La société française telle qu’elle change et continue

Dans Le mystère français, Hervé le Bras et Emmanuel Todd traitent par la cartographie de la transformation accélérée de la France entre 1980 et 2010, tout en analysant comment les changements sociaux sont marqués par l’influence des espaces anthropologiques et religieux anciens.

          

 Le mystère français, Hervé le Bras et Emmanuel Todd
2013, Édition Seuil, coll. La république des idées
310 p., 17,90 €

Hervé le Bras et Emmanuel Todd prennent de fait le contre-pied des grands médias qui traitent de l’actualité sans jamais décoller de la recension des faits divers ou de la surface des évènements, sauf pour célébrer l’histoire sur un mode nostalgique. Ils proposent ainsi cent vingt cartes qui présentent les évolutions démographiques, culturelles, économiques, culturelles de la France sur la durée : tantôt sur les trente dernières années, tantôt sur un temps beaucoup plus long. En refermant le livre, on se dit qu’il y a là une somme remarquable sur "ce qui change et ce qui continue" dans notre société. Nous illustrons notre présentation de quelques cartes tirées du livre, qui en montrent la richesse.

Les deux historiens nous plongent surtout dans la connaissance de l’évolution des mentalités, à travers l’ascension éducative, la crise religieuse, les mutations de la famille et des moeurs… toutes évolutions anthropologiques qui n’ont, selon eux, pas grand chose à voir avec les variables économiques. Ils soulignent : « Le changement que nous décrivons englobe et détermine celui postulé par les économistes. Il admet la primauté des mentalités et place l’éducation avant le produit intérieur brut dans la séquence du développement. » Ils n’en abordent pas moins le passage accéléré à une société postindustrielle, du fait de la globalisation économique, des migrations intérieures et mondiales, des inégalités économiques... Enfin, les auteurs analysent les évolutions respectives de la droite, du socialisme et du Front national, sur fond de « décès » du communisme.

Chaque chapitre rapporte à la fois des évolutions quantitatives et des changements qualitatifs, ainsi que leurs limites, en montrant la puissance des empreintes culturelles.

Ascension éducative

Le livre souligne que la période de ralentissement économique après le premier choc pétrolier est aussi celle du « décollage éducatif». Ainsi, nous sommes passés de 17,3 % d’obtention du baccalauréat général par une génération en 1971 à 37,2 % en 1995 (carte 1), sans parler des 30 % d’autres qui obtiennent le bac technologique ou le bac professionnel.

        Carte 1. Avoir le bac vers 1995. % de personnes âgées de 25 à 34 ans titulaires d’un bac général ou d’un diplôme universitaire en 2008 (recensement).

Carte 1. Avoir le bac vers 1995. % de personnes âgées de 25 à 34 ans
titulaires d’un bac général ou d’un diplôme universitaire en 2008 (recensement).

Une carte des personnes de 25 à 34 ans titulaires d’un bac général ou d’un diplôme universitaire en 2008 montre les différences fortes sur le territoire. Les auteurs soulignent qu’outre la constellation urbaine et universitaire, on peut rapporter cette répartition à celle des tempéraments religieux. Ainsi, les bastions catholiques (dans l’Ouest, l’Est, la région Rhône-Alpes, le Sud du Massif central et les Pyrénées-Atlantiques) sont les pôles récents du développement éducatif. L’explication de ce phénomène n’est pas simple : « Le catholicisme tardif, attaché à l’autorité du prêtre, opposé à la science comme à la liberté de l’individu, fut un facteur de résistance au progrès. L’effondrement ultime de la croyance là où elle vivait encore a libéré les énergies ». Il s’agit donc d’une « poussée », mais selon les auteurs, elle ne constitue nullement un « avantage définitif ».

Pour les auteurs, le monde « n’est ni plus ni moins inégalitaire que celui du passé. Il est inégalitaire autrement ». L’ascension éducative produit des effets profonds : « À l’époque industrielle, la majorité alphabétisée de la société regardait vers le haut les éduqués supérieurs et contestait leurs privilèges. À l’époque postindustrielle, une majorité d’éduqués supérieurs et moyens regarde vers le bas ceux qui sont restés bloqués au stade de l’instruction primaire, pour les oublier dans le cas des premiers ou pour craindre de leur ressembler dans celui des seconds. À la contestation succède l’indifférence ou la peur ». Ils voient dans la nouvelle situation une rupture par rapport à « l’équilibre démocratique » où la « minorité de privilégiés, certes plus éduqués » est « contrebalancée par la masse considérable des citoyens qui ont bénéficié d’une instruction primaire ».

Persistance des inégalités et nature de l’émancipation

« L’émancipation des femmes n’est nulle part plus évidente que dans le domaine éducatif. » Point majeur : les femmes représentaient, en 2009, 57 % des admis au baccalauréat général (carte 2). Les auteurs annoncent rien moins qu’une révolution matriarcale du système anthropologique, l’éducation préfigurant le futur économique. Notons cette curieuse assertion : « Aucune société matriarcale n’a jamais existé dans l’histoire de l’humanité (…) et une telle transformation représenterait une mutation de l’espèce, une victoire de l’évolution culturelle sur la nature originelle de l’homme. » De quelle "nature originelle" de l’homme est-il ici question ? Mystère (anthropologique ! =) Nous n’aurions pas parlé de mutation de l’espèce et nous évoquerions plutôt la confrontation entre deux cultures (culture de domination, culture égalitaire).

       Carte 2. L’avance des femmes dans l’éducation. Différence entre la proportion de femmes et d’hommes âgés de 25 à 34 ans bacheliers ou diplômés du supérieur.

Carte 2. L’avance des femmes dans l’éducation.
Différence entre la proportion de femmes et d’hommes âgés de 25 à 34 ans
bacheliers ou diplômés du supérieur.

Cependant, une carte représente les réalités du recours des femmes au travail à temps partiel (carte 3), selon les zones anthropologiques, conduisant les auteurs à s’interroger sur la « nature de l’émancipation féminine » et sur « l’unicité du concept d’émancipation ». Ainsi, pour Le Bras et Todd, si le catholicisme « admet pleinement leur existence spécifique dans la réalité du monde social, il leur affecte cependant un rôle spécifique, ne leur accordant pas le statut d’ "être humain en général". Elles peuvent travailler, mais leur place reste à la maison, ce que le temps partiel autorise. Les régions centrales déchristianisées (…) ont beaucoup moins de mal à leur donner, par le travail à temps plein, le statut d’ "être humain en général", de citoyenne pleine et entière. » Voilà tout de même qui relativise – c’est nous qui le disons – la révolution matriarcale que les auteurs évoquent précédemment.

        Carte 3. Femmes à temps partiel. Femmes de 25 à 54 ans travaillant à temps partiel en 2009 (en % des femmes actives de la même classe d’âge)

Carte 3. Femmes à temps partiel. Femmes de 25 à 54 ans
travaillant à temps partiel en 2009 (en % des femmes actives de la même classe d’âge)

Mutations de la famille

« La carte de la fécondité réalisée au niveau le plus fin ne révèle aucun rapport avec la géographie du catholicisme. Elle fait en revanche apparaître un lien entre la complexité des structures familiales et la fécondité. » Parmi les évolutions majeures, la croissance rapide du nombre de naissances hors mariage, passées de 7 % en 1975 (niveau auquel il était stable depuis 150 ans) à 55 % aujourd’hui (carte 4 et 5). Elle va avec l’élévation de l’âge du mariage et sa raréfaction (de 400 000 mariages en 1974 à 250 000 en 2011). Les auteurs soulignent que les « régions catholiques n’ont pu résister longtemps à la généralisation des naissances hors mariage dont la multiplication signifie en réalité la disparition du mariage-sacrement, idéal de l’Église ».

        Carte 4-5. Naissances hors mariage en 1990 (à gauche) et en 2008 (à droite). En %.

Carte 4-5. Naissances hors mariage en 1990 (à gauche)
et en 2008 (à droite). En %.

Des différences se font jour entre le monde urbain, où les femmes enfantent tard et se marient moins et plus tardivement, et le monde rural. Mais on note que le nombre de naissances hors mariage est sous la moyenne nationale dans quatre grandes régions où les professions libérales et les cadres supérieurs sont particulièrement nombreux : Île-de-France, Rhône-Alpes, Provence-Alpe-Côte-d’Azur et Alsace : « Le dynamisme économique y est, de fait, associé à un reste, ou à un retour, de conservatisme des mœurs. » Ainsi, « la disparition de la détermination religieuse n’a pas mené au désordre, mais à la révélation d’une couche déterminante encore plus profonde, anthropologique et familiale ». Hervé Le Bras et Emmanuel Todd dévoilent ainsi que, derrière les influences religieuses et au-delà d’elles, existent des traits culturels (modèles familiaux et modes de vie imbriqués) permanents sur la très longue durée.

