Sylvain Grandserre
Education
Abonné·e de Mediapart

29 Billets

0 Édition

Billet de blog 18 mai 2020

Quand le ministre cafouille, les instits bidouillent

La réouverture des écoles le 12 mai 2020 se serait donc bien passée. Pourtant, le ministre lui-même reconnaissait l'existence de « beaucoup de difficultés » et de « plein d'obstacles ». Mais, « plus de peur que de mal » nous dit-on. Or, ce retour est bien en trompe-l’œil pour qui analyse le tour de passe-passe qui nous a été offert. La ficelle était bien visible ! A condition d'ouvrir les yeux.

Sylvain Grandserre
Education
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Allaient-ils respecter le protocole ou bien leurs élèves ? Les professeurs des écoles ont finalement choisi d'assouplir le cadre officiel obligatoire en prenant des risques sanitaires et judiciaires inhabituels. Il leur avait pourtant été précisé que la réouverture devait se faire « dans le strict respect des prescriptions émises par les autorités sanitaires » (page 3). Certes, quelques images dérangeantes d'enfants parqués ont circulé ici et là, donnant à voir ce qu'est une école transformée, non pas en garderie, mais en gardiennage. Pour autant, a été souvent mis en avant le soulagement - sans doute sincère - des enseignants concernés, plutôt que les témoignages dissonants confirmant l'infaisabilité de la mise en œuvre globale du protocole officiel.

 Rappelons donc que si le bilan du retour d'enfants dans des structures scolaires a pu sembler positif, c'est pour des raisons évidentes et des circonstances exceptionnelles :

 => Faiblesse des effectifs constatés : on a parlé d'un million d'élèves. Cette estimation - que nul n'a pu vérifier - est apparue en titre de plusieurs articles sans un minimum de prudence vis-à-vis de la communication ministérielle. « Un million », ça sert à impressionner. Pourtant, rapporté au nombre d'enfants habituellement à l'école, on s'aperçoit que ça ne fait que 3 ou 4 élèves par classe.  On reste donc loin d'une « rentrée » ou d'une « reprise ». Pourquoi ne pas parler simplement d'accueil ?

=> Niveau inhabituel d'encadrement : forcément, Si 15 % des élèves sont accueillis par 50 % des enseignants, ça multiplie par trois le taux d'encadrement. Mais pour une réelle prise en compte des adultes, il faut également comptabiliser les ATSEM (Agents Spécialisés des Écoles Maternelles) et les AESH (Accompagnants d’Élèves en Situation de Handicap), voire même d’autres membres du personnel communal présents pour l’hygiène et le nettoyage.  Quand on se retrouve soudain à trois ou quatre adultes pour cinq enfants on comprend combien est inédite - mais aussi éphémère - cette situation.

=> Volontariat des parents : les enfants de retour en classe sont venus après décision parentale. Celle-ci a pu relever d'un choix mais aussi être imposée par le retour de parents sur leur lieu de travail. Des enquêtes ont montré que l'intention de remettre son enfant à l'école était plus forte dans les milieux aisés, ceux justement qui ont une plus grande connivence avec la culture scolaire et ses règles. Pourtant cela n'a pas empêché de réelles difficultés d'ordre affectif (oui, oui, la dame masquée avec une voix déformée qui ne veut pas s'approcher de toi, ni te prendre dans ses bras pour te rassurer, c'est bien ta gentille maîtresse !).

=> pression hiérarchique : Le ministre avait admis qu'une école ne pouvant respecter le protocole ne devait pas rouvrir. En bien des endroits, la volonté des autorités a été de passer en force malgré les indications contraires de l'Ordre des médecins et du Conseil scientifique. La hiérarchie a fait tout son possible pour donner l'impression que tout allait bien. Dans un message adressé aux directeurs d'école fin février, le Rectorat de Normandie interdisait de répondre aux journalistes : En cas de sollicitation des médias, je vous remercie de bien vouloir systématiquement renvoyer les demandes vers la cellule communication du rectorat […] et de n'accepter aucun reