Il est aisé de deviner qui a intérêt à faire une telle présentation, faisant basculer la pandémie dans un domaine proche de la météorologie, quand celle-ci annonce de grandes perturbations aux dommages inévitables. Cette présentation suggère clairement que cet événement est lié à la fatalité et donc, auquel il faut faire face sans se poser de questions. Ces dernières sont d’ailleurs inutiles et dénuées de sens en pareil cas, puisqu’il ne peut y avoir ni Etat et encore moins de système(s) qui en seraient responsables.

Ainsi, Il ne reste plus que la pandémie et son virus, boucs émissaires d’une crise forcément « sanitaire » qui, telle une tempête mondiale et ses inondations, va forcément faire des victimes et des dégâts matériels et dont le coût financier serait supporté par les nouvelles compagnies d’assurance que sont devenus momentanément les Etats.

Et comme avec toute compagnie d’assurance en général, les peuples ne pourront, une fois la tempête passée, que constater l’écart entre ce qui est annoncé et la réalité de la  prise en charge des dommages.

Mais à ce moment là, les Etats auront déjà repris leur véritable rôle en « reconnaissant ce nouveau moment difficile,  mais nécessaire pour remonter la pente » et que les peuples « devront emprunter  par ce qu’ il n’y a pas d’autre voie » et que « ces sacrifices porteront leurs fruits ». Ainsi, le cycle peut s’achever et le système capitaliste pourrait entrer dans le prochain.

 

3.2.3.2. Le vain marketing politique des Etats pour vendre ce masque

 

La stratégie de présentation de la crise élaborée par les Etats et ses formules abusives que reprendront la majorité des médias dans le monde, va aussi se retrouver dans la communication officielle directe des Etats :

         La plupart des Etats vont opter pour  une communication de  crise, directe et quotidienne, sous forme de conférence de presse ou de déclaration. Ils reprennent tous en chœur les même formules, en présentant la pandémie comme origine de la « crise sanitaire » et dont la crise économique n’en serait que l’impact, en lieu et place du confinement nécessaire. Ils n’omettent pas de mentionner son « caractère imprévisible » qui fait que ni les Etats qu’ils sont, ni leurs systèmes sanitaires n’avaient pu s’y préparer et que tout le monde risquait d’être submergé.

Le monde capitaliste occidental, se retrouvant sous le feu des critiques des peuples, va jusqu’à se saisir de l’origine territoriale de la pandémie pour occulter ou relativiser sa responsabilité.

L’origine territoriale de la pandémie offre une occasion toute trouvée à la première puissance mondiale pour alimenter la guerre économique et politique qui l’oppose à la Chine. Par la voix de son président, elle pointe son doigt accusateur vers ce pays, coupable selon lui, de manquer de transparence et d’avoir caché sa responsabilité dans l’origine accidentelle de la contamination, « espérant que ce n’était pas intentionnel ». Il rajoutera par la suite qu’il considérait la Chine comme responsable de tout ce qui arrive, y compris aux USA, avant d’accuser par la suite l’OMS d’en être la marionnette et de prendre la décision de retirer les USA ce cette organisation.

Dans le même temps, le chef de l’Etat américain se dit refuser toute panique pour ce qui est du pays qu’il dirige, considérant que cela n’est pas plus grave qu’une grippe passagère. Il rechigne ainsi à instaurer le confinement, laissant en définitive le soin au gouverneur de chaque Etat d’en décider et de le gérer. Fidèle aux intérêts qu’il représente, il laissera entendre clairement et publiquement que l’intérêt économique prime sur la santé des américains et encouragera officiellement les manifestations contre le confinement.

L’Union Européenne, pour ne pas être en reste dans cette guerre sans trêve humanitaire, quoique moins bruyamment, lui emboîte le pas . Même sur les champs de bataille, une trêve a toujours existé pour évacuer morts et blessés.

Aux critiques émanant de syndicats, de partis politiques et d’ associations, viennent s’ajoutent celles qui s’expriment à travers les réseaux sociaux. Les citoyens-nes- du monde entier, d’origines et d’horizons différents, envahissent la toile.

Les informations sur la réalité de la lutte contre la pandémie se déversent sur les différents espaces : prises de paroles, images vidéo, photos, un tsunami de témoignages submerge internet. L’état déplorable de la protection du personnel soignant et des hôpitaux y est partout dénoncé. L’absence des moyens matériels élémentaires de protection de la population s’y révèle dans toute son ampleur.

A profusion et au quotidien, les caricatures, les montages vidéo, les chansons et les sketchs satyriques, donnent au côté tragique et cruel de cette situation, le sens aigu dont est capable l’humour, ridiculisant les gouvernants des pays touchés par la pandémie et leur hypocrisie.    

Pour les peuples ou la société civile et au-delà des hypothèses, des doutes, des zones d’ombre, ou encore des « thèses » sur l’origine de la pandémie et du virus lui-même[12], ce sont plutôt les Etats qui sont considérés comme cause de cette « crise sanitaire ». Leur imprévoyance est critiquée, leur responsabilité l’état dans lequel se trouvent les systèmes sanitaires est mise à l’index dans le monde entier.

 

3.2.4. Prévention et soins sanitaires sous le capitalisme

 

En Europe, les peuples de la majorité des pays découvrent que leur Etat est incapable de mettre à leur disposition des masques et du liquide hydroalcoolique. C’est le cas par exemple, de la France, l’Espagne, ou l’Italie.

Dans le monde entier, les pays touchés et présentant une situation similaire ont vu leurs peuples se retrouver démunis face au virus. Par leur incurie, leurs Etats venaient de les faire basculer dans la dépendance quasi-exclusive du confinement et des aléatoires gestes barrières, comme seule protection possible accessible à toute la population.

Dans ces conditions, il est clair que le virus se retrouvait dans un environnement encore plus favorable, d’autant plus que les Etats présentant une grande pénurie en masque et gel hydroalcoolique, étaient généralement aussi dans une incapacité à effectuer des tests de dépistage à grande échelle, auxquels l’OMS n’a pas cessé d’appeler.

Dans ce contexte, un confinement obligatoire et national, plus strict et durable, en tant que mesure de prévention sanitaire, devenait inévitable. Quant à la distanciation et aux gestes barrières, aussi nécessaires que pourvus d’un caractère aléatoire plus important, ils se retrouvaient imposer un rôle disproportionné par rapport à la réalité de leur impact. Cette disproportion provient simplement du fait que la distanciation ne peut remplacer l’utilisation des masques avec le même niveau d’efficacité.

En outre, l’efficacité de la distanciation physique, sans masque ni gel, repose sur une attention et une vigilance élevées de tous les instants, de chaque individu et sur une durée indéterminée. Ceci demeure humainement d’une grande difficulté, voire extrême quand il s’agit des couches sociales pauvres ou à revenu modeste, dont les conditions de vie rendent le respect de ces gestes quasi impossibles ou inopérants.

D’ailleurs, les pays peu nombreux détenant la capacité matérielle à mettre en œuvre une stratégie de prévention réellement efficace, combinant une large protection matérielle (masques, liquide hydro-alcoolique…) et une réalisation de tests de grande ampleur dès le début de la pandémie, ont pu éviter un confinement strict et général, mais aussi à obtenir une contamination et un nombre de décès incomparablement plus faible que les autres pays touchés.    

Ceci est valable aussi pour l’impact économique, dont l’ampleur était directement proportionnelle à celle de la place occupée par le confinement dans la stratégie de prévention sanitaire de chaque pays.

Parmi les Etats ayant eu la capacité de mettre en place une stratégie de prévention sanitaire digne de ce nom, celui de la Corée du Sud est éloquent.

Dans ce pays, la stratégie de prévention a combiné la mise à la disposition de la population de masques et de solution hydroalcoolique avec des actions de dépistage visant aussi toute la population. Le dépistage s’intégrait à son tour dans une stratégie propre à lui, basée sur une utilisation réfléchie de plusieurs outils. Celle-ci allait du plan de test massifs à la technologie numérique de surveillance et de localisation[13], en passant par la prise massive et systématique de température dans l’espace public.

Avec cette stratégie, La Corée du Sud s’est même passée du confinement général, estimant que dans

ces conditions, il n’était pas nécessaire. Ainsi, pour un pays de 52 millions d’habitants, à la date du 21 mai

elle n’avait enregistré que 11 142 contaminations et 264 décès.

            La plupart des Etats du sud-est asiatique, ayant mis en œuvre des stratégies de prévention similaires, ont eu des bilans beaucoup moins lourds et sans comparaison avec le monde capitaliste occidental. Si l’on prend l’Espagne, l’Italie, La France, la Grande Bretagne ou les USA, le nombre de décès y est, selon le pays, de 100 fois à plus de 300 fois plus élevé qu’en Corée du Sud. Le Japon de son côté, enregistrait à la même date, 799 décès pour une population de 126, 5 millions d’habitants.

            Par ailleurs, les pays capitalistes les plus touchés présentent tous un point commun : Celui de la présence d’une pénurie des moyens de prévention et d’un système hospitalier sous dimensionné et déjà en crise depuis longtemps.

            La dégradation du système public hospitalier dans le monde capitaliste développé est le résultat direct de la soumission des hôpitaux publics à une logique commerciale de fonctionnement et de gestion. Au cours de ces dernières décennies, la prééminence de l’autorité administrative sur l’autorité médicale et celle de la rentabilité financière sur les exigences de santé, ont été instaurées.

Cela s’est traduit   par un arrêt des investissements, la fermeture d’hôpitaux et la suppression de dizaines de milliers de lits, avec une stagnation des salaires des différentes professions, ainsi qu’une augmentation sans précédent de la charge et des cadences de travail.

            Dans le secteur public, au cours de ces vingt dernières années, près de 69.000 lits d’hôpitaux[14] ont été supprimés en France. Sur les dix dernières années, 17.000 lits[15] ont été supprimés en Angleterre. Le système public hospitalier espagnol, considéré jusqu’alors comme l’un des meilleurs d’Europe, va lui aussi faire l’objet de vastes opérations de privatisation et d’économies budgétaires.

En 2012, il est décidé de privatiser la gestion de près d’un tiers des hopitaux et centres de santé de la région de Madrid. Le gouvernement de l’époque met en place un plan prévoyant plus de 7 milliards d’euros d’économie dans le secteur de la santé. En Italie, Le service public de santé connaît des attaques de même nature avec près de 30.000 lits supprimés sur les dix dernières années.

En dehors du monde capitaliste développé, le secteur public hospitalier est souffrant aussi. Le désinvestissement en est le caractère dominant, en comparaison avec l’augmentation des besoins, induits, entre autres, par la croissance de la population.

Dans beaucoup de pays d’Afrique, en termes de nouveaux hôpitaux, il n’ya pas eu d’évolution sensible depuis des décennies. Depuis le début des années 80, une hémorragie du personnel médical n’a pas cessé de s’étendre, au fur et à mesure du pourrissement de la situation, sous forme de départs de plus en plus massifs vers l’étranger[16].

En Afrique, le peu d’hôpitaux qui se sont construits, cà et là, étaient dans beaucoup de cas, des structures sous-équipées et ne disposant pas d’un personnel suffisant et réellement qualifié. Elles étaient en réalité plus proches du dispensaire ou du centre de santé que de l’hôpital.

