Diaboliser l’évaluation : une posture contreproductive

 

Dans La tyrannie de l’évaluation, Angélique del Rey milite contre « l’omniprésence de l’évaluation et de ses méfaits ». Pour l’auteur, « l’évaluation tue »… et toutes les évaluations sont dans le collimateur : celles des personnes aussi bien que celles des politiques publiques. L’hypothèse centrale du livre est que le « rationalisme évaluateur, véritable tyrannie du visible et de l’explicite, manifeste un processus de ‘‘déterritorialisation’’ de la mesure et du jugement présents dans l’évaluation ». Si l’auteur pointe rapidement l’hypothèse d’une « reterritorialisation » des pratiques d’évaluation, leur permettant de « retrouver du sens et de l’efficacité », le livre y consacre seulement quelques pages.

                          

L’essentiel de l’ouvrage est centré sur la critique de la « méritocratie dévoyée » (mais l’idéologie du mérite est-elle dévoyée ou est-elle partie intégrante de la domination-reproduction des élites ?), de « l’efficacité aux effets pervers de l’évaluation » et du pouvoir de l’objectivation. Nous évoquons dans notre dossier les principaux arguments développés en ce sens. On trouve dans la partie sur le panoptique, terme emprunté à Michel Foucault, cette idée que « le pouvoir disciplinaire est un pouvoir sans corps, immatériel », ce qui se discute. De même, l’évocation des nouveaux moyens de communication et des instruments de mesure comme produisant « l’intériorisation de l’injonction fondamentale : il faut s’adapter, rester dans la course, rester concurrentiel » produit une impression de caricature : les technologies de communication ne sont-elles pas aussi d’extraordinaires moyens de diffusion de l’information et de l’analyse alternatives ? Pourquoi ne pas voir les réalités dans leurs contradictions irréductibles ?

Dans la partie ‘‘Évaluer tue’’, le rôle de l’évaluation est présenté comme une « procédure par laquelle le pouvoir se donne en quelque sorte un statut d’autorité démocratiquement acceptable », ce qui constitue une « domination perverse » car elle « prétend s’exercer au nom de la pure et simple objectivité », et une « domination tyrannique » car «/ elle prétend étendre son contrôle sur tous les aspects de la vie sociale et de la vie de l’esprit ». Si nous en sommes là, si tout cela est vrai sans contradiction, alors peut-on expliquer pourquoi après trente ans de lessiveuse (néo-)libérale l’évaluation reste le parent pauvre des fonctions d’aide à la décision au sein de l’État comme au sein des collectivités territoriales ? Ne peut-on considérer que l’évaluation pourrait ouvrir des champs de débats et de confrontations, et n’est donc pas un champ homogène et monolithique de pouvoir sur les individus ? Autre curiosité : l’évocation d’une « destruction rapide des institutions » que, pour notre part, nous ne constatons pas.

Après la page 123 d’un livre qui en compte 145, l’auteur évoque « de nombreuses pratiques d’évaluation alternatives aux évaluations aujourd’hui dominantes » (elle n’en cite aucune)… avant d’indiquer : « il n’existe à l’heure actuelle, aucune alternative à ces évaluations standardisantes, déterritorialisantes, dévitalisantes qui se sont imposées »…, puis elle évoque la possibilité d’évaluations fondées « sur le pluralisme démocratique plutôt que sur la rigueur d’une méthode » (pourquoi cependant opposer les deux dimensions ?). On ne sait plus ce qu’il faut penser !

Entre temps, il est écrit que « les critiques du mode de gestion bureaucratique impliquent la fin de l’ État social, parvenu dans une impasse ». Et plus tard : « Les valeurs humanistes qui fondaient les principes de l’État social, le mode de gestion bureaucratique ou encore l’école républicaine n’ont plus cours aujourd’hui ». Cet enterrement de l’État social étant achevé, il reste à considérer que l’évaluation ne doit pas aider à prendre des décisions, sans doute car il n’y a plus rien à gagner dans l’action… À moins que ce ne soit l’inverse : sans réflexions critiques auxquelles l’évaluation peut utilement contribuer, l’État social, en crise mais incapable de se transformer, est en danger.

Gilles Alfonsi, 14 juin 2013

La tyrannie de l’évaluation, Angélique del Rey, 2013, La Découverte, 150 p., 14 €

Voir aussi sur ce site :
Contre la tyrannie comptable,  l’évaluation des politiques publiques
L'évaluation, arme possible contre le défaitisme

Dossier de Cerises n°182

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