Des coopératives à l'autogestion généralisée à la place du Capital et de l’État

Pierre Cours-Salies, professeur de sociologie, et Pierre Zarka, ancien directeur de L’Humanité, publient et présentent Propriété et expropriations - Des coopératives à l’autogestion généralisée, un recueil de textes de Karl Marx et Friedrich Engels. Entretien.

                  

Propriété et expropriations - Des coopératives à l’autogestion généralisée

Editions Syllepse, 181 p., 12 €

Pourquoi publier aujourd’hui un recueil de textes de Karl Marx et Friedrich Engels consacré à la propriété et à la coopération, alors qu’ils sont réputés avoir été suspicieux, voire hostiles, à l’égard des coopératives ?

P.Z. et P.C.-S. : Nous partageons tous deux quelques convictions forgées de nos histoires différentes. L’une d’entre elles est que Marx est un auteur souvent cité mais peu lu. Son actualité, avec une sorte de jalon de presque deux siècles, est, depuis le début de sa réflexion, la place de l’organisation collective de la production et du pouvoir par les formes de coopération. Il faut les lire !

P.Z. : D’abord, notons que les délocalisations et abandons de productions entraînent aussi la résurgence de la mise en coopérative. Souvent, il s’agit de suppléer à la "défaillance" des "employeurs". Mais, à nos yeux, cela va au-delà. La notion de coopérative est forte de potentialités de renouvellement du combat transformateur. Il y a un faire par soi-même qui émerge au détriment du marché mais aussi de la couverture de l’État. Pour l’instant, cela n’est encore que tâtonnant. Cela intervient par exemple lorsque les salariés ont attendu désespérément un "repreneur", quand aucune solution n’émerge, ou encore lorsqu’on attend de l’État qu’il aide à… ne pas étatiser. Mais ce "faire par soi-même" signale un désir d’émancipation. Nous n’en sommes bien sûr qu’au début des tentatives de passer de ce désir aux actes. Par ailleurs, même la mise en coopérative de plusieurs entreprises ne peut se suffire à elle-seule : leur simple addition ne fait pas un changement de système. N’est-ce pas le moment de mettre en débat qu’il s’agit là d’un changement de paradigme et d’une cohérence idéologique et concrète nouvelle, à construire ?

Dans ce climat vient se greffer une controverse qui est loin d’être abstraite : Marx et les fondements marxiens sont-ils originellement hostiles aux coopératives et d’essence centralistes, donc étatiques ? Ce qu’a été le modèle soviétique n’arrangeant rien à l’affaire. Il s’agit moins de rendre justice à Marx que d’interroger s’il existe ou pas chez Marx et Engels les prémisses d’une méthode d’analyse et d’une vision qui peuvent faire de la mise en coopérative un levier d’une réelle appropriation collective qui fasse système.

P.C.-S. : Le texte d’Engels, daté de 1845, marque mieux que tous les préjugés possibles ce qu’il en pensait : il montre la portée historique positive mais contradictoire des "sociétés communistes et autres coopératives". Au même moment, il écrivait avec Marx des chapitres de L’Idéologie allemande, un livre pratiquement pas lu, qui comporte la critique de formes négatives du communisme et de l’individualisme revanchard et consumériste de "philosophes" faussement critiques de Hegel.

Le Manifeste (1847), en fait, comporte l’auto-organisation des producteurs, base d’une transformation radicale de la société, changeant la vie de chacun pour le bien collectif. Comme la situation se prête à une avancée, mais avec des potentialités communistes à développer, le texte prévoyait des "alliances". On peut les relire : il ne s’agit que de rejeter le pouvoir politique tel qu’il est et de s’emparer des instruments institutionnels pour construire le dépassement des relations capitalistes.

N’existe-t-il pas une illusion que le développement de pratiques autogestionnaires locales et la multiplication des coopératives pourraient suffire à dessiner un changement global ?

P.Z. : C’est vrai. Revenons sur les traces laissées par l’étatisation, mais n’opposons pas à un défaut un autre défaut : celui de croire que l’addition des initiatives locales finirait par faire système. C’est d’ailleurs face à ce travers que réagit Marx durant la Commune, ce qui a pu faire dire hâtivement qu’il s’opposait aux coopératives. Si les initiatives ne s’inscrivent pas dans une cohérence en rupture avec la cohérence du capitalisme, elles demeurent vulnérables et n’entraînent pas d’effets de contagion. Exemple : si on oublie que la Sécurité sociale a été conçue à partir du principe « de chacun selon ses capacités à chacun selon ses besoins », en la considérant uniquement du point de vue de l’organisation de l’accès aux soins, on fait disparaître la possibilité d’étendre ce principe. Or la coopérative peut ouvrir sur la quête d’un mode de production réellement "démo-cratique", entièrement entre les mains de celles et ceux qui sont actuellement dominés. Mais peut seulement, d’où la nécessité de l’inscrire dans un principe de portée plus générale.

P.C.-S. : L’horizon d’émancipation suppose de remplacer la domination et la propriété d’une couche très restreinte, nationalement et mondialement, par les capacités collectives de l’immense majorité des travailleurs. L’organisation capitaliste forme une boucle : le fétichisme de la marchandise met en valeur la consommation ostentatoire et un élitisme social implicite, ruineux pour les rapports avec la nature et les rapports sociaux. Le communisme est un spectre plus présent que jamais. Encore faut-il en reprendre la discussion explicite. Nous avons donc consacré toute une partie de notre introduction à marquer les éléments de l’actualité que les réflexions de Marx et Engels éclairent. Des reprises d’entreprises à Occupy Wall Street.

Vous évoquez la généralisation du droit de préemption - les salariés pourraient s’approprier les entreprises, pas seulement celles en perdition. Mais l’existence d’un tel droit pourrait-elle conduire au dépassement et au remplacement du système capitaliste, que vous souhaitez ?

P.Z. : L’intérêt d’arracher ce droit est double. D’abord, par son contenu : considérer que les travailleurs d’une entreprise ont la priorité sur son devenir. Avec la précision que tu évoques : pas seulement les entreprises en perdition, car il n’y a aucune raison de devoir s’occuper de ce qui ne marche pas et d’abandonner au Capital ce qui fonctionne le mieux. Ensuite, par l’expérience politique forte sur laquelle cette démarche peut ouvrir : premièrement, prendre conscience de sa force en arrachant du pouvoir à des forces hostiles et puissantes ; et deuxièmement, en exerçant un pouvoir qui, de fait, élargit la personnalité,  être à la fois travailleur et décideur. Ainsi, l’individu se change en commençant à changer le réel. Le combat devient facteur d’individuation, c’est-à-dire de formation d’une personnalité qui se forge consciemment avec ses semblables et contre les exploiteurs. La lutte des classes devient facteur d’épanouissement.

Cela implique que l’autogestion ne soit pas réservée "aux petites dimensions". Si nous pensons que ce n’est pas l’addition des coopératives qui fera société, alors cette prise de pouvoir sur son quotidien ne peut-elle pas nourrir une envie de prise de pouvoir sur "les grandes dimensions" ? C’est le mot d’ordre des altermondialistes : "du local au global". La question du pouvoir politique est dans le passage à cette dimension.

Cela pose une sacrée question : comment, sur la base d’une appropriation collective d’une entreprise, un changement de pouvoir politique pourrait-il se concevoir en continuant de le déléguer à des partis ou à l’État ? Il n’y aurait là aucune cohérence. La question du pouvoir ne peut pas se poser dans des termes contradictoires, de manière quasi schizophrénique. À mon sens, c’est parce que cette question n'est pas posée dans des termes neufs que certains mouvements n’osent pas aborder la dimension politique.

P.C.-S. : Certaines entreprises dites "privées", comme Total-Elf, Sanofi, etc., ne le sont que par un acte illégitime d’appropriation privée. Si elles relèvent d’une expropriation simple, comme les banques et les compagnies d’assurance, c’est parce que le travail fourni, les savoir-faire, les équipements, les recherches ne doivent rien à des "apports" de la part des capitalistes. Cette question de l’expropriation est trop rarement posée. Pourquoi ? Parce que l’affirmation du caractère expropriateur de la propriété bourgeoise a régressé. On nous objecte qu' « avec le bilan du communisme à l’Est ! »..., comme si cette allusion répétée avait une valeur. Il faudra bien reprendre cette discussion, qui n’est pas l’objet du livre. On ne peut assimiler au "communisme", même "bureaucratique", le pouvoir d’une couche dirigeante qui, au sens strict, possédait l’ensemble des biens. Et ce pouvoir lui a permis une grande continuité, pour beaucoup de ses dirigeants. Ainsi s’est composée une classe bourgeoise avec laquelle les puissants du monde capitaliste discutent aujourd’hui, sans mettre en cause sa légitimité. La loi du plus fort, ciment de la bienséance des classes dirigeantes !

Pour revenir à  la généralisation du droit de préemption, nous tenons à le souligner : il est porté dans l’actualité par des forces et des groupes divers, et traduit une réalité forte. L’extériorité des calculs du capital est rendue visible aux salariés, qui perçoivent les mauvais usages des capacités de production et subissent les décisions, comme les "informations" économiques.

On ne peut renverser le capitalisme avec une bonne propagande. Ni avec des exemples de réalisations. Il n’y a pas de succès "par capillarité", comme si le futur pouvait s’incruster dans l’ancien et le manger de l’intérieur. Cela souligne la pertinence de la question posée.

La mutation ne peut se produire sans politique, pour consolider le rejet et le renversement  de la classe dirigeante. Elle-même réagit : répression, séduction et dénaturation… Sans renversement du pouvoir de la bourgeoisie, on sait qu’elle use et usera de toutes les armes imaginables : xénophobie, guerres régionales… Le passé est connu, ne fût-ce que depuis le début du XXe siècle.

Mais des salariés qui réalisent des reprises d’entreprises, des coopératives, des initiatives locales ou dans des branches syndicales organisées dans plusieurs pays, sont moins dépendants, plus dynamiques, disponibles pour s’emparer de l’idée forte : « Même si ce n’est pas facile, nous sommes capables de faire autre chose et mieux », comme l’exprimait une travailleuse des Fralib à la Fête de L’Huma. La propagande par l’action est toujours plus forte. Des coopératives à l’autogestion généralisée, disait Henri Lefebvre, en juin 1968, pour souligner ce que le PCF refusait, en ajoutant qu’il était nécessaire et possible de viser une république autogérée.

Quelles sont les conditions et les possibilités de dépasser les logiques de domination qui façonnent la subjectivité des individus et contredisent les logiques d’auto-organisation ?

P.C.-S. : Relire Marx met en évidence un grand réalisme dans la lutte pour le renversement du capitalisme. Ainsi, les syndicalistes des USA, liés à l’Association internationale des travailleurs (AIT), ne pouvaient mettre à l’ordre du jour une revendication de "journée des huit heures" avant l’abolition de l’esclavage. Peut-être sommes-nous trop marqués d’un européocentrisme, en France, pour comprendre que Marx et ses camarades ont fait tout leur possible pour le succès de la lutte pour l’abolition de l’esclavage. De même, avec Engels, ils insistent sur la nécessité de l’organisation syndicale, pour les luttes à mener mais aussi pour les liens qu’elle crée et pour, ainsi, contribuer à détourner les hommes des propositions de remettre leurs femmes et leurs enfants dans des liens esclavagistes. La destruction des rapports capitalistes passe par la construction des rapports sociaux rendus possibles par l’évolution du travail.

On ne mesure pas assez l’actualité révolutionnaire des perspectives de Marx quand il met en évidence le savoir collectif dans la société, parmi les travailleurs, ce qu’il appelle le general intellect. Quand il en parle, au tournant des années 70 du XIXe siècle, ce n’est qu’une tendance minoritaire des rapports sociaux de travail. Lui et Engels mettent en évidence comment, à cette époque, les capitalistes préfèrent l’oppression et l’exploitation rude : les analyses du travail des femmes et des enfants pour user jusqu’à la corde des êtres humains parce que les machines ne produisent pas, dans telle ou telle situation, un différentiel de profit suffisant !

Pour le capitaliste, moderniser et produire mieux et plus n’est pas le souci principal. La modernisation, devant la pression revendicative et dans un cadre de concurrence donné,  peut être la réponse pour le seul but qui compte : accumuler le capital et en faire ce qu’en veut la classe dirigeante.

Le fétichisme qui fait fonctionner l’accumulation de profit suppose des individus qui se sentent valorisés par ce système. En même temps, l’ordre capitaliste les nie. N’oublions pas que les consommations "de masse" du Paris décrit par Zola sont contemporaines des analyses de Marx et d’Engels ! Ils étaient bien placés, entre Londres, Paris, Berlin, New York pour voir ce monde en mouvement. Et leur continuité, depuis 1843-44, aura été de contribuer à développer l’autre possibilité : la culture et les rapports sociaux des producteurs associés.

P.Z. : Nous avons besoin de nous changer nous-mêmes. Depuis la Révolution française, malgré des irruptions du peuple, nous sommes accoutumés à nous soumettre à des protecteurs. Si je suis demandeur d’emploi, je suis déjà dans une posture de dépendance. Et l'un des obstacles à l’engagement est de penser : « Je ne serai pas capable ». Nous nous reposons alors sur des leaders et finissons toujours déçus.