Au pourrissement de la situation du secteur public hospitalier a correspondu la hausse de la place du secteur privé, sous forme de petites cliniques avec des soins à tarifs prohibitifs. Ces dernières privilégiaient les créneaux les plus porteurs, tels que les accouchements et certaines interventions chirurgicales. Ainsi, s’est instauré un système où le service public représentait désormais des soins incertains, inexistants ou très dégradés, le secteur privé devenant le lieu d’une offre de soins plus fiable mais faible au regard des besoins et restant inaccessible à la majorité de la population sur le plan financier. Cette configuration est présente dans la majorité des pays hors du monde capitaliste développé.

Telle est la situation que la pandémie n’a fait que rendre plus visible, en lui donnant tout son relief et en y révélant tout son sens. Ceci est particulièrement vrai pour le monde capitaliste développé dont les territoires nationaux ont été les plus touchés. Dans ces pays, la chute vertigineuse du nombre de lits d’hôpitaux devait inévitablement conduire à celle du nombre de lits en soins intensifs.

Avant la pandémie et selon les chiffres gouvernementaux, l’Italie et la France ne disposait respectivement que de 5.100 lits et 5.500 lits en soins intensifs. Selon les données de l’OCDE pour l’année 2019, le taux d’équipement en soins intensifs en France était de 3,1 lits pour 1000 habitant et de 2,6 lits en Italie. Au Royaume Uni, ce taux chute à 2,1 lits pour 1000 habitants, soit parmi les taux les plus bas d’Europe.

            La comparaison de ces données avec celles d’un Etat occidental comme l’Allemagne, qui a présenté une meilleure capacité à mettre en œuvre une stratégie de prévention, fait apparaître des résultats sans appel et se passant de commentaires. En 2019, le nombre de lits en soins intensifs y était estimé à 28.000, avec un taux d’équipement en soins intensifs de 6 lits pour 1000 habitants.

            En termes de décès, la corrélation saute aux yeux. Alors qu’à la fin mai, l’Allemagne n’enregistrait qu’un peu plus de 8.000 décès, la France, l’Italie et l’Espagne présentaient un nombre de décès très proches ou dépassant légèrement 30.000 personnes, tandis qu’au Royaume Uni, il s’en éloignait encore plus.

            Il est clair aussi que la pénurie des masques et de solution hydro-alcoolique a pesé lourd sur le nombre de contaminations et d’hospitalisation, augmentant ainsi l’effet du manque de lits de réanimation sur le nombre de décès. Ainsi, la gestion de la pénurie de lits en soins intensifs va avoir des conséquences dramatiques sur la population âgée qui va être sacrifiée. Dans les pays capitalistes les plus touchés, elle représentera la majorité des décès et dont une grande partie surviendra en dehors du milieu hospitalier.

Le fait que cette pénurie se conjuguait aussi avec celle des tests de dépistage, va handicaper davantage la lutte contre la propagation du virus avec un impact forcément négatif sur le nombre de contaminations.

Cette pénurie d’équipement en tests va rendre aussi plus « aveugle » la lutte contre la pandémie, qui se retrouvera dépourvue d’un moyen irremplaçable pour évaluer de façon plus fiable, l’ampleur réelle de la contamination et sa vitesse. En guise de boussole, il ne lui restera qu’à se rabattre sur les données enregistrées en milieu hospitalier, beaucoup moins précises que des tests massifs de dépistage menés de façn réfléchie et s’étendant sur toute la durée de la pandémie.

Il n’est pas exclu non plus que certains Etats aient opté pour l’absence de tests en milieu réel, par peur de voir le secteur sanitaire débordé, à commencer par le système hospitalier dont la capacité avait déjà été fortement dégradée.

En effet, les opérations de dépistage mobilisent un volume important de personnel médical et paramédical. En outre, elles rendent nécessairement le flux des personnes à hospitaliser plus dense et moins étalé dans le temps. C’est d’ailleurs la même approche qui pourrait expliquer la non-hospitalisation des personnes résidant dans les maisons de retraite dans de nombreux pays. Cela prend l’allure de scandales nationaux dont l’éclatement est à venir.

           Nous voyons bien comment le piège funeste fonctionne et se referme, à travers ce rapport simple mais implacable  : pénurie = plus de contaminations = plus d’hospitalisation = réanimation sélective=plus de décès.

            Par ailleurs, l’adéquation entre le nombre de décès et certains traits du capitalisme est frappante. Les pays ayant enregistré le plus grand nombre de décès à ce jour, correspondent exactement aux pays possédant les Etats capitalistes les plus libéraux du monde, à savoir les USA et le Royaume Uni.

            Au 24 mai, les USA et le Royaume Uni enregistrait officiellement et respectivement, 98.024 et 36.793 décès. Même si l’on rapporte le nombre de cas contaminés à celui des habitants, cela ne donne pas une situation sensiblement différente par rapport aux autres pays touchés. D’autant plus que la pandémie aux USA n’entrera dans sa phase de déclin qu’après l’Europe et que le nombre de décès au Royaume Uni souffre de forts soupçons relatifs à la réalité des chiffres concernant l’intégration des décès des personnes âgées.

            Ces deux pays sont ceux qui incarnent le plus un capitalisme « débridé », auxquels il convient d’ajouter aussi le Brésil où le nombre de cas et de décès s’est envolé.

            Les lois du marché, si chères au capitalisme, trouvent ici leur expression la plus sinistre. Elles y expriment le mépris dont elles sont porteuses vis à vis des besoins humains les plus vitaux, même en temps de paix.  

            De façon plus générale et dans la plupart des pays touchés dans le monde, cette prétendue crise sanitaire n’est en réalité que la crise du système sanitaire lui-même dans sa version capitaliste et que la pandémie n’a fait que mettre à nu.

 

 3.2.5. La pénurie comme partie intégrante de l’ADN du capitalisme

 

Au 21éme siècle, des produits comme les masques dont la fabrication n’exige pas de technologies de pointe ou qui relèvent de techniques élémentaires de production, comme la solution hydro-alcoolique, font défaut à l‘échelle mondiale au moment où l’humanité en a besoin.

Il est important de souligner que le manque de liquide hydroalcoolique, quoique atténué par l’existence de l’alternative du savon, a eu malgré tout un impact favorable à la propagation du virus. En effet, ce produit présente une bien meilleure adaptation à la grande mobilité et à la vitesse du mode de vie moderne.

L’argument selon lequel la pénurie est due au fait que le caractère mondial de la pandémie a fait exploser les besoins en masques, avec une demande mondiale à satisfaire instantanément, n’a de logique que sa superficialité. Il n’explique pas l’absence de stocks qui soient à la mesure des évènements et pour lesquels ils sont prévus (catastrophes naturelles, pollution, accidents industriels, épidémies etc…). Ces stocks ont fait défaut dans la plupart des pays touchés, y compris dans le monde capitaliste développé.

Cela n’explique pas non plus pourquoi la plupart des Etats touchés dans le monde présentent des capacités de production nulles à insignifiantes pour ces masques, alors qu’un seul pays, à savoir la Chine, détenait à lui seul en 2019 avec 20 millions de masques/jour, la moitié des capacités mondiales de production. Depuis la pandémie, la Chine a réussi à faire passer progressivement ses capacités à 120 millions de masques/jour[17]. Une grande partie des capacités restantes se trouvent aussi dans le sud-est asiatique, le Japon par exemple a produit en 2018, 5,5 milliards de masques de différents types[18].

Du côté des besoins, l’OMS estime qu’une augmentation de 40% des capacités mondiales actuelles représente un minimum pour faire face à la pandémie.

Nous voyons bien qu’à la base, se pose d’abord la question de la quasi-absence de capacités de production en dehors de cette région du monde.

Ce déséquilibre est caractéristique de l’économie capitaliste dont les configurations se font et se défont, au gré de la stratégie des uns et des autres, où l’intérêt mercantile décide de ce qui doit se maintenir ou disparaître ou encore changer de territoire.

A ce sujet, la France représente un cas édifiant pouvant résumer comment les choses se passent sous le capitalisme, engendrant des situations aussi graves qu’absurdes, mais qui ne se révèlent qu’en temps de crise sous l’effet d’un événement déstabilisant donné.

 

3.2.6. La pénurie de masques en France : un cas d’école

 

L’Etat français disposait en 2010 d’un milliard de masques chirurgicaux, selon son ministre actuel de la santé. Sous la mandature socialiste de François Hollande, ces stocks sont considérés comme ne s’imposant plus et la décision de ne plus les maintenir est prise. Elle fait suite aux vives critiques qu’a rencontrées la constitution d’un stock préventif en 2010[19], dont l’inutilisation a été jugée comme étant un grand gaspillage des deniers de l’Etat. Sous le mandat de Macron, cette décision ne sera jamais remise en cause jusqu’à la pandémie.    

La France disposait d’une unité de production de masques considérée comme N°2 mondial en 1997. Elle était même arrivée à fabriquer une version améliorée de masques FFP2. Ses capacités de production avaient atteint 200 millions de masques par an[20].

Implantée dans la commune de Plaintel en Bretagne, l’entreprise Spérian employait 300 salariés et fabriquait des masques jetables depuis 44 ans. Elle est devenue la dernière entreprise de fabrication de masques sur le territoire français.

Elle est rachetée en 2010 par la multinationale américaine Honowel. Malgré le décrochage d’un contrat important avec l’Etat français, lui conférant une quasi exclusivité, Honowel met en place un plan de réduction des effectifs dès 2010. Le gouvernement socialiste qui se met en place en 2012, remettant en cause la nécessité de disposer de stocks stratégiques, met fin prématurément au contrat qui liait l’Etat à cette entreprise.

De son côté, Honowel poursuit sa politique de réduction des effectifs avec quatre autres plans successifs jusqu’en 2018, année de la fermeture de cette dernière usine de fabrication de masques en France. Son activité est délocalisée et les machines-outils ne seront pas vendues mais détruites pour qu’elles ne puissent plus encore servir.

L’aspect le plus édifiant du cas français réside dans le fait que des composantes du champ politique et économique du capitalisme, se rejoignent dans une déconnexion complète d’un besoin humain vital et précis, allant jusqu’à sa négation.

En cela, il illustre parfaitement le contenu que donne le capitalisme à la notion de besoin humains. Ce contenu, malgré les différences et variations existantes selon le champ, reste le même dans ses principes, aussi bien pour le système de production que de gouvernement de la société.

Le besoin n’est reconnu par le capitalisme qu’en tant que vente. Cela est la conséquence logique de la recherche du profit qui en est sa raison d’être. Celle-ci ne peut qu’entrer en contradiction avec la notion même de besoin humain. De ce fait et dans ce système, la notion de consommation prime toujours sur celle de besoin.

La tendance à ne pas distinguer besoin et consommation ou à considérer que ces deux notions recouvre un objet identique, au-delà de la confusion que cela induit, permet de faire la part belle au capitalisme, en soumettant universellement la définition de la notion de besoin à ses lois économiques.

L’humanité se voit alors imposer une définition du besoin qui n’a d’universelle que celle donnée par le marché capitaliste. Cette définition mercantile du besoin se retrouve ainsi, détachée des sciences, voire du plus élémentaire bon sens. Ceci est valable et s’applique aussi bien au monde vivant, qu’à la planète en tant que telle ou au climat.

Cela ne veut pas dire que le capitalisme nie totalement le besoin en tant que tel, mais qu’il ne le reconnaît positivement qu’à partir du moment où celui-ci peut se confondre ou être associé à la vente. Si cette association n’est concrètement pas possible ou devient problématique pour lui, le capitalisme n’a que faire du besoin lui-même.

Les crises de « surproduction » et les pénuries en sont les manifestations concrètes les plus répandues. A ces crises, il faut aussi rajouter des manifestations moins visibles car elles s’expriment généralement par une certaine forme d’absence. C’est le cas par exemple des différents besoins liés aux nécessités de faire face à la pollution ou ceux liés à la protection de la nature ou encore à la protection sanitaire de l’humanité.

En outre, l’intérêt mercantile guide aussi bien le champ économique que politique, induisant des réponses propres à chaque champ, celui économique s’imposant généralement et en dernière instance au champ politique.

La pénurie des masques, comme toute grande pénurie, ne peut faire exception à la règle. Les épidémies sont pour le capitalisme un élément trop aléatoire pour donner lieu à un marché mondial justifiant la mise en place de capacités de production importantes et lucratives. Ces capacités resteront ainsi confinées aux besoins pouvant se confondre plus sûrement avec la vente, à savoir les besoins en masques liés à la protection du personnel sanitaire, des laboratoires de recherche et dans une mesure moindre, à celle de certains personnels de sécurité.

Dans le champ politique, les Etats gouvernent leurs sociétés selon le schéma universel imposé par l’existence même du capitalisme, en tant que détenteur réel des richesses économiques et naturelles du monde. Les sociétés humaines y sont gérées par ces Etats comme une entreprise. Le déficit ou l’excédent financier enregistré par un pays donné est le premier déterminant des politiques économiques sociales. Le rapport entre les recettes et les dépenses d’un pays y représente le terrain formel de leur définition.

Dans ces conditions, le capitalisme détenant logiquement les cartes maîtresses, va déterminer dans une large mesure les marges de manœuvre des Etats.

Le crédo appliqué aux pays dits en voie de développement, généralement endettés, se résume dans : « les sociétés humaines doivent nous coûter le minimum possible ». Il s’est élargi lors de ces dernières décennies aux pays capitalistes avec une adaptation qui donnerait : « telle ou telle société humaine commence à nous coûter chère, il faut y remédier ».

A côté de ces deux variantes, existe aussi une troisième, plus arriérée et primaire qui pourrait être: « on se sert d’abord et pour la société on gérera… ». Ce dernier crédo étant plutôt présent dans les Etats situés hors du monde capitaliste développé.

Tous les pays du monde se trouvent, de façon ou d’une autre, sous l’empire de l’un de ces trois crédos. Les différences se situent plutôt dans le degré de dépendance de chaque pays par rapport au crédo dont il relève. S’il fallait en donner une représentation graphique, ce serait trois cercles avec des points symbolisant la position de chaque pays à l’intérieur du cercle d’appartenance, par rapport à son centre.

Ces crédos délimitent le cadre des enjeux sociétaux, tel que défini et imposé par le système capitaliste et à l’intérieur desquels se mènent les différentes confrontations sociales et politiques , à une échelle nationale, mais aussi dans leur dimension internationale.

Ces trois règles représentent les principes de base de la gestion capitaliste actuelle des différentes société humaines. Tous les Etats s’y conforment de façon ou d’une autre car le capitalisme, en tant que système économique et financier dominant et exclusif du monde, y régne en empereur. Ces principes ont commencé à se profiler plus nettement dans les politiques économiques et sociales des différents Etats de la planète, particulièrement depuis la fin des années 70 avec les plans de « désendettement » du FMI.

Les confrontations qui s’y déroulent, expriment l’affrontement universel et incessant entre la maximisation du profit, recherchée par la classe capitaliste, ses Etats représentants et ses Etats serviteurs d’un côté et, la colère de l’écrasante majorité de l’humanité, devant la dégradation de ses conditions de vie et de travail ou la lutte pour leur amélioration, de l’autre côté.

Dans notre cas d’école, des masques commandés par centaines de millions dont certaines catégories sont périssables et restant en stock sans être utilisés, représentent ainsi une dépense inutile pour l’Etat français, pleinement engagé, depuis plusieurs décennies, dans le crédo capitaliste«  telle ou telle société humaine finit par nous coûter chère, il faut y remédier ».

Comme dans l’entreprise capitaliste, la rentabilité financière du budget de l’Etat est primordiale aussi et doit dicter sa logique à tout le reste.

Le contenu et la structure des dépenses et des recettes d’un Etat sont importants au plus haut point pour le capitalisme. Une hausse de la masse salariale d’une société humaine donnée, par exemple, a un impact négatif direct sur le profit des capitalistes. Il en est de même de la fiscalité relative au capital financier ou industriel ou encore celle liée à la part patronale sur les salaires, présentant aussi un impact direct sur le profit, favorable ou défavorable, selon l’option prise dans le champ politique. Ceci sans parler des enjeux liés à la couverture sociale ou à la place du secteur public ou encore des investissements.

La convergence entre la décision de l’Etat français de mettre fin au contrat qui le liait à la dernière usine de production de masques sur son territoire, remplacée par celle, éventuelle, d’en acheter sur le marché mondial en cas danger épidémiologique d’une part, et celle de délocalisation de la production vers l’étranger prise par cette entreprise d’autre part, atteste de cette cohérence moins visible, mais constante et bien réelle, entre le champ économique et celui politique du capitalisme.

Ainsi l’Etat français s’est conformé aux exigences propre au capitalisme et non à ceux de la prévention sanitaire. C’est cette dernière qui dicte la nécessité de l’existence permanente d’un stock stratégique à renouveler, même à perte et sans danger immédiat. Alors que les exigences capitalistes, à commencer par la nécessité interminable selon ces Etats, de faire des économies n’ont que faire de ces stocks et celles pour les entreprises de maximiser leur profit, n’ont que faire du maintien de l’emploi sur un territoire.

 

3.2.7. Le contre-exemple asiatique ou l’expression de l’autre pôle de l’ADN du capitalisme

 

Le fait que cela ne s’est pas passé ainsi dans les pays du sud-est asiatique, n’infirme en rien cet état de fait. Bien au contraire, cette particularité confirme cette loi essentielle du capitalisme selon laquelle, le besoin et la production s’entendent d’abord comme vente.

En effet, à l’opposé du monde capitaliste occidental, un marché plus important et bien établi des masques y existe déjà. Ceci n’a rien à voir avec l’existence d’une prétendue culture asiatique qui serait différente de celle occidentale, comme l’ont invoquée d’aussi prétendus experts.

La plus grande envergure du marché asiatique des masques, découle de l’expérience historique propre à cette région et dont l’acte fondateur réside dans les bombardements nucléaires des villes de Hiroshima et de Nagasaki par l’armée américaine en août 1945.

Les victimes directes de cette horreur, les retombées incalculables et durables sur la santé humaine et sur l’environnement de la population japonaise ont conduit à une sensibilité et à une prise de conscience généralisées de la dangerosité de l’environnement.

Il a fallu apprendre à protéger sa vie et la nature d’un environnement chargé de radioactivité durant des décennies et jusqu’à ce jour. L’onde de choc de ces bombardements, au sens physique et psychologique du terme, a largement dépassé le cadre du Japon et a logiquement touché en premier et plus fortement les peuples des pays géographiquement les plus proches..

Cette conscience des dangers liés à l’environnement, n’a cessé de se développer et de s’aiguiser, au fil de décennies chargées de victimes que ces bombardements continuent à faire. Dans ce contexte, sont venus s’ajouter d’autres évènements du même ordre comme la pollution, les attentats à l’arme chimique, les accidents nucléaires et des épidémies liées à des virus mal connus,

Ces évènements n’ont pu qu’amplifier et consolider cette conscience qui avait déjà pris racine dans ces sociétés. Tout cela a conféré à cette région un vécu particulier, conduisant à des changements dans le mode de vie de ces peuples, moins présents dans le reste du monde.

Ces changements vont donner lieu progressivement sur 70 ans, à une utilisation massive et quotidienne des masques avec en parallèle un développement de la production.

La consommation est la condition capitaliste de la disponibilité d’une marchandise dans un espace et un temps donné. Dans le cas du masque, le fait qu’une expérience historique particulière y ait joué un rôle important, ne change rien à cette loi. Cette expérience ne représente que l’origine propre de l’émergence d’un marché capitaliste pour une marchandise définie. Elle ne constitue qu’un des différents processus par lesquelles le besoin finit par être appréhendé comme un marché par le capitalisme.

Ainsi, les deux pôles contradictoires qui forment l’ADN du capitalisme dans ce domaine, vont encore se vérifier : l’abondance va correspondre à la pénurie et vice-versa.

Évidemment, d’autres processus existent, comme ceux liés aux inventions et au progrès technologique, donnant naissance à des produits à haut potentiel de consommation. Ces produits viennent généralement révolutionner des produits déjà existants ou répondre à un besoin non satisfait ou de façon imparfaite ou enfin totalement nouveau, par l’élargissement du champ du possible. Leur impact sur l’évolution du contenu du besoin et l’amélioration de sa satisfaction sont indiscutables.

Ces processus charrient aussi d’autres de toute autre nature, visant à inciter à la consommation indépendamment du besoin. Approfondissant son étude de la consommation et fort des expériences accumulées, le capitalisme a fini par réussir à détacher, dans une certaine mesure, la consommation du besoin en la rendant moins dépendante de cette dernière. Cela lui a été possible grâce à l’exploitation des avancées dans le domaine de la production et des techniques de vente.

La multiplication rapide de versions dites améliorées d’un produit donné ou de produits gadgets et la fabrication de produits de qualité médiocre ciblant les faibles revenus, combinée au niveau puissant atteint par les moyens et les techniques de marketing et de publicité ont permis de passer, entre autres, à une aliénation et à une addiction de masse à la consommation.  

On pourrait penser que cela, malgré tout, est « normal » et qu’une production sans consommation relèverait de l’absurdité. En fait,une telle affirmation abrite une logique simpliste qui retombe dans le même travers que celui consistant à confondre besoin et vente, la seule différence étant qu’ici, la confusion est faite entre besoin et consommation. En effet, contrairement au besoin, la notion de consommation est complètement assujettie à la logique économique avec tout ce que cela implique, à commencer par la vente, en tant que condition préalable. De ce fait, La consommation n’est que la forme que prend le besoin sous le capitalisme

Pour s’en apercevoir et s’en convaincre, il suffit de ne pas oublier que contrairement à la consommation, le besoin existe indépendamment de la vente; La vente, quant à elle, n’existe que par l’achat. Ce rapport représente le mode de satisfaction et non le besoin.

 

4. LA CRISE DANS SON DÉCLENCHEMENT CONSCIENT PAR LE MONDE  CAPITALISTE DÉVELOPPÉ

 

Au niveau des pays capitalistes, les dispositions à dépenser semblent sans bornes. Peu importe les déficits, les restrictions en vigueur et les mécanismes financiers prévus pour les limiter, volent en éclat.

Ainsi par exemple, le Pacte européen de stabilité est mis au tiroir, les taux de la Banque centrale des USA sont ramenés à zéro et certains experts n’excluent pas leur passage à un taux négatif. Dans ces conditions, il est clair que le recours à « la planche à billets » qui aujourd’hui, consiste de plus en plus à passer des écritures qu’à frapper de la monnaie, va être largement privilégié.

