Dans le sport, c’est le Sumotori qui triomphe !

Le sport comme opération financière mondialisée et drogue de spectateurs consentants s'est-il substituée à l'entraînement et l'intelligence de pratiques sportives ludiques et désintéressées. Jean Gersin dresse un tableau sans complaisance.

Les masses de capitaux véhiculés par le sport atteignent un niveau tel qu’elles provoquent une suspicion générale sur le résultat des compétitions. France –  Ukraine : 3-0, le buzz instantané ? "Le match est arrangé." C’est qu’ils laissent rêveurs, les Lance Armstrong vainqueur déclassé de 7 Tours de France cycliste, les Usaïn Bolt et autres Jamaïquains qui soudain sprintent comme des lapins, ses rugbymen survitaminés…

Dopage, paris truqués, cachets astronomiques et opérations financières monstrueuses alimentent ce scepticisme. Il se propage par la démesure des sommes investies dans les événements mondiaux à venir. Sotchi, ses Jeux olympiques d’hiver pharaoniques et sans neige à la gloire du dictateur Poutine, la Coupe du monde brésilienne de 2014 qui écrase les favelas et engraisse les prévaricateurs, la Coupe du monde de 2022 offerte au Qatar dont les travaux préparatoires révèlent l’esclavage salarié et le délire de stades climatisés…

L’argent fou du sport efface son objet. Pourtant le sommet capitalistique n’a été atteint ni aux Jeux olympiques de Pékin ni aux derniers, à Londres.

Le nutriment du TV Global Network

Qu’on se penche sur l’histoire récente, et l’on verra l’emballement de l’agenda sportif provoqué par la libéralisation de la télévision, au détour des années 1970. La multiplication des chaînes de télé issues de la rupture du monopole d’État et des moyens techniques nouveaux a engendré un monstre à l’appétit inextinguible, l’audimat, qui requiert toujours plus de spectacle sportif vivant. La majorité du temps des programmes repose sur la diffusion de spectacles sportifs, en direct ou en différé, qui flattent l’audience et de toute façon emplissent le vide des tuyaux de transmission.

Les droits de retransmission télévisée des Jeux olympiques, par exemple, atteignent désormais des montants colossaux : 1,739 milliard de dollars pour les Jeux d'été de Pékin en 2008 ; 1,128 milliard de dollars pour les Jeux de Vancouver en 2010 ; 2,24 milliards de dollars pour les Jeux de Londres en 2012. Le spectacle olympique génère des audiences télévisuelles mondiales incomparables, les chaînes amortissent leur investissement sans mal et dégagent le plus souvent des bénéfices liés à la vente d'écrans publicitaires.

C'est à l'occasion des Jeux de Rome, en 1960, qu'on parle réellement de droits de retransmission télévisée qui se montèrent à 1,2 million de dollars... Jusqu'en 1976, le montant croît doucettement. Les choses se modifient à l'occasion des Jeux de Moscou en 1980 : jusque-là, la chaîne ABC retransmettait les Jeux aux États-Unis ; or NBC se pose en concurrente et arrache le marché, versant 87 millions de dollars pour diffuser les Jeux en exclusivité aux États-Unis. L’échec financier de NBC, dû au boycott par les USA des jeux de l’URSS, va néanmoins déclencher une autre guerre que cet épisode de la guerre froide, celle des droits qui sévit aujourd’hui.

Micheline Ostermeyer, championne olympique Londres 1948. Entame ensuite  une carrière de pianiste de concert.

Micheline Ostermeyer, championne olympique Londres 1948. Entame ensuite une carrière de pianiste de concert.

L’investissement suit dans l’entreprise sportive olympique. 24 millions d’euros. Tel est le coût estimé des Jeux olympiques de Londres en… 1948. Les champions y étaient assujettis aux tickets de rationnement, comme le raconte Micheline Ostermeyer, notre belle championne olympique du poids et du disque, médaille de bronze au saut en hauteur. Quelle fraternité, cependant, après la nuit nazie ! Mais le marché veille : 54 millions à Rome en 1960, 1,1 milliard à Los Angeles en 1984, 2 milliards à Barcelone 1992 et… 24,4 milliards pour les Jeux de Pékin 2008 ! Londres 2012 ? 9,3 milliards de livres soit 11,6 milliards d’euros, 14 milliards d’euros selon les estimations.

Le calendrier des compétitions s’emballe, le dopage suit son rythme

Avant l’explosion du commerce planétaire des images télévisées, le calendrier sportif ressemblait au rugby cassoulet – Pamiers, Foix, Quillan-Espéraza... Qu’on se souvienne de l’antique Coupe de foot "des villes de foire", ou simplement qu’il se passait bien des soirs sans match de foot ou sans rendez-vous sportifs haletants. Incroyable… Fastidieuse serait l’énumération, mais les cadences des compétitions, leur fréquence, leur nombre ont accompagné la mondialisation, dont le sport est un outil très performant.

Le Comité international olympique, réfugié dès ses origines en Suisse, possède tous les droits sur toutes les images olympiques. La FIFA (Fédération internationale du football association) est devenue une entreprise qui ne connait pas la crise. Le sport s’est réorganisé autour du partage du pactole des droits de retransmission TV. Au détriment du sport amateur, des spécialités sportives non télégéniques, c’est-à-dire qui ne génèrent pas suffisamment d’audimat.

Le diktat de l’audience est tel que pour la première fois, dans la perspective des Jeux olympiques du Brésil en 2016, les revenus des fédérations olympiques sportives seront proportionnés à leur audimat. De la même façon, la sélection des spécialités sportives tiendra essentiellement compte de ce facteur. Alors, pensez, la lutte gréco-romaine, le lancer du disque, le fleuret ou le 50 kilomètres marche… À deux pas des favelas, c’est le golf qui fait son entrée (sic) aux Jeux, comme le rugby à 7, mieux formaté pour la caméra télé que le complexe rugby à XV aux règles subtiles, joué par des nations à la rentabilité douteuse (Fidji, Tonga, Pays de Galles…).

C’est le rythme du calendrier qui oblige le sportif à s’assurer des moyens de remplir son contrat de travail devant les caméras "du monde entier". Dès aujourd’hui, le milieu du sport connait la date, l’heure de la finale olympique du 100 mètres plat messieurs, un des spectacles les plus regardés avec la Coupe du monde de foot. Le profil des étapes d’un Tour de France mondialisé est reconnu des mois à l’avance. Le rythme des rencontres de foot ne laisse rien à l’improvisation un an à l’avance. Comment, dès lors, le sportif peut-il exciper d’une mauvaise grippe ou d’une méforme passagère quand sa prestation va générer des transactions commerciales fabuleuses ? Il doit être là, comme le Ronaldo malade le jour de la finale de la Coupe du monde de foot le 12 juillet 1998 (et un, et deux…).

Ahmed Bouguera El Ouafi (1899-1959), champion olympique franco-algérien du marathon en 1928, mort dans la misère et l'oubli.

Hamed Bouguera El Ouafi (1899-1959), champion olympique franco-algérien du marathon en 1928, mort dans la misère et l'oubli.

L’élevage du sportif ou le triomphe du Sumotori

Les seigneurs japonais aimaient à élever des compétiteurs de Sumo, dont la masse musculaire et graisseuse garantissait la performance dans le cercle sacré. Ils entouraient ces joutes d’une mystique religieuse à la gloire de leur noblesse. Des survivances existent aujourd’hui. On peut regarder d’un point de vue lointain cette pratique-là. Pourtant, c’est cet élevage d’écuries sportives à usage religieux qui a pris le pas sur une pratique physique désintéressée et ludique. Comment regarder autrement les étapes de l’élevage du champion ? Comment les comparer à ce qu’un honnête amateur pourrait faire sans bénéficier d’une infrastructure industrielle, chimique, financière comparable ? Comprenons-nous bien : le dopage sévit dans la moindre salle où l’abonné paie fort cher le droit de transpirer tout son stress et l’obligation de se conformer au modèle corporel en vigueur.

L’obligation d’être présent juste à temps, au moment exigé par le top de la régie télévisée, ne laisse pas d’autre choix au sportif qui fait carrière. Les adjuvants alimentaires, les stimulants chimiques détournés de protocoles médicaux deviennent la norme. Il ne s’agit plus de triche, comme ce sportif qui aurait, à titre individuel, passé un pacte avec le Diable pour une heure de gloire sur le podium. Non, le système sportif est organisé autour de l’exigence du spectacle vivant. Quitte à en mourir. Et ce spectacle vivant, livré aux marchands d’images, est emphatique. Une médaille d’or, oui, pas mal. Mais deux, et le 100 et le 200 mètres, et puis dans l’eau de la piscine, on peut enchaîner bien plus de compétitions. L’image mondiale de la TV ne veut pas de cyclistes honnêtement essoufflés au sommet des cols : ou bien ils volent, ou bien ce doit être le drame. Pas d’image terne et plate, normale. Du spectacle !

Le corps du sportif professionnel doit être accommodé aux gestes attractifs. Demande-t-on à un mineur bolivien ou à un ouvrier sur une plate-forme pétrolière s’ils prennent des pilules pour remplir leur contrat ? Alors, vous voyez, le showman sportif non plus. Regardez ces joueurs de tennis du sommet de la hiérarchie mondiale : ils vous tirent des obus d’artillerie de marine en guise de balle, et même pas essoufflés au bout de 2 heures de match… Au prix où l’image se vend à Rolland Garros, Wimbledon ou Flushing Meadow, pas de marge pour tolérer un joueur de baballe émoustillé par un style tout en finesse, en retenue : on veut du lourd, du plomb, de l’affrontement, des gladiateurs mourant, s’il le fallait, sur le terrain. Du spectacle, quoi !

À la veille de la prochaine olympiade qui sera biochimique, avant celle d’après où apparaîtront les premières manipulations génétiques, la fabrique du champion prend un cours nouveau. Le scepticisme ambiant à l’égard de la performance sportive est intégré. Soit, l’exemplarité du champion, l’admiration qu’il suscite par sa maîtrise de la technique, tout cela est classé monument historique. Que reste-t-il ? L’émotion immédiate, cette peste émotionnelle qui transforme l’honnête téléspectateur en dangereux fanatique nationaliste. À l’heure où le capital se fiche des frontières, il fournit un drapeau de référence aux cerveaux rendus disponibles par la télé : le drapeau du club, de la nation ressuscitée pour l’occasion. Mais il faut des Milon de Crotone, des Héraclès, des Philippidès, des Marcel Cerdan et des Zinédine Zidane. Que la fabrique marche en continu, le champion est nécessaire au consentement.

L’heure de la rentabilité corporelle à l’espérance de vie limitée

Personne ne se demande comment vieillissent les Sumotori. On connait l’aversion du capital pour l’espérance de vie de la masse. Et l’obsession des grands oligarques pour survivre indéfiniment… Bien sûr, si le vieillard de base est solvable, passe. A cet effet, pour respecter cette phobie d’une humanité vieillissant doucement et payée à ne rien faire, le modèle sportif fournit la galerie de portraits de professionnels consentant à ne vivre que peu de temps. C’est que la chimie vous use à une de ces vitesses !

Retour nostalgique, pour mieux se faire comprendre : Al Oerter ! Ce gars-là était discobole, lanceur de disque, quoi. On ne peut imaginer plus dérisoire. La silhouette de l’athlète grec, du geste olympique par excellence. Bref, Al Oerter, nord-américain, a été champion olympique du disque quatre fois de suite : Melbourne 1956, Tokyo 1960, Rome 1964 et Mexico 1968.

 La maîtrise d’une technique conquise avec patience, la longévité et l’élégance, la résistance à la souffrance, l’économie bien tempérée du geste sportif, tout cela est démodé à l’ère libérale. Les temps appellent des surhommes, des hyper performants, là, tout de suite. De ceux qui donnent à penser, qui montrent par l’exemple, que l’amas rapide de la contrepartie monétaire du geste sportif concorde avec le temps numérique du profit financier. Usain Bolt. Pas dopé, le gaillard. Si ce n’est par ces prestations au tarif unique, 300 000 dollars par meeting ordinaire. Le reste dépasse notre entendement, car ce que représente Bolt n’a pas de prix. Il fabrique du consentement, aussi sûrement que Steve Jobs, le patron d’Apple.

Usain Bolt met en conformité la course à pied sur distance courte avec la rentabilité immédiate de l’investissement. Sorti de nulle part, il porte la gloire du mythe de la réussite promise à n’importe qui, pourvu qu’il ait un talent inné, et qui sera, de toute façon, récompensé. Peu d’élus, l’élite. Foin d’apprentissage obscur de gestes complexes, il cavale. Et au bout de quelques dizaines de cent mètres, il pourra nourrir toute l’île de la Jamaïque pendant des décennies. Vous voyez bien ! Le système marche, on peut gagner. Le perdant ? Qu’il est laid, pas présentable, et d’ailleurs pas montré, à cacher tout de suite. L’Eclair, la Foudre, ça oui. Il existe un ordre naturel des choses, la preuve, Bolt. Des grands échalas courant plus vite que les ordres bancaires de Goldman Sachs, c’est la hiérarchie logique. Fin de l’histoire. Et fin du sport ?

L’entendement de la pratique sportive est effacé par l’émotion que le spectacle sportif provoque à l’instant. En ce sens, il épouse ce que devient l’information, une donnée informatique qui ne vaut que par l’émoi propagé. Le système unique n’a pas à justifier de ses pratiques, de ses objectifs, de son égoïsme fondamental. Alors, comme une gigantesque tombola, un jeu télévisé planétaire, il offre le corps merveilleux du sportif en pâture à la masse frustrée de ne pas réussir. Il est des religions qui ont bien moins réussi.

Jean Gersin syndicaliste, 6 décembre 2013

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Cerises a retenu (choix très limité et subjectif) :

- le site de la Fédération sportive et gymnique du travail qui milite « pour un sport alternatif et émancipateur » : fsgt.org

- Quel autre sport ? , le numéro 120 (2013)des Cahiers d'histoire, revue d'histoire critique, qui traverse différents champs du sport sur trois siècles.

Dossier de Cerises n°197

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