Crise religieuse

Nous l’avons déjà pointé ci-dessus : les évolutions de la pratique religieuse au cours du dernier demi siècle sont particulièrement frappantes. Les auteurs parlent de « l’extinction de la pratique religieuse catholique » entre 1980 et 2010, et font un parallèle entre la disparition de l’Église noire et celle de l’Église rouge (la « fin brutale du communisme français »…) : les deux constituaient des éléments de stabilité mentale pour une partie importante de la population française.

Le constat est sans appel : « Stable à 20 % entre 1966 et 1972, la proportion de messalisants [personnes assistant régulièrement à la messe dominicale] chute à 14 % dès 1978, à 6 % en 1987, et à 4,5 % en 2006. Si nous tenons compte de la surreprésentation des gens âgés dans la pratique religieuse, nous constatons la disparition presque totale de la religion dans sa dimension rituelle. »  Cependant, Le Bras et Todd ne confondent pas la perte d’influence de l’Église catholique et la persistance de « l’action continue et puissante de mentalités qui lui ont survécu ».

Au total, l’accès des femmes à l’éducation, les mutations de la famille et la quasi disparition de la pratique religieuse catholique constituent des transformations substantielles de l’ordre social.

Communisme et dépression postcommuniste

Les auteurs n’évoquent malheureusement pas explicitement d’action continue et puissante de mentalités qui pourraient, elles, avoir nourri le communisme politique et d’une manière ou d’une autre le prolonger aujourd’hui. D’abord, ils assimilent l’affaiblissement du PCF (né en 1920) à la fin du « communisme » (dont les racines sont quand même beaucoup, beaucoup plus anciennes). Selon eux, l’Église était « l’authentique élément structurant  », tandis le PCF, « décédé quelques années plus tard », non. Résultat : « Le communisme, lui est vraiment mort : un véritable vide sociologique lui a succédé dans les régions où il était important. » Une carte est même intitulée "Les derniers communistes" (elle fait figurer les résultats de Marie-George Buffet lors de la présidentielle de 2007).

On notera tout de même la mention – tardive dans le livre – de l’existence d’un « vieux fond révolutionnaire français », dans la partie sur les évolutions de l’influence du FN. Il s’agit là de montrer les contradictions entre le vieux fond  culturel de l’extrême droite - anti-égalitaire, anticommuniste, antisémite, anti-arabe – et le déplacement de l’électorat du Front national vers les territoires à influence révolutionnaire.

Elément d’analyse et-ou expression subjective d’un regard lui-même ambivalent sur le PCF : « On aurait tort de sousestimer l’effet dépressif sur la société française de l’effondrement de la croyance communiste. Le PCF portait, dans les banlieues qu’il contrôlait, une véritable foi en la culture bourgeoise, qu’il voulait accessible à tous. (…) nous devons effectivement constater, dans les régions où les milieux populaires étaient sous influence communiste, une accumulation de phénomènes négatifs depuis la disparition du PCF. » Effet dépressif, croyance communiste, banlieues contrôlées, foi bourgeoise portée par le PCF… pour une fois, les mots des auteurs sont assez stigmatisants.

L’analyse s’élargit : « Plus de deux siècles après la Révolution, et alors que s’est éteint le Parti communiste français, nous devons affronter une dure réalité : l’égalité concrète a été mieux préservée dans les sociétés holistes de la périphérie française, fortement intégratrices des individus, que dans l’espace central où a régné l’individualisme égalitaire du projet révolutionnaire. » Et plus largement encore : « Certes, la nation est globalement et officiellement attachée à l’égalité, mais c’est dans la partie de l’Hexagone qui s’y intéresse le moins que la résistance à la montée des inégalités a été la plus efficace. » Concrètement, dans les territoires marqués par le communisme politique, les défenses des classes populaires se sont amenuisées, de même que les dynamiques éducatives, laissant le champ libre aux inégalités. À l’inverse, les territoires culturellement rétifs au combat pour l’égalité sont ceux où les avancées de l’éducation et les évolutions des mœurs produisent des effets égalitaires. Au total, ces dynamiques contraires creusent les inégalités.

Vers une société postindustrielle

Le livre montre « la violence du choc de la désindustrialisation dans l’espace français ». Les auteurs rappellent que l’histoire de la société industrielle aura été courte en France, la proportion d’agriculteurs dans la population active n’étant tombée sous les 50 % dans la moitié des départements qu’après la seconde guerre mondiale. Deux cartes montrent l’évolution de la part de la population active dans le secteur secondaire (industrie) entre 1968 et 2008 (cartes 6 et 7). Et la crise de 2008 aura produit un nouvel effet de rétractation de l’industrie. Enfin, un phénomène puissant de rejet hors du cœur des villes des travailleurs de l’industrie se produit dans une France pourtant urbanisée à 80 %. « L’ouvrier idéal-type est rural (…). Il ne voisine plus avec ses compagnons de travail mais avec des agriculteurs et, plus encore, avec des employés. » On note que les ouvriers représentent 21 % de la population active.