Même si cette situation découle du confinement qu’impose la pandémie, cela n’enlève rien au fait que la crise économique se comportera comme telle et avec sa propre logique. La différence inédite est qu’en la provoquant ainsi de façon consciente, le champ politique du capitalisme est dans l’obligation de d’y « mettre le prix » pour sauvegarder le système dans son ensemble, comme conséquence et cohérence d’une décision prise et à assumer.

A partir du moment où la paralysie des activités économiques est décidée, la crise sera là avec ses caractéristiques fondamentales habituelles, indépendamment de son origine, hormis celles que pourrait engendrer son caractère conscient inédit.

S’il doit « sacrifier » une partie de son argent, le système capitaliste ne le fera que pour sauvegarder son complexe de systèmes nationaux, transnationaux et internationaux, ainsi que les territoires-citadelles à partir desquels, il règne sur le monde humain et sur les richesses naturelles de la planète.

C’est par exemple, ce qui ressort de la décision prise par la Banque centrale européenne, au début de la propagation de la pandémie en Europe, avec la mise en place d’un plan d’urgence de 750 milliards d’euros pour le rachat d’une partie de la dette des Etats de l’Union Européenne.

Une sorte d’épongement de la dette par des mécanismes bancaires basés sur des jeux d’écriture et de reclassification comptable des dettes.

Pour la première fois, l’UE envisage aussi de lancer en son nom, par le biais de la Banque centrale européenne, un emprunt sur les marchés financiers internationaux. Un premier montant de 700 milliards d’euros est déjà annoncé. Pour son utilisation, un mécanisme qui combine subventions et mutualisation de la dette est avancé.

Du côté outre-atlantique, le niveau astronomique des sommes annoncées par l’administration US, conduira probablement aussi les USA à prendre des décisions similaires. Au regard de l’impact financier que vont avoir les sommes records déjà engagées, il est improbable que cela puisse empêcher les USA de se retrouver, en fin de compte, dans la situation qu’ils voulaient justement éviter. D’autant plus que l’administration Trump a annoncé au début mai, un prêt auprès du Trésor de plus de 2900 milliards de dollars et qui viennent se rajouter aux mesures citées plus haut, en première partie.

Pour le dire simplement : penser de façon significative à autrui, face à une crise qui s’annonce comme la plus grave entre toutes et qu’elle touche de plein fouet « l’organisme » lui-même, sachant que celui-ci s’appelle le capitalisme, est un non sens et relève de l’acte contre-nature.

La crise économique et sa propagation est à cet organisme, ce que le coronavirus et son épidémie est à l’organisme humain. La seule différence et pas des moindres, est que l’organisme (qu’est ici le capitalisme), porte en lui le virus de la crise, il ne lui est pas étranger mais intrinsèque et aucun vaccin ne peut exister pour lui éviter cela.

Une sorte de maladie saisonnière et incurable qui agite et accapare son patient, à chaque fois qu’elle survient et dont la fièvre fait qu’il s’agite dans tous les sens pour s’en débarrasser, causant d’important dégâts mais sans trop de séquelles pour lui.      

Renoncer totalement à la dette contractée par le reste du monde, c’est pour le système financier capitaliste, renoncer à une part de ses revenus financiers à un moment où il en aura le plus besoin.

C’est aussi et surtout, créer un gigantesque précédent qui peut remettre en cause les fondements même de tout son système financier international, basés sur l’endettement avec pour finalité la fructification et la domination du capital financier.

 

4.1. La crise  dans ses similitudes avec les précédentes  

 

Des pays plus pauvres et plus endettés ne représentera pas forcément une situation meilleure pour le capitalisme, qui verra son marché mondial rétrécir davantage en raison de la baisse des capacités d’investissement et de consommation de ces pays. Cette situation peut conduire aussi à l’extension des zones de conflit et d’instabilité, voire de chaos politique. Ces facteurs constituent pour le capitalisme et son complexe, des risques à impact socio-économique et politique tout aussi grands

Mais que voulez-vous, cela a toujours été ainsi depuis l’avènement de la machine à vapeur et de la bourgeoisie : le capitalisme ne peut réellement résoudre ses propres contradictions, car elles font partie du mode même par lequel il existe. Il vit et survit par elles et ne peut donc continuer à exister qu’en faisant avec elles et qu’en jouant sur elles.

Le capitalisme est en quelque sorte, ce casino mondial singulier où ses joueurs professionnels en sont aussi ses propriétaires. Comme tout casino, ils jouent aussi à des tables et à des jeux différents avec une mise forcément différente en fonction du joueur.

Mais contrairement au casino classique, les résultats ont la particularité d’agir et de façon imprévisible sur toutes les autres tables de jeux. En outre et surtout, les conséquences ont un impact direct sur tout le monde vivant et non vivant de la planète, celui-ci constitue les vraies valeurs des jetons mis sur les tables de jeu.

Alors que la mondialisation capitaliste n’avait pas encore atteint ce stade phénoménal, Marx et Engels la décrivaient déjà de façon incomparable dans leur célèbre manifeste. Ils y indiquaient pourquoi et comment, le capitalisme ne peut être capable de contrôler son propre système en tant que tel.

Dans cet ouvrage, aussi petit que dense et bien que datant du 19eme siècle, se trouve probablement la représentation la plus entière et la plus pertinente de ce qu’est le capitalisme et sa mondialisation. Sa description, soit dit en passant, y est si saisissante qu’elle prend des accents lyriques. Quant aux crises du capitalisme, ils y écrivaient en 1848 :

« …Les conditions bourgeoises de production et d’échange, le régime bourgeois de la propriété, cette société bourgeoise moderne, qui a fait surgir de si puissants moyens de production et d’échange, ressemble au magicien qui ne sait plus dominer les puissances infernales qu’il a invoquées… (…)…Comment la bourgeoisie surmonte-t-elle ces crises ? D’un côté, en détruisant par la violence une masse de forces productives ; de l’autre, en conquérant de nouveaux marchés et en exploitant plus à fond les anciens. A quoi cela aboutit-il ? A préparer des crises plus générales et plus formidables et à diminuer les moyens de les prévenir. »[21]

Cela n’a pas changé et continue à se passer sous nos yeux. Les manifestations concrètes de destruction ou celles relatives aux nouvelles conquêtes de marché sont déjà là :

Pour 2020, Les prévisions officielles relatives à la chute du PIB dans le monde capitaliste développé, oscillent une entre 8 et 15% , selon les pays. Au niveau européen, la chute est estimée en moyenne à 8% du PIB avec des des valeurs comprises entre 7% et plus de 12% environ, selon les pays. Une chute de 14% est attendue pour le PIB du Royaume Uni, alors qu’aux USA, rien que pour la fin du 1er trimestre, elle est déjà de 4,8 % et devrait dépasser 15% pour 2020.

Ces chiffres à eux seuls, suffisent à montrer que le monde capitaliste développé est entré en grande récession, une phase économique destructrice par excellence. Le chômage explose avec des taux mensuels à deux chiffres. Aux Etats Unis et pour le seul mois d’avril, près de 20,5 millions de personnes en plus se retrouvent au chômage.

En France, selon son gouvernement, plus de 12 millions de personnes ont été mises en chômage partiel par leur entreprise, soit plus de moitié des salariés de tout le secteur privé. Beaucoup vont aussi le rester à la fin de ce dispositif, synonyme de la fin du soutien financier de l’Etat à cette variante du chômage technique. Sans parler des faillites des petites et moyennes entreprises qui ne sont pas encore évaluées , mais qui ont forcément commencé avec son leur lot de licenciements et la perte de revenus des petits employeurs, dont un grand nombre sera voué aussi au chômage.

Au Royaume Uni, en Espagne et en Italie, entre autres, les situations sont similaires.

La crise provoquée par le confinement dans le monde capitaliste développé, va aussi affecter tout son système, au niveau régional et international, tout en se conjuguant aux effets du confinement des autres pays avec les mêmes conséquences économiques et sociales destructrices.

Selon un communiqué publié le 7 avril par l’Organisation Internationale du Travail (OIT) :

« Les travailleurs et les entreprises traversent une catastrophe, aussi bien dans les économies développées que dans les économies en développement », il indique que « La crise du covid-19  devrait faire disparaître 6,7 pour cent des heures de travail dans le monde au cours du deuxième trimestre de 2020 – soit 195 millions d’équivalents temps plein (…). Dans la population active mondiale de 3,3 milliards de personnes, plus de quatre personnes sur cinq (81 pour cent) sont actuellement affectées par la fermeture totale ou partielle des lieux de travail… ».

Le même communiqué, se référant à sa dernière étude et en y reprenant certains termes, note que « Selon la nouvelle étude, 1,25 milliards de travailleurs sont employés dans les secteurs identifiés comme courant un risque élevé de hausse «drastique et dévastatrice» de licenciements et de réduction des salaires et des heures travaillées. Pour beaucoup de ces travailleurs qui occupent des emplois peu qualifiés, mal rémunérés, une perte soudaine de revenu est catastrophique. ».

Avec l’Afrique, la plupart des pays latino-américains présentent aussi une situation économique et sociale désastreuse. La trajectoire géographique mondiale de la contamination et les premiers chiffres, indiquent clairement que ce continent devient le second foyer important de la pandémie

Au sujet de ces deux continents, l’OIT mentionne que « Sous l’angle régional, la proportion de travailleurs présents dans..[les] secteurs «à risque» varie de 43 pour cent dans les Amériques à 26 pour cent en Afrique. Certaines régions, notamment l’Afrique, ont des niveaux d’informalité supérieurs, conjuguant manque de protection sociale, forte densité de population et faibles capacités, qui posent de graves problèmes sanitaires et économiques… ».

Enfin, selon une étude commandée par l’ONU, basée sur l’indicateur de consommation et d’après le scénario dit pessimiste d’une baisse de 20% du revenu des ménages, l’augmentation mondiale de la population pauvre en 2020 devrait être de l’ordre de 420 à 580 millions de personnes par rapport à 2018.

La paupérisation à laquelle conduit immanquablement l’explosion du chômage de masse, en jetant quasi-instantanément des centaines de millions d’êtres humains dans la pauvreté, devrait avoir pour conséquence un basculement tout aussi massif dans la famine.

Selon les projections de l’Organisation du Programme Alimentaire mondial (PAO), la crise résultant de la paralysie de l’économie capitaliste, va faire basculer entre 250 et 300 millions de personnes de plus dans la famine, d’ici la fin de l’année présente.

A l’intérieur même du monde capitaliste, des populations entières sont déjà dans une situation de crise alimentaire. C’est le cas par exemple de la France, où l’Etat a dû mobilisé 6 millions d’euros pour une aide sociale d’urgence destinée officiellement à un département, à savoir celui de Seine-Saint Denis. Ce fait est sans précédent depuis la fin de la dernière guerre mondiale.

Ce département est le plus pauvre de France métropolitaine. Selon les données officielles, près du tiers de la population de ce département, parmi les plus peuplés de France, vit en-dessous du seuil de pauvreté. Il fait aussi partie des départements français les plus durement touchés par le covid-19.

Ces données parlent d’elles-mêmes et montrent clairement que l’on s’achemine vers une destruction colossale des forces productives et donc aussi sur un plan social et humain. L’allure contrôlée nationalement et mondialement de cette crise n’est qu’illusoire.

Les effets de l’impact du confinement mondial n’en sont qu’à leurs débuts. Les séismes naturels délivrent une violence destructrice colossale, concentrée dans quelques secondes et avec des conséquences immédiates. Ils sont suivis de répliques dégressives, donc moins fortes et généralement non destructrices.

Par contre, les séismes économiques se manifestent avec une violence diffuse et grandissante avec des conséquences étalées dans le temps, sous forme de répliques amplifiantes, en entraînant d’autres et pouvant engendrer des secousses plus fortes.

De ce point de vue, Les conséquences économiques et sociales immédiates du confinement mondial, déjà très lourdes, sont déjà aussi en train d’agir, par effet d’entraînement direct avec des ondes de choc qui se manifesteront « en différé », au fur et à mesure de l’accumulation des éléments constitutifs et déclencheurs de cette crise qui n’en est ainsi, qu’à son début.

La conquête de nouveaux marchés ou l’exploitation plus grande ou plus profonde des anciens, quant à elle, a aussi déjà commencé.

La course à la découverte du vaccin fait rage. La recherche mondiale porte déjà sur plus d’une centaine de projets différents et bat son plein au sein d’un certain nombre d’entreprises, dont certaines en collaboration directe avec différents Etats. D’autres se préparent sûrement aussi à être prêtes pour avoir leur place dans les nouveaux marchés qui se profilent, par extension, dans le domaine de la recherche anti-virale en général.

D’autres entreprises encore, se sont lancées dans la conception et la production d’objets astucieux en liaison avec les gestes quotidiens de prévention contre le virus (mode non manuel d’ouverture des portes, claviers holographiques, montres individuelles d’alarme pour la distanciation physique…), misant sur une demande grandissante et appelée à devenir durable et mondiale

Le marché de l’équipement informatique va connaître un forte hausse de la demande d’ordinateurs, d’imprimantes et des divers périphériques existants, en liaison avec l’extension attendue du télétravail et des autres besoins de communication à distance. Dans le même domaine, des chantiers de conception de logiciels et d’applications téléphoniques sont en train de s’ouvrir pour mettre à profit les nouvelles opportunités de marché, ouvertes par les différentes situations concrètes et nouvelles engendrées par le confinement.

Le fort accroissement inattendu de l’utilisation des moyens informatiques, va engendrer aussi en amont, une hausse de la demande en capacité de stockage, de réseaux et de sécurité informatique (serveurs, sites, data center, raccordement etc…)

Cela est aussi valable pour le marché de la surveillance à distance (drones, télésurveillance des lieux publics, des entreprises ou des administrations, tracking des personnes…)

Le tracking des personnes profite d’un effet d’aubaine aux enjeux si colossaux, que même les géants du numérique que sont Google et Apple, considérés comme d’éternels adversaires, ont fini par s’allier.

Ils se sont résignés à le faire pour mettre toutes les chances de leur côté dans la négociation visant à obtenir l’ouverture de ce marché si sensible, auprès des Etats du monde capitaliste développé. Ceci était impensable avant la pandémie où un certain nombre de ces Etats y étaient opposés. Rien du contenu précis de ces négociations et de leurs résultats n’a vraiment filtré.

Il faut dire que lorsqu’il s’agit de hiérarchies si élevées et d’enjeux si globaux, la transparence si vantée par le monde capitaliste développé n’est plus de mise, même si elle touche le cœur même de la liberté individuelle de l’être humain, défendue en paroles et à longueur de journée et d’antenne.

Ces applications de traçage individuel de la population se mettent en place et sont déjà fonctionnelles, y compris en Europe. Comme par hasard, les applications Google Play et Apple Store sont incontournables pour les télécharger.

Un seuil grave et inédit vient ainsi d’être franchi à une échelle mondiale : l’humanité vient de basculer dans l’ère de la surveillance quotidienne et individuelle de masse avec recueil des données en temps réel et à un niveau planétaire.

Tels sont certains des premiers exemple, ayant déjà vu le jour dans les conditions présentes de cette crise. Ils illustrent les deux visages qui forment le portrait du capitalisme en temps de crise.

Il reste identique à celui du 19éme siècle, dévoilant les mêmes traits hideux que dessinent la destruction économique et l’opportunisme mercantile : la paupérisation, la misère et la mort d’un côté, de nouveaux profits faramineux pour l’enrichissement d’une minorité, de l’autre.

 

4.2. Les résultats inédits du caractère conscient de l’origine de la crise

 

4.2.1. Sur le capital financier, maître du monde

 

Ni les sommes colossales, ni les mesures annoncées et encore moins les discours rassurants et paternalistes des gouvernants des différents Etats du monde, ne réussiront à éviter la crise de grande ampleur et à ondes de choc successives qui commence. Cette situation présente aussi tous les ingrédients d’une crise politique mondiale qui risque à terme de devenir majeure.

A ampleur et à rythmes différents, Le contenu socio-économique de ces effets d’entrainement ont pour nom, entre autres : faillites d’entreprises en cascade, à commencer par les petites et les moyennes ; explosion du chômage et de la paupérisation de masse; déconnexion des termes inflation-déflation ; envol des déficits publics et de l’endettement ; durcissement lourd et généralisé des politiques d’austérité à l’égard des peuples ; renforcement de la politique sécuritaire et répressive pour prévenir ou maîtriser les effets politiques de la colère sociale de masse qui se dessine dans les différentes parties du monde etc….

Pourtant, il est étonnant de constater que les valeurs cotées en Bourse, après les premiers moments d’affolement , n’ont pas connu les fluctuations vertigineuses des temps de crise, malgré un confinement mondial dont la durée a atteint plusieurs mois.

Ici aussi, le caractère inédit que représente la provocation consciente de cette crise et l’ampleur mondiale quasi-instantanée de la paralysie des activités économiques résultant du confinement, ont produit à leur tour un effet tout aussi inédit : il a fait basculer la spéculation boursière dans la sidération, la vouant à l’expectative et à l’attentisme.

Comble de l’ironie, toutes les grandes places boursière se retrouvent obligées de se limiter à un service minimum pour leur activité centrale, à savoir les actes d’achat et de vente des valeurs, alors que jusqu’à présent ce genre de situation n’était possible que lorsqu’on se mettait ….en gréve ! Du jamais vu !

Pourquoi cette étrange et extraordinaire situation a pu voir le jour?

Cela s’est produit parce que l’économie mondiale, se retrouvant figée dans des proportions et avec une rapidité sans précédent, a rendu quasi-inopérants les outils et repères techniques nécessaires aux actes professionnels des traders et autres boursicoteurs. Davantage encore, ces répères sont vidés de leur sens initial par le fait même qu’une grande partie de l’économie mondiale est pétrifiée.

Dans ces conditions, sur la base de quel critère, quelle assurance, quel projet ou idée, acheter ou vendre telle action ou telle valeur ? A qui vendre et à qui acheter, si presque tout le monde attend d’abord « la suite » et la relance de l’activité économique pour acheter ou vendre? Comment décider d’acheter ou de vendre avec une telle absence de lisibilité et où évaluer les risques encourus relève quasiment de la voyance ?

En résumé, les proportions dans lesquelles l’économie mondiale s’est figée sont telles, qu’elles ont conduit aussi à figer les activités spéculatives des grandes places boursières.

Ces arènes-forteresses du capital financier qui règnent en maître sur ce monde et où les capitalistes se disputent indéfiniment ses faveurs, sa richesse et sa puissance, se sont retrouvées dans prises dans un piège qui leur été tout simplement impensable.

Elles ont été piégées parce que le travail, dans un mouvement d’ensemble et rapide, s’est retiré pour la première fois et mondialement de leur économie, terrain par excellence de leurs jeux aussi lucratifs que destructeurs.

            Quoiqu’en en dise, une démonstration mondiale sans précédent vient d’être fait : le capital financier, maître du monde actuel, n’est bel et bien rien sans l’économie réelle. Sa puissance n’a d’égale que sa fragilité.

Tel le virus qui a besoin de parasiter un organisme pour s’y multiplier, se propager et prospérer, le capital financier a un besoin vital du champ réel et vivant de l’économie. Il représente sans exagération aucune, le virus financier qui mine l’économie réelle mondiale et la détruit, tout en faisant de même pour la planète. Délivrer l’économie réelle de son emprise, représente une condition indispensable pour garder l’avenir possible.  

4.2.2. Le travail comme bannière de toute l’humanité :

 

L’imposant mouvement qu’a été aussi et sans le vouloir le confinement mondial, par l’expérience commune et partagée de l’humanité dans la même unité de temps, a fait la démonstration mondiale, concrète et visible pour tout le genre humain, du caractère universel de la thèse, selon laquelle, le capitalisme n’est rien sans le travail qu’il exploite.

Ainsi, il a révélé que le capitalisme ne peut se maintenir et exister sans cette exploitation et à contrario, il a aussi montré que le travail est le fondement de la civilisation humaine.

Il l’a fait de façon publique et à toute l’humanité qui a pu constater par son expérience commune inédite que c’est le travail qui fait tourner le monde.

L’humanité a eu l’occasion de voir que l’argent n’est appelé aussi massivement à la rescousse que parce que le travail s’est retiré dans les mêmes proportions et qu’ainsi, l’économie ne pouvait plus tourner, ni tenir longtemps sans le travail. Par la même occasion, elle a pu voir que cet argent exceptionnel et massif était là pour empêcher l’effondrement que risque de connaître l’économie, à cause du simple fait que le travail ne va plus momentanément être là.

Enfin, l’humanité a eu aussi l’occasion de voir que ces sommes, aussi colossales soient-elles, ne peuvent éviter l’effondrement économique qu’un court moment, faisant jaillir mondialement à la lumière la preuve incontestable que l’argent ne peut pas faire tourner le monde, comme le prétendait l’ argument en soi qu’est devenue l’utilisation abusive de l’expression « le nerf de la guerre », dès qu’une quelconque situation pouvait s’y prêter.

Ainsi, le travail en tant que seule réalité tangible de l’économie et le travail en tant que seule source véritable de la richesse, sont apparus comme le soleil avec le jour et la lune ou les étoiles avec la nuit.

De son côté, l’utilité sociale du travail est apparue comme incomparable et irremplaçable aux yeux de toute l’humanité. Le système capitaliste déshabillé par le retrait mondial du travail, s’est retrouve pétrifié dans sa nudité et sa puérilité.

Partout, le personnel médical et paramédical dont, selon l’OMS, 70% au moins est constitué de femmes, fait l’objet d’une gratitude mondiale au quotidien.

Il en est de même pour tous les métiers essentiels à la vie humaine. Caissières, éboueurs, ouvriers et techniciens de l’industrie agroalimentaire, agriculteurs, employés des transports en commun, chercheurs et enseignants, agents et cadres des services publics, toutes les travailleuses et les travailleurs, manuels ou intellectuels, dont les métiers sont indispensables à la continuité des activités économiques et de services essentiels, toutes et tous font l’objet de remerciements et d’éloges à travers le monde. Applaudissements, messages écrits, interventions orales et vidéos sur les réseaux sociaux, vont quotidiennement fleurir aux quatre coins de la planète.

La situation qui prend l’allure d’une solidarité humaine mondiale, conduit les chefs d’Etat ou de gouvernement du monde entier à être de la partie, poussés par les « impératifs » politiques et de « communication » liés à la crise.

Dans un ballet incessant, ils vont se succéder dans les médias pour exprimer « leur solidarité », « leurs remerciements », « le soutien de l’Etat » ou pour assurer « aux personnes âgées », « au personnel soignant », « aux caissières » qu’ils « ne sont pas seuls ».

