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Billet de blog 28 juin 2013

Guillevic, vivre en poésie

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Cette chronique pourrait porter en sous-titre : du "changer la vie" de Rimbaud au "vivre en poésie" de Guillevic ou le réel gagné.

Eugène Guillevic appartient, avec Follain et Ponge, à une génération qui, après le grand voyage dans l’imaginaire du surréalisme, opère un retour sur terre. À la manière d’Antée qui avait besoin de toucher le sol pour reprendre des forces, avec eux, la poésie française retrouve vigueur au contact de la matière, des choses, des réalités en apparence les plus humbles. Chez Ponge, cela prend l’allure d’une tentative d’approcher le réel, comme par cercles concentriques, au moyen de l’écriture, dans une démarche qui n’est pas sans évoquer celle de la science. Mais plus il s’en approche, plus le réel tend à s’échapper au profit de la réalité même des mots. Chez Guillevic, la démarche est tout autre. Lors de l’une des discussions que nous avons eues, il m’avait dit (et ce n’était pas qu’une boutade) : « Ponge tourne autour des choses… Moi, je suis dedans . »



 Sa démarche est en effet plus celle d’un moraliste que d’un scientifique. Il s’identifie au monde naturel et en tire une morale. Comme l’ont toujours fait les fabulistes, il se sert des choses pour dire le monde humain. Mais, en même temps, (dépassant l’anthropomorphisme de la fable), il se met à l’écoute de la nature et apprend d’elle. Il est assez frappant de constater que, pour lui comme pour la plupart des poètes de sa génération, le réel qui entre dans le poème est celui des objets, des choses animées et inanimées, beaucoup plus que le réel social. Bien que Guillevic ait travaillé une bonne partie de sa vie comme économiste, l’économie et la vie sociale ne lui fournissent pas directement la matière de son inspiration. Lui-même m’avait dit, lors de la même conversation, (ou d’une autre, je ne sais plus bien…) qu’il ne savait pas écrire de poèmes politiques. Il entendait par là de « poèmes directement inspirés par la politique ». Ce n’était pas dans sa bouche condamnation de la poésie politique mais simple constat personnel. (Il faut dire que quand il s’y était essayé, dans les années cinquante, sans doute sous l’influence d’Aragon, cela ne lui fut guère profitable. Je pense à ses sonnets qui témoignent de sa dextérité d’artisan du vers mais aussi, de son aveu même, d’un moment de « basses eaux » du point de vue de l’inspiration, un moment où il se cherchait et n’était pas tout à fait lui-même.)

 Mais qu’on ne s’y trompe pas : toute son œuvre est politique. Lui aussi, comme Rimbaud, veut changer la vie. Il veut même faire de notre planète une "Terre à bonheur" et il n’ignore pas ce que cela commande d’action collective et de recours à la politique. Son engagement communiste fut assez long et marquant pour qu’on ne l’ignore pas.

 Mais, à la différence de Rimbaud, et plus tard des surréalistes, pour lui, la vraie vie n’est pas "ailleurs". Elle est ici. Comme toute grande œuvre, sa poésie est porteuse d’un contenu philosophique latent. Celui-ci est double. C’est d’abord le mouvement de reconquête du réel. Cette dimension est la plus évidente. Sans doute aussi la plus urgente. C’était essentiel dans les années cinquante mais cela le reste aujourd’hui. Face à la domination des univers virtuels et préfabriqués, la poésie peut être une cure de réel. Cela ne va jamais de soi. Pas plus pour Guillevic que pour quiconque. Lui a dû longtemps lutter contre le sentiment d’être exclu du monde. Eugène le "bien né", comme le dit son prénom, eut longtemps le sentiment de ne pas être si bienvenu. Depuis Terraqué, sa poésie dit à la fois le sentiment de l’altérité du monde (avec l’angoisse que cela engendre) et la lente conquête de notre place dans le cosmos. Dans Quotidiennes, il écrit : « Autrefois / quand j’étais gamin / je me sentais étranger au monde / C’était comme si je n’en étais pas / Et je me suis appliqué / à m’incorporer à ce tout ».

« Vivre tout événement quotidien dans les coordonnées de l’éternité, dit-il, c’est pour moi la poésie » (1).

Dans le même temps, cette inscription dans le cosmos ne se réduit pas à l’acceptation passive et contemplative du monde. Toute l’œuvre de Guillevic est un éloge de la verticalité, de l’aspiration à se redresser, de l’utopie même. L’exemple qu’il puise dans la nature, c’est l’effort permanent pour être, vivre, lutter, grandir.

 « Il y a de l’utopie dans le brin d’herbe », écrit-il ainsi.

 Et cette quête du réel et de ses leçons, à travers la poésie, est une expérience vitale. Vivre en poésie est d’ailleurs le titre du livre d’entretiens qu’il a publié (et qui est un des plus beaux livres que je connaisse sur ce qu’est la poésie ; à la fois simple et profond, comme il était). Et ce titre définit bien son projet.


 Mais peut-on vivre en poésie ? Si vivre en poésie est vivre le miracle permanent, l’émerveillement permanent devant l’extraordinaire, sans doute pas. (Les poètes vivent aussi le prosaïsme de la vie quotidienne. Ils travaillent, font des courses, accomplissent de nombreuses tâches routinières. Et s’ils sont poètes, c’est souvent parce que cette routine est pour eux pénible). On ne vit pas vingt-quatre heures sur vingt-quatre dans l’émerveillement du poème, Mais on l’espère et on le guette, comme un pêcheur. La leçon particulière de Guillevic est que cet émerveillement n’est pas à rechercher dans la fuite du réel ou dans le surréel, mais dans le réel lui-même. La poésie est cette pratique (qui peut être considérée comme une forme d’ascèse) qui consiste à se mettre en état d’ouverture au monde, de disponibilité envers le réel et les autres, d’attention au vivant. Et qui permet par là-même de se transformer, de s’ouvrir, d’aimer et de grandir.

Du bonheur, il dit : « Je crois le bonheur possible. Je crois possible le sentiment, la sensation du bonheur. Il faut y mettre de la volonté. Il n’y a pas de bonheur sans volonté de bonheur, sans lutte et volonté de le sentir, de l’acquérir, de le garder.

(…) Le mal, pour moi, c’est la tristesse. La tristesse est un mal moral. (…) La vie est tragique, alors, vivons la tragiquement ; mais pas tristement. S’affliger, voilà la pire des afflictions. » (1)

Dans une société passablement déshumanisée, où il faut aller toujours plus vite, se montrer efficace et rentable, toujours tendu vers l’objectif à réaliser, et de plus en plus imperméable aux autres, à l’empathie et à la solidarité, la poésie réapprend la lenteur, l’écoute, elle réapprend ou apprend à sentir, à éprouver, à partager le goût du bonheur. Par le poème, nous faisons la conquête du monde en nous ouvrant à lui, en nous laissant envahir par le monde. Par la pratique et la fréquentation de la poésie, nous vérifions que nous sommes humains et si chaque individu est une histoire singulière et concrète, nous vérifions que nous sommes tous à peu près semblables. La grande force actuelle de la poésie - et sa nécessité - c’est cette capacité à défendre l’humanité en nous. Cela rejoint Hugo quand, dans la préface aux Contemplations, il écrivait : « Insensé qui crois que je ne suis pas toi ». Mais c’est aussi, après Guillevic, une des tendances majeures de la poésie d’aujourd’hui. En France et dans le monde.

Francis Combes, 28 juin 2013

(1) Vivre en poésie, p. 225, éditions Le Temps des Cerises.

Paru dans Cerises n°184

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