Les auteurs constatent alors : « La relégation territoriale du prolétariat est un destin bien tragique pour la classe que Marx avait désignée comme agent principal de la transformation révolutionnaire. À moins justement que cette mise à l’écart ne représente le point d’aboutissement de deux siècles de luttes de classes et une absolue défaite du prolétariat. » On nuancera quelque peu. D’une part, cette "défaite absolue" aura tout de même permis à chacun de bénéficier de la Sécurité sociale et de quelques droits fondamentaux. D’autre part comment faire l’impasse sur ce qui compose le prolétariat d’aujourd’hui ? Certes, on peut constater que la « classe ouvrière [l’expression est des auteurs] est encore parfois évoquée par les syndicats ou par quelques sociologues » mais qu’elle « devient fort abstraite, brisée et répartie en îlots, distincts spatialement et, au stade actuel, ethniquement ». Mais, plutôt que de citer « le trop célèbre "bobo" » qui « s’il est effectivement bourgeois par le niveau éducatif, ne l’est guère par le niveau de revenu et peine à payer son loyer » (sans blague !), ne faut-il pas aller chercher du côté des employés, qui représentent 28 % de la population active (dont 80 % de femmes).

        Carte 6-7 L’industrie en 1968 (à gauche) et en 2008 (à droite). % de la population active dans le secteur secondaire en 1968.Carte 7.

Carte 6-7 L’industrie en 1968 (à gauche) et en 2008 (à droite).
% de la population active dans le secteur secondaire en 1968.

Inégalités économiques

Les auteurs en viennent à la compréhension des inégalités économiques : « Ce qu’il faut sentir, lorsque l’on passe des riches aux pauvres, des vieux aux jeunes, puis lorsque l’on atteint les familles monoparentales, c’est la montée en puissance, dans l’explication de l’inégalité, de deux variables : en première instance, l’éducation et en seconde instance, la religion, ou son absence. L’inégalité qui se développe touche de plus en plus des zones de faible niveau éducatif, qui sont elles-mêmes de plus en plus souvent les zones anciennement déchristianisées de l’espace français. » Sans doute peut-on faire le lien avec ce qui précède sur les territoires de tradition communiste qui connaissent une forte aggravation des inégalités et un chômage élevé (carte 8) : ce sont les terres et les populations de (relatif) faible niveau éducatif.

       Carte 8. Taux de chômage en 2008. Pour les hommes de 25 à 55 ans.

Carte 8. Taux de chômage en 2008.
Pour les hommes de 25 à 55 ans.

Hervé Le Bras et Emmanuel Todd comparent la situation d’aujourd’hui à celle d’il y a deux siècles : « En France, les classes supérieures ont tardivement réussi à se détacher de la masse, mais les classes moyennes supérieures y sont restées soudées et ne sont pas sorties du modèle égalitaire de l’après-guerre. Nous voyons donc se recréer la configuration de classes qui avait conduit à la Révolution de 1789, avec une aristocratie coupée, non pas seulement du peuple, mais surtout de cette strate moyenne supérieure dont dépend l’équilibre politique de la société. » Et, plus proche de nous : « Notre analyse, qui distingue, par exemple, la bourgeoisie financière des cadres de l’éducation et la recherche, conduit à une étude précise des affrontements entre groupes dominants, différentes mais cousine de celle proposée par Marx dans Les Luttes de classes en France. » Ainsi sommes-nous appelés à considérer que les véritables adversaires de l’égalité, et de la société, sont parmi les dominants les 1 % des plus riches.

Recompositions politiques

Ici encore, Le mystère français ne se contente pas d’une approche court-termiste et souligne les phénomènes de fond : l’« enrichissement des personnes âgées dont la masse augmente sans cesse à cause de l’augmentation de l’espérance de vie », la « nouvelle stratification éducative qui a fabriqué des sociétés où l’on craint surtout de ressembler à ceux du bas », et l’ « atomisation individualiste qui mine la capacité d’action collective »… voilà des évolutions qui modifient les coordonnées de la vie politique.