Le président de la France par exemple, va jusqu’à déclarer dans son allocution télévisée du 1er mai : « c’est le travail qui fait tourner l’économie ». Le peuple français qui l’avait baptisé « président des riches » et dont le personnel hospitalier était en grève illimitée depuis juillet 2019 et suspendue qu’en raison de la pandémie, n’en croyait pas ses oreilles.

Les bilans quotidiens relatifs à l’évolution de la pandémie que présentaient publiquement les gouvernements, ne pouvaient l’être sans une partie consacrée aux remerciements adressés aux métiers « qui sont en première ligne ». Cette formule est devenue consacrée par les différentes langues du monde.

Dans les différentes sociétés composant l’humanité, l’individualisme est battu en brèche par une forme inédite de la loi de la nécessité. L’esprit de solidarité devient plus contagieux que le virus. Les carences importantes dans la protection sanitaire de la grande majorité des Etats, y compris ceux des pays capitalistes développés, poussent les peuples, indignés, à prendre des initiatives pour y faire face.

Des ateliers de fortune pour fabriquer des masques, des visières ou du gel hydro-alcoolique, éclosent spontanément un peu partout dans le monde. Des chaînes de solidarité, tout aussi spontanées, se créent pour leur approvisionnement en tissus, en matières plastiques, en alcool etc…

La solidarité collective prend une nouvelle envergure. Telles des ruches ou des fourmilières, d’innombrables chaines de collecte et de distribution de produits alimentaires et d’hygiène voient aussi le jour, à l’initiative d’associations ou de groupes de citoyens, afin de venir en aide aux couches populaires, toujours plus défavorisées et qui payent une fois encore, le plus lourd tribut.

Ainsi, le travail sous sa forme solidaire et bénévole, se développe dans le monde entier et vient prêter main forte au travail salarié des différents corps de métiers qui œuvrent pour assurer la continuité de la production et des services essentiels à la vie humaine.

Dans un même moment et sur tous les continents, l’ingéniosité et le savoir-faire infinis des peuples fusent dans les villes et les villages. Un élan de mobilisation solidaire et populaire mondial, d’une ampleur inconnue et autour d’un même objectif, voit le jour au sein de l’humanité qui travaille. Son impact est si puissant, qu’il va s’élargir à celles et ceux qui vivent de leur petite activité commerciale, économique ou de services.

Cet événement ne s’était jamais vu dans l’histoire de l’humanité. Il est porteur d’une prise de conscience, renouvelée et généralisée, du rôle social décisif du travail et de la réalité de la condition humaine, mais aussi des facteurs économiques et politiques systémiques qui sont à l’origine de cette réalité.

 

5. EN GUISE DE CONCLUSION

 

            Dès les premières semaines de la pandémie, les médias du monde capitaliste développé, relayés par la plupart des chaînes de télévision et organes de presse de la planète, ont lancé la dissertation sur l’après pandémie.

            Déjà, experts en communication et analystes de service, usant de nouvelles formules concoctées pour la circonstance, défilaient pour présenter les « contours de l’avenir » ou les « perspectives probables » qui, selon eux, se dessinent à la suite de cette pandémie.  

            La formule « le monde d’après » tient largement la vedette et fait consensus sur la plupart des plateaux de télévisions ou des tribunes de presse.

            A cette formule, comme des wagons à une locomotive sans rails et sans moteur, sont accrochées différentes expressions pour donner une allure de sérieux et de profondeur à leurs phrases.

Ainsi, on va retrouver, entre autres, « le monde d’après ne sera plus comme avant », « le monde d’après c’est un autre mode de vie, avec de nouvelles habitudes » ou encore « dans le monde d’après, il faudra apprendre à vivre avec ces nouvelles menaces » etc…  

            La résonance de cette formule vedette est aussi grande que celle d’un tonneau vide. Quand elle suggère avec un air grave que « le monde se trouve changé » elle ne fait qu’enfoncer des portes ouvertes. Les éléments présentés comme causes, se réduisent à des formules aussi clinquantes que creuses.

On peut citer, entre autres, « il faudra repenser le monde », « on ne peut plus faire comme avant », « il faudra plus de solidarité », « il faudra revoir notre modèle de consommation ».

D’autres s’aventurent un peu plus, en parlant de « revoir le modèle économique » sans le nommer et en réduisant le problème au fait « qu’on a tout misé sur la croissance ».

Tout ceci est dans la droite ligne de ce que nous claironne le champ politique du capitalisme, depuis des années. Cette rengaine s’est prolongée d’abord autour des causes de la pandémie. A en croire ces refrains, Elles auraient pour nom « le caractère imprévisible de la pandémie », « la pénurie mondiale des moyens de protection », « le relâchement ou l’indiscipline de la population » ou encore « une sous-estimation des menaces de type nouveau » etc…Ainsi, les causes sont rabaissées au rang de fatalité ou de la contrainte économique ou encore de l’erreur, sans parler de la plus indécente qu’est celle voulant faire porter le chapeau aux peuples.

            Il ne pouvait en être autrement, tant cette incapacité à nommer les causes systémiques de cette crise est congénitale. A-t-on vu un jour le système capitaliste se flageller jusqu’au plus profond de lui-même ou se saborder de façon assumée ? Cela est tout simplement impossible pour lui et ses médias, ainsi que pour ceux qui en sont trop dépendants pour être en mesure de formuler une critique du système.

            Des articles et des magazines ont pu donner un autre son de cloche en livrant des analyses et des investigations plus libres et plus critiques. Ces dernières y ont brillé par leur apport à l’éclairage de l’opinion publique, mais aussi par leur place encore faible dans le champ médiatique mondial et où le canal de la télévision reste largement dominant.

Il faut espérer que des travaux d’études sérieuses et critiques finiront aussi par voir le jour dans un proche avenir.  

            A l’occasion d’évènements majeurs ou importants, la question du sens devient toujours un enjeu crucial. Lors de pareilles situations, le sens qui s’y révèle, est toujours porteur d’une charge à grand impact politique.

            Dans de telles conditions, dissimuler, brouiller ou altérer le sens de ce qui s’y passe, devient pour les puissants et les gouvernants de ce monde, une nécessité encore plus impérieuse, voire vitale.

            Et pour cause, ce qui se révèle dans de pareils contextes fouette les consciences, battant puissamment en brèche l’aliénation et l’oppression sur lesquelles est assis le capitalisme.      

          En pareils cas, les stratégies de communication visent en premier à anticiper ce danger, en tentant de désamorcer la charge dense de sens qui s’y révèle. A travers différentes techniques ou méthodes, que ce soit au niveau d’une grande partie du champ médiatique ou du champ politique, le but est toujours le même : empêcher la jonction entre le sens profond que rend plus lisible un évènement majeur et la conscience humaine.

A ce sujet, il est frappant de constater qu’en dehors de ses causes et de son origine différentes, une grève de même ampleur, si elle avait lieu, aurait présenté des caractéristiques très proches du confinement mondial, voire quasi-identiques et forcément avec au moins les mêmes effets. 

Grève mondiale ou confinement mondial, dans les deux cas cela se traduit par un mouvement d’ensemble où le travail se retire de façon massive de l’économie et dans la même unité de temps.

La seule différence notable est que le confinement en sera le grand absent, puisqu’il sera logiquement remplacé par des manifestations populaires à la mesure de la dimension mondiale de la grève. Ce qui confère à cette dernière un impact politique bien supérieur au confinement..

 

5.1. L’humanité bascule dans une époque historique inédite

 

            Cette cascade de faits, à la fois colossaux et inédits, prise en tant que telle, suggère clairement que l’humanité vient de changer d’époque historique et d’entrer dans une nouvelle, inédite.

            En effet, ces faits interviennent après une autre cascade d’évènements aux caractères comparables et qui se sont produits au cours de ces dernières années, touchant le climat et la nature. Elle a mis à jour la phase critique dans laquelle sont entrés ces deux champs fondamentaux du monde vivant.

            La crise présente, même si elle n’est qu’à son début, vient en quelque sorte, compléter et achever le cycle par l’expression du seul champ qui lui manquait encore, à savoir celui du monde humain.

          Ainsi ce cycle présente maintenant un faisceau complet d’indicateurs lourds et inédits, montrant clairement que tout le monde vivant et la planète ainsi que son atmosphère, sont désormais entrés de façon intégrée dans la phase critique.

            Dès lors, il est possible aussi d’avancer que le capitalisme, en tant que système de production et de gouvernance du monde, après avoir déjà atteint ses limites et à défaut de matérialisation de l’alternative, ne pouvait que finir par entrer dans une phase de pourrissement. Cette crise semble donc être l’expression de l’entrée dans cette ultime phase.

            Enfin, le contenu de ce faisceau peut constituer, en même temps, les éléments par lesquels ces hypothèses se vérifient ou tout au moins, apparaissent comme plus que probables.

Toutefois, la référence au caractère économique et cyclique de la crise du capitalisme, quoique toujours valable, devient insuffisante pour définir le stade inédit dans lequel vient de basculer l’humanité.

En effet, les éléments inédits par lesquels s’est manifestée cette crise, viennent se conjuguer à son tour, à ceux tout aussi inédits liés à celle environnementale. à savoir la remise en cause du cycle de la nature et de la vie elle-même.

De ce fait, nous serions plutôt entrés dans une crise historique, à la fois intégrale et critique, dont l’enjeu n’est autre que la poursuite ou non du cycle de la vie sur la planète. Telle est le contenu par lequel se définirait cette nouvelle phase historique.

L’envergure inouïe des dommages causés par le capitalisme et sa simultanéité avec le stade de pourrissement dans lequel il est désormais, suffisent à établir aussi le dernier fait colossal inédit, à savoir : pour la première fois de son histoire, l’humanité se trouve devant un champ temporel limité.

Enfin, tout cela donne une allure d’impasse historique et de laquelle l’humanité est dans l’obligation de s’en dégager.

Une sorte de délai inédit qui prend l’allure d’un processus historique faisant intervenir des facteurs dont l’interaction produit une accélération vers l’irréversibilité de ce stade critique. Ce dernier vient d’être complété et renforcé par l’état pourrissant auquel est parvenu le capitalisme avec tout ce que cela induit.

Ce nouveau contexte historique marque ainsi négativement la fin des conditions économiques et sociales nécessaires à l’émergence de modes de production basés sur l’appropriation privé du champ économique et l’exploitation du travail

Il est plus que hasardeux de prétendre pouvoir estimer de façon assez précise et fiable, l’étendue de ce champ temporel restant. La seule chose sûre et sur laquelle les différents milieux scientifiques se rejoignent, est que ce champ se situe clairement dans le court terme à l’échelle du temps humain.

Le seul espoir réside dans le fait de voir la prise de conscience planétaire naissante, atteindre rapidement une envergure et une lucidité qui soit à la mesure du viol planétaire perpétré par le capitalisme et des enjeux terribles que ce système à fini par engendrer.

En effet, nous ne sommes plus dans le contexte historique de la destruction des forces productives seulement et qu’induisent les crises du capitalisme, tel que l’ont démontré nos deux des plus grands savants qu’ait connus l’humanité[22]. Nous sommes entrés dans un nouveau contexte historique où c’est le cycle de la vie elle-même et sous toutes ses formes qui voit sa destruction bien engagée.