Il y a donc une nouvelle culture politique à faire émerger, non pas dans l’abstrait, mais inscrite dans les actes. Déjà, la question des coopératives, les assemblées générales des mouvements qui tendent à se substituer au primat du leader sur les participants, voire à un fonctionnement vertical des syndicats, les logiciels libres, les Pirates en Allemagne, les Indignés, le discours d’une part croissante d’abstentionnistes... sont autant de signaux de quêtes d’appropriation de la vie politique. Il y a, d’un côté, une forme de la politique de plus en plus obsolète qui fait la preuve de son impuissance, et, de l’autre, quelque chose d’encore immature mais qui frappe à la porte. Il commence à y avoir aussi dans la littérature l’expression d’une génération qui n’a connu que la crise et qui veut trouver comment sortir du désenchantement. Ces phénomènes bousculent les attaches partidaires : la dénonciation du capitalisme et l’aspiration des dominés à faire communauté en maîtrisant leur sort rendent de très nombreuses personnes disponibles à l’égard d’un renouvellement de la politique. Le problème est de savoir si cette aspiration au renouvellement sera détournée par des impasses populaistes ou sera considérée comme un levier à la transformation démocratique et révolutionnaire de la société.

Pourquoi la réduction du temps de travail doit-elle être au cœur du projet d’émancipation ?

P.C.-S. : Les capitalistes sont, collectivement et dans leurs rapports de force stabilisés, les maîtres du temps. Les exploités savent bien que leur vie est de ne pas disparaître dans la production et des consommations qui les enferment. Un esclave n’a pas de droit sur son temps, pas  plus qu’un paysan avant le renversement des institutions féodales. La réduction du temps de travail est à la fois une protection personnelle et une production interindividuelle d’activités libres.

Cela demanderait une autre discussion, une analyse décapante : les exigences des travailleurs comportent des limites à la journée de travail et aussi le développement de services gratuits, non marchandisés. Tel est le ressort de La critique du programme de Gotha, qui voit Marx s’opposer à l’horizon rabougri  de socialistes allemands de 1875 : leur "programme" visait "le partage des richesses", quand lui visait le temps, contraint ou libre, en vue  d’une organisation qui ne serait libre que par la diminution massive du temps contraint.

P.Z. : Poser la question du temps de travail, c’est poser la question du travail lui-même. Peut-on dissocier le temps passé en entreprise du reste ? Un enseignant qui lit un roman : il se détend ou il travaille ? Une infirmière d’une banlieue à forte présence de migrants participe à la défense des sans-papiers : la familiarité ainsi crée ne l’aidera-t-elle pas à faire son travail ? Comment peut-on être citoyen si on n’en a pas le temps ? À propos du communisme, Marx a, dans L'Idéologie allemande, une phrase formidable : « Le communisme, c’est quand je pêche le matin, je chasse à midi, je fais de la peinture l’après-midi et je fais de la critique le soir sans jamais être pêcheur, ni chasseur, ni peintre, ni critique… » Et l’on dégage ainsi un nouveau regard sur ce que peut vouloir dire émancipation. Il s’agit que l’individu se vive comme le plus uni possible avec lui-même. Pour parvenir à cette unité,  un des premiers actes nécessaires est la réduction du temps passé en entreprise. D’autant que la productivité a doublé depuis 1960 et s'est accrue de 50 % depuis 1980.

Entretien réalisé par Cerises

Une histoire de coopérative en construction

   

La compagnie Le pas de l'oiseau racontera en 2014 une histoire de coopérative. Après le village de L'héritage qui se frottait à la transformation du monde, ce sera au tour d'une entreprise et de ses coopérateurs de sentir que « le réel, c'est quand on se cogne ». Comme le notent les deux co-auteurs de la pièce, Amélie Chamoux et Laurent Eyraud-Chaume : « Les coopératives ouvrières sont depuis toujours une utopie réalisable qui suscite autant d'envies que de doutes. Si elles construisent des lieux où le travail prend sens, où l'humain est une fin et non un moyen, elles sont aussi un espace qui nous met face à nos contradictions, intimes et politiques. » Construit à partir de collectes de paroles dans les entreprises, cette création de théâtre-récit est co-produite par le comité d’entreprise des cheminots PACA et sera créée à l'occasion du Festival Off d'Avignon 2014.

La compagnie lance également une souscription auprès de diverses organisations (associations, CE, mutuelles...) afin de boucler le budget de production, lui aussi coopératif. Toutes les infos sur : www.lepasdeloiseau.org

Dossier de Cerises n°189, 27 septembre 2013

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