Cela n’empêche pas d’en venir à des analyses électorales. Constat : les « zones de plus forts progrès de Hollande par rapport à Mitterrand ont été les anciens bastions de la pratique religieuse. » Analyse : « À un niveau idéologique et politique, la famille souche (ou communautaire) voit dans le socialisme l’extension à la Nation entière de ses propres pratiques de redistribution. » Et aussi : « Le Parti socialiste trouve ses bastions les plus stables dans des régions dont les structures anthropologiques profondes ne favorisent pas une croyance en l’égalité des frères et des hommes. (…) Si nous étions seulement des pragmatiques optimistes, nous nous réjouirions de voir la gauche l’emporter dans cet Ouest où les pauvres ne sont pas trop pauvres et les riches pas trop riches. Mais nous pensons que l’idéologie aussi est importante, indispensable à la définition du futur et à une action collective d’échelle nationale. Nous devons donc nous inquiéter de voir François Hollande élu avec ses plus belles majorités dans des régions qui ne croient pas tellement en l’égalité métaphysique des hommes et des classes. »

Cela amène à une réflexion plus large : « Cette gauche rejetée par les milieux populaires périphériques des vieilles terres égalitaires qui firent la Révolution, cette droite agitée qui y prospère suggèrent une sorte de pathologie politique. » Certes, « Une société qui va mal, qu’elle soit nationale ou locale, cherche dans ses profondeurs anthropologiques des forces de résistance à l’adversité », mais la situation présente n’en demeure pas moins préoccupante.

Front national

Concernant le FN, sous Sarkozy, il est « devenu, économiquement et territorialement, le parti des dominés, de ces faibles qui ont été éloignés, par l’éducation autant que par le métier, des centres urbains de pouvoir et de privilèges, et relégués vers les zones périurbaines et rurales ». Ses terres de conquêtes sont celles où se trouvent les ouvriers, les territoires associés à un niveau éducatif moyen ou faible, terres de chômage et d’inégalités. Cependant, les auteurs soulignent les contradictions de ce parti, car sa matrice idéologique reste fondamentalement anti-égalitaire, ce qui selon eux pourrait conduire à un futur affaissement. D’accord, mais quand et après quels dégâts ?

Au passage, les auteurs ne sont jamais loin des débats actuels : « L’islamophobie de très nombreux producteurs de textes, si bien relayée par une partie de la presse, définit un fait social nouveau qui, sans être majoritaire, constitue un élément important de la vie politique française. » Cela devrait inciter les partisans de l’émancipation à ne pas ignorer la lutte contre l’islamophobie, et sa connexion avec la lutte contre le racisme et les discriminations, et pour l’égalité.

Le livre, dont il faut prendre le temps de regarder les cartes et qu’il faut lire en détail, se termine sur un appel à considérer que la France « doit rechercher en elle-même, plutôt que dans des comportements mimétiques, les forces de l’adaptation. Le véritable problème est en effet de définir une politique économique et monétaire qui articule la diversité anthropologique et les spécialisations à moyen terme rendues nécessaires par le marché mondial. » Ne pas imiter les autres pays, mais se changer par soi-même, pourquoi pas. Mais, tout de même, est-il permis de s’interroger sur ce à quoi il s’agit de s’adapter ? À ce marché mondial, c’est-à-dire en définitive, au pouvoir des 1 % évoqué plus tôt dans l’ouvrage, vraiment ?

Comprendre pour se projeter

Curieuse affirmation que celle d’Hervé Le Bras et Emmanuel Todd opposant à l’idée que la vie politique serait « structurée au niveau conscient par des affrontements d’intérêts et de classes », celle qu’elle le serait en fait « par les traditions religieuses et familiales, agissant à l’insu des acteurs ». Ne peut-on considérer que la vie politique est structurée par toutes les dimensions, conscientes et inconscientes, qui interagissent ?

Cependant, les auteurs montrent ce - passionnant - paradoxe de pratiques de la religion catholique en cours d’effacement et du renforcement de « l’action des systèmes anthropologiques et religieux » (souvent supposés disparus), ainsi que le rôle et la puissance des structures familiales dans l’accès à l’éducation secondaire et supérieure. Les deux auteurs semblent prendre plaisir à affirmer l’existence d’une « action souterraine des forces anthropologiques et religieuses », cette « main puissante du passé », formule écrite probablement en référence à la fameuse « main invisible du marché » (qui, elle, n’existe pas !).

Le grand intérêt de ces réflexions pour tous ceux qui se sentent concernés par une visée égalitaire est d’aider à situer les combats d’aujourd’hui par rapport aux mouvements de la société. Non seulement l’action est ainsi valorisée par rapport à la "grande histoire de l’émancipation", mais cela contribue au fond à relativiser les aléas de la conjoncture. Et aussi à projeter l’action quotidienne dans le futur.

Gilles Alfonsi, 31 mai 2013

Paru dans Cerises n° 180

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