Le caractère de masse de cette prise de conscience a déjà commencé à se manifester, bien avant la pandémie. Elle est encore confuse et présente un contenu social et politique disparate dont l’origine principale se trouve dans l’histoire propre à chaque pays concerné. Toutefois, elle exprime de façon claire et majoritaire, une aspiration incompressible à la liberté et un refus profond de l’oppression et de l’injustice sous toutes ses formes.

Cette prise de conscience massive s’est distinguée, elle aussi, par des traits historiquement inédits et sur lequels, il sera peut-être possible de s’y attarder davantage dans une réflexion ultérieure. Tout porte à croire que ces réactions sociétales puissantes, représentent la manifestation sociale du basculement dans cette nouvelle époque historique.

C’est incontestablement en Algérie que ces traits inédits se sont manifestés le plus clairement pour l’instant. Le caractère quasi-général, pacifique et déterminé du soulèvement du peuple Algérien et qui se maintient dans la durée, depuis février 2019, en est l’exemple par excellence. Ses revendications sont formulées en termes de changement de système, conférant à cette lutte un caractère politique et des plus élevés.

Seule la nécessité impérieuse de lutter contre la pandémie l’a suspendue. Selon différentes estimations, les manifestations hebdomadaires y avaient atteint des pics proches de la moitié de la population du pays. Cet élan impressionnant, loin de se lasser, se poursuit à travers la solidarité populaire et citoyenne pour faire face au covid-19.

Le peuple Soudanais aussi s’est soulevé avec des revendications essentiellement politiques aussi. Ce bras de fer quotidien a duré de nombreux mois et a fait des centaines de victimes parmi les manifestants. Il a connu une issue momentanée avec la destitution du dictateur Omar Al Bachir et un compromis avec l’armée soudanaise, portant sur un partage du pouvoir.

Le Liban a vu aussi son peuple se soulever. L’Etat y est en situation de banqueroute et s’est déclaré en état de cessation de paiement. Selon des estimations officielles, le nombre de personnes vivant en dessous du seuil de pauvreté, représente désormais plus de la moitié de la population. Cet état de fait a logiquement conduit les manifestations à se maintenir, malgré la pandémie. L’Irak aussi était en situation de soulèvement à la veille de la pandémie.

En Amérique Latine, un certain nombre de pays sont dans des situations similaires, comme au Chili où des manifestations populaires contre la pauvreté et la famine ont continué à avoir lieu en plein confinement. Alors que des pays comme le Brésil ou le Mexique connaissent, depuis un certain temps, des manifestations répétées et grandissantes avec une situation et socio-politiques qui se rapproche chaque jour de l’explosion sociale généralisée.

Même dans certains pays capitalistes, la situation sociale était déjà explosive. C’est le cas de la France avec le mouvement des gilets jaunes, la longue grève de la SNCF ou le mouvement contre la prétendue réforme des retraites. Des conflits politiques à caractère de masse ont agité aussi l’Espagne et l’Italie où un mouvement populaire inédit a vu le jour sous le vocable des Sardines, en réaction à la résurgence du fascisme.

Aux USA, la situation sociale et politique est en train aussi de se dégrader à grande allure, sous les effets conjugués de la politique ultralibérale et raciste de l’administration US et des conséquences désastreuses de la réponse calamiteuse de cette administration face à la pandémie.

 

5.2. Quelles implications ?

 

En fait, la situation préexistante à la pandémie et celle présente ne peuvent, comme résultante, que conduire à de très grands mouvements populaires de contestation et de révolte, dont le moment de déclenchement et les formes d’expression varieront, en fonction de la situation économique et socio-politique propre à chaque situation nationale et régionale.

Les caractéristiques de la crise, telles que décrites, ne peuvent que conférer un caractère durable et grandissant à l’ébullition sociale mondiale qui est en train de monter.

Cette nouvelle période recouvre des enjeux que l’on peut qualifier désormais d’ultimes sur le plan historique et ce, pour tous les peuples constituant l’humanité.

Dans ces conditions, la voie démocratique et pacifique est la seule qui puisse réunir les conditions nécessaires à des mouvements puissants pour aboutir. Elle représente le meilleur rempart contre les risques d’instrumentalisation par les idéologies morbides et les manœuvres des pouvoirs en place ou le dérapage vers une violence illégitime. L’existence de l’armement nucléaire que rencontre ce nouveau contexte historique, fait aussi que cette voie, comme jamais auparavant, revêt une importance décisive.

            Cette voie ne pourrait se réduire au changement des régimes de pouvoir par le suffrage universel. Elle est d’une dimension infiniment plus large et plus élevée. Elle s’entend d’abord comme la voie active et irremplaçable pour bouleverser et changer l’ordre existant.

Il s’agit de donner vie et en grand à l’initiative des peuples et à ce que l’humanité a de meilleur, afin de renverser de façon pérenne le rapport immuable existant jusqu’à présent dans le champ politique. Ce rapport est exprimé par la domination économique et politique d’une classe minoritaire sur tout le reste de la société humaine, que cette domination ait pris des formes mâtures ou qui le sont moins.

            L’histoire sociale et politique de l’humanité n’a vu ce rapport remis en cause que le temps du bouleversement du contenu d’un système historiquement donné.

            Il se trouve que le nouveau contexte historique marque aussi la fin de ce cycle millénaire. Les conditions économiques et sociales nécessaires à sa poursuite ne peuvent historiquement plus exister. De ce fait, La possibilité pour l’humanité de se projeter positivement à l’intérieur de ce cycle est nulle.

            La seule alternative pouvant donner encore un avenir aux différents peuples qui font l’humanité, réside dans l’inversion de ce rapport. La source économique et sociale du pouvoir, étant toujours à la base de ce rapport, elle devient dès à présent, la question clef à résoudre pour induire les nouvelles formes économiques et de pouvoir que doit se donner l’humanité.

En d’autres termes, écarter la menace funeste que représente désormais pour elle le capitalisme et rendre encore possible un avenir, représente le sens de la conquête imposée maintenant par l’Histoire à l’humanité. Cela signifie qu’il devient vital et urgent de partir à l’assaut de l’appropriation collective du champ politique dans son entier, mais aussi du champ économique  

L’issue dépendra d’abord du niveau de puissance des luttes sociales et de leur clairvoyance politique dans leur cadre national, mais aussi de leur capacité à assurer leur convergence sur le plan mondial. Dans ce nouveau contexte historique, cette convergence mondiale acquiert une importance primordiale, voire vitale par rapport au passé.

L’étendue et la complexité de la tâche est sans précédent dans l’histoire de la lutte des classes, mais elle est en même temps incontournable et conditionne l’existence ou non de l’humanité dans un avenir si proche qu’il commence dorénavant à se confondre avec le présent.

L’état de délabrement ou de discrédit dans lequel se trouvent les outils que se sont donnés les différents peuples depuis l’avènement de la révolution industrielle, au cours de leurs luttes et au prix d’efforts durs et patients ainsi que d’immenses sacrifices, constitue un handicap majeur.

Représentés essentiellement par les partis et les syndicats existants, ces outils sont devenus en général inaptes a être le lieu permettant de relever ce défi gigantesque. Davantage encore, ils se sont transformés en obstacle ou en outil de dévoiement pour la revendication sociale et la lutte politique.

Les différentes sociétés humaines, à commencer par les travailleurs manuels et intellectuels, n’ont d’autres choix que d’enfanter de nouveaux outils. Qu’elles ressemblent aux formes déjà existantes ou qu’elles soient inédites ou encore le fruit de décantations, là n’est pas l’important. C’est la profondeur et le niveau de la rupture avec ce qui a fait la faillite des outils précédents, qui déterminera leur aptitude à permettre aux luttes actuelles et à venir de se développer et d’aboutir.      

Seule l’intelligence collective est apte à mener cette tâche titanesque. Elle se manifeste déjà, à l’état brut, dans les luttes sociales de grande ampleur qui ont vu le jour avant la pandémie et dans la prise de conscience planétaire grandissante de la menace de disparition de l’humanité.

Elle ne pourra s’aiguiser pour se hisser au niveau des exigences, qu’en se donnant, à l’échelle nationale et internationale, les moyens et les formes de sa réflexion, de son expression, de sa concertation et de son action. Cette construction ne peut être féconde que dans le feu des luttes et de l’action, en tirant réellement les leçons de l’expérience historique mondiale et de celle propre à chaque pays[23].

Les efforts que cela implique, devraient être guidés par la préoccupation centrale d’accompagner, de faire évoluer et converger les luttes à l’échelle nationale, régionale et mondiale pour un changement radical des systèmes politiques nationaux, continentaux et internationaux.

La convergence mondiale n’aura de sens , qu’à la condition première d’en définir le fondement qui en sera l’objectif central et ultime. Celui-ci ne pouvant logiquement qu’être la nécessité de mettre fin au mode de production capitaliste et à son complexe de systèmes politiques et financiers.

De ce fait, cet objectif ne pourra se matérialiser aussi que s’il prend déjà tout son sens dans les luttes nationales, à commencer par la réappropriation collective des richesses naturelles et des entreprises publiques privatisées. Le fait que cette étape ne soit que transitoire et avec une durée bousculée par l’Histoire, ne fait qu’augmenter les innombrables exigences de qualité dans tous les domaines, à commencer par celui de la lutte sociale et politique.      

            Sur le plan politique, la question qui se pose de façon immédiate, ne peut-être que la conquête des libertés politiques et/ou leur élargissement, selon la situation propre à chaque pays. Cette notion recouvre aussi bien la liberté d’expression, d’organisation, de manifestation et de faire grève, l’égalité des droits entre les hommes et les femmes, l’inviolabilité de la personne humaine dont la protection de sa vie privée. Cette conquête suppose aussi l’instauration d’un Etat fonctionnant sur des bases réellement démocratiques avec la séparation des différents pouvoirs et la prééminence des fonctions électives sur les autres, sans exception.

            A ce sujet, opposer la question des conquêtes d’ordre social à la conquête des libertés politiques et du citoyen ou d’y introduire un ordre de priorité, relève du dogmatisme et de la myopie politique.

            Considérer que des conquêtes sociales significatives ou une politique réelle de justice ou de progrès social sont possibles dans le cadre d’un système politique où les libertés politiques et du citoyen sont absentes ou juste tolérées, ne constitue au fond qu’une ineptie.

            Toute l’histoire contemporaine est là pour en attester. Dans l’écrasante majorité des pays, tous niveaux de développement et d’option politique confondus, Les conquêtes sociales ou les politiques prétendant instaurer la justice sociale, ont fini par être remises en cause. Le monde présente aujourd’hui une situation générale de régression économique et sociale qui ne fait qu’avancer depuis les années 80.

La sous-estimation ou la négation de la question démocratique et celle de la nature sociale des différents pouvoirs en place, en sont les causes politiques premières. Cela est valable aussi bien pour les pays développés du monde capitaliste que pour ceux qui n’en font pas partie.

La seule différence réside dans le fait que ces deux mêmes questions se posent avec des contenus qui varient, selon le niveau de développement et l’expérience historique de chaque pays[24].

Cela a démontré aussi qu’aucun progrès économique et social ne peut être pérenne dans le contexte de domination mondiale du capitalisme, à fortiori dans un contexte national où la démocratie est absente. Ceci est encore plus vrai aujourd’hui avec la nouvelle époque historique dans laquelle vient d’entrer l’humanité.

S’il fallait résumer tout cela, on pourrait dire que désormais, la question de l’appropriation collective du champ politique et économique devient brûlante et centrale, quelque soit le niveau de développement de tel ou tel pays.

Le contenu de cette nouvelle époque et le rétrécissement du champ temporel qu’elle induit, bouleverse les termes relatifs à la question du niveau de développement. La question du rôle des conditions subjectives ou du facteur conscient, si vous préferez, se retrouve propulsée à l’avant-plan, indépendamment de la volonté de quiconque. Le contenu de cette nouvelle époque représente la donnée objective par excellence et impose des exigences plus élevées et urgentes, sur le plan de la stratégie politique et de l’irruption des peuples sur la scène nationale et mondiale.

Voilà quelle importance décisive revêt l’intervention la plus large et la plus haute des peuples dans le cadre national et mondial.

Voilà ce qui est posé devant l’intelligence collective et le génie créateur des peuples. Voilà aussi pourquoi l’alliance nationale et mondiale des forces du travail, de la science et de la culture est la seule voie sociale permettant réellement d’ y parvenir.

L’appropriation collective des grands moyens de production ne peut qu’en constituer la condition et l’objectif à la fois, sans laquelle toute tentative sera vouée à l’échec et la civilisation humaine à disparaître.

S’il y a quelque chose que le capitalisme a défendu par dessus tout, comme la prunelle de ses yeux, c’est bien la propriété privée des moyens de production. Pour cela, il a usé d’innombrables stratégies au cours de l’histoire pour écraser ou faire avorter des révoltes et des révolutions ou encore pour les miner jusqu’à l’échec.

Il a utilisé la corruption et la répression, l’infiltration et le noyautage des organisations qu’il jugeait dangereuses, il a instrumentalisé les religions et entretenu ce que chaque société avait encore de primitif. Il a exploité le manque de courage et la lâcheté politiques quand il les rencontrait sur son chemin. Il a fait de la division politique et sociale et des faux-clivages ses seuls alliés.

Il n’ a pas reculé quand il lui a fallu s’opposer à ses propres Etats, jusqu’à déclencher des guerres d’envergure mondiale. Par le fer et le feu, Il a mis sous sa domination des peuples entiers. Il a pillé les richesses naturelles de la planète jusqu’à l’épuisement et violer la nature et le climat jusqu’au déséquilibre planétaire.

Il est responsable de centaines de millions de morts en quelques siècles, au cours desquels il a fini par faire de cette propriété privée un sanctuaire inviolable. Il l’a rendue inattaquable par le Droit et par les autres lois humaines, jusqu’à sa sacralisation, l’élevant au rang de l’éternité et de la fatalité. En la présentant hypocritement comme source véritable de la richesse, il a réussi à faire trôner une imposture universelle et à aliéner l’humanité entière par le travail.

Ainsi, la propriété privée des moyens de production est devenue le plus gigantesque sujet tabou et sa critique une véritable hérésie. De sa remise en cause, il en a fait une impossibilité montée de toutes pièces.

Pourquoi en est-il ainsi ? Cela est simple, si j’ose dire, c’est parce qu’elle représente le cœur même du capitalisme sans lequel il ne peut avoir le moindre brin d’existence

Nos deux chers savants l’avaient déjà mise à nu en leur temps, voici une infime partie de ce qu’ils en disent à ce propos :

« Vous êtes saisis d’horreur parce que nous voulons abolir la propriété privée. Mais, dans votre société, la propriété privée est abolie pour les neuf dixièmes de ses membres. C’est précisément parce qu’elle n’existe pas pour ces neuf dixièmes qu’elle existe pour vous. Vous nous reprochez donc de vouloir abolir une forme de propriété qui ne peut exister qu’à la condition que l’immense majorité soit frustrée de toute propriété.

En un mot, vous nous accusez de vouloir abolir votre propriété à vous. En vérité, c’est bien ce que nous voulons.(…)

…Le communisme n’enlève à personne le pouvoir de s’approprier des produits sociaux ; il n’ôte que le pouvoir d’asservir à l’aide de cette appropriation le travail d’autrui. ».[25]

 

A travers tous ces défis d’ordre différent que l’humanité devra relever dès maintenant, elle est désormais sommée par la réalité historique de venir à bout de cette question.

La propriété privée des moyens de production représente en effet, le véritable et fatidique obstacle que le genre humain aura à affronter pour défendre son avenir.

Quand tout avenir est en train de sortir matériellement du champ du possible, elle s’est muée en une question de vie ou de mort.

L’intelligence humaine, sa soif irréductible de liberté, sa sensibilité indomptable à l’injustice et

son refus millénaire de l’oppression, en s’emparant de la force incomparable du nombre, forment la puissance sans pareil de l’humanité.

          La nouvelle situation concrète et historique de la condition humaine ne peut que la pousser à matérialiser cette puissance, seule capable de lui ouvrir l’avenir de liberté dont elle rêve depuis la nuit des temps.        

 

 

                                                                                                                       Farid BENNOUR, le 25 mai 2020  

                                                                                                                       Ingénieur agronome et sociologue

           

                          

 

 

 

 

[1] Anti-Dühring (M.E Dühring bouleverse la science), Friedrich ENGELS, Editions Sociales, page 312.

[2] Les digressions présentes en certains endroits de cette contribution et qui sembleraient donc non liées au sujet qui nous intéresse, ne le sont qu’en apparence. Elles représentent la nécessité de décrire des aspects essentiels et moins apparentes des choses, pour les besoins de démonstration. Cela nécessite d’aller davantage en amont ou en profondeur dans l’analyse.

En outre, si cet exercice paraît porter quelquefois sur des rappels, ces derniers ne devraient pas êtres perçus comme tels. Une telle perception n’est possible qu’en les détachant du contenu dans son ensemble et donc de leur contexte. Ceci dit, même pris en dehors de cette contribution et en raison du contexte mondial ou national actuel, ces apparents  « rappels » revêtent aujourd’hui une importance infiniment plus grande qu’hier.

 

[3] Quand elles ne sont pas citées, les sources sont constituées par les déclarations officielles, les médias publics ou les titres de presse considérés généralement comme crédibles. La citation systèmatique de la source aurait rendu cette contribution, déjà longue, encore plus lourde tout en nuisant à la fluidité de son contenu. En outre, cela aurait rendu la rédaction plus fastidieuse et en aurait retardé sa finalisation et donc sa diffusion . Cela est aussi valable pour les autres catégories de donnée ou d’information. Je ne peux donc que compter sur votre compréhension et votre indulgence.

[4] En effet, une comparaison entre pays portant sur une telle question est pertinente pour comparer les niveaux de déliquescence des Etats considérés, mais elle ne l’est plus, quand il s’agit d’abord de l’état de déliquescence du pays lui-même et de ses manifestations.

En d’autres termes, un pays mieux loti, comparé à un pays qui l’est beaucoup moins, verra son Etat présenter des signes ou des manifestations d’un écart si éloigné de ceux du second, qu’on serait tenté de conclure de façon erronée que l’Etat du premier pays n’est pas déliquescent. Inversement, l’Etat du second pays présente une situation détériorée si éloignée de celui du pays mieux loti qu’on serait conduit, peut-être à tort, à considérer que l’Etat du pays moins loti est dans la décomposition.

[5] Cette chance s’entend comme avérée sur un plan strictement théorique. En termes de pertes réelles en vies humaines, elle n’aura, positivement, que l’impact réel que lui donneront les conditions concrètes avec lesquelles la lutte contre la pandémie aura été menée. Le nombre de décès sera ainsi, plus ou moins grands ou plus ou moins faibles. S’agissant de vies humaines, cette question ne peut laisser indifférent, ni être décemment relativisée.

[6] Magazine d’enquête de France télévisions.

[7] Les quatre autres géants qui se placent en tête de cette course au vaccin sont : GlaxoSmithKline (GSK), Merck & Co (MSD), Pfizer, Janssen-Johnson & Johnson. Avec Sanofi, ils projettent d’investir au moins 5 milliards de dollars au total pour la mise au point d’un vaccin.

[8] Ceci s’entend et n’a de sens, qu’en fonction du niveau de développement propre à chaque pays.

[9] Cette seconde thèse mise en avant par les USA pour les besoins de sa guerre anti-chinoise a été suivie avec des nuances, par les autres pays capitalistes occidentaux. Même si d’aventure, elle se révélait vraie, cela ne change rien quant au fond. En effet, ici il s’agit de la notion de responsabilité et non de l’origine, au sens des causes systémiques

[10] Dans le cas de figure de la non-vaccination, la différence réside essentiellement dans le fait que la pandémie se présente dans un environnement qui lui est beaucoup moins favorable, en raison de l’existence d’un vaccin qui pourraît être ainsi utilisé.

[11] Par exemple, la crise du système hospitalier, bien réelle et préexisante à la pandémie, se retrouve éclipsée par l’expression creuse de « crise sanitaire » qui ne peut renvoyer qu’au virus et sa propagation, telle une tautologie.

 

[12] Ces éléments, dont les contenus couvrent un spectre très large qui va de la désinformation à l’interrogation,en passant par la manipulation, l’obsession ou la confusion, ont comme point commun de partir de l’origine de la pandémie et du virus lui-même, pour pencher vers l’hypothèse ou la conviction, sincère ou feinte, d’un déclenchement volontaire de la pandémie. Même si cette éventualité est prise en compte ou se confirme, ce qui serait plus qu’extraordinaire, cela n’enlèverait rien quant au fond de la question qui nous intéresse. Ce ne serait, si l’on peut s’exprimer ainsi, qu’un facteur très aggravant de la réalité actuelle du système capitaliste et de l’état dans lequel il se trouve. Cela signifierait une élévation incroyable du danger qu’il fait planer sur l’humanité, en tant que système.

[13] Abstraction faite des inconvénients majeurs présentés par l’utilisation de cette technologie, sur le plan des droits rattachés à la personne humaine ou de l’élargissement du pouvoir des Etats et des géants du numérique, en matière de contrôle de l’humanité.

[14] Panorama des établissements de santé, publié par la DREES, ministère français de la santé, 2019

[15] Rapport des docteurs Chris Moulton et Cliff Mann, National Health Service, 2019.

[16] Le manque de données, leur caractère incomplet ou non fiables ou encore non aproprié quand elles existent, ne permet pas d’en fournir des chiffres. Ceci est valable aussi bien pour le système hospitalier en Afrique que pour l’hémorragie de son personnel.

[17] Source : Fondation pour la Recherche Stratégique (frstrategie.org).

[18] Source : données de l’Association Japonaise de l’Industrie des Produits, citées par nippon.com.

[19] Ce stock a été constitué en relation avec l’épidémie de H1N1.

[20] Les données relatives à la situation de cette entreprise et à son histoire proviennent de différents médias français numériques et de France télévision.

[21] Manifeste du parti communiste, Chapitre I.

[22] Karl MARX et Friedrich ENGELS, Manifeste du Parti Communiste

[23] Les leçons à tirer de l’histoire ont joué un rôle essentiel dans la prise de conscience et le passage à l’action des peuples en soulèment avant la pandémie. Cela est particulièrement vrai pour le cas de l’Algérie.

[24] L’expérience cubaine représente un cas singulier et d’exception, en raison des conséquences et implications économiques et politiques de l’embargo le plus long de l’histoire. Dans ces conditions, la question démocratique et le processus national s’en retrouvent faussées par la nécessité impérieuse de faire face à des conditions hors du commun qui durent depuis 60 ans.    

[25] Karl MARX et Friedrich ENGELS, Manifeste du Parti Communiste.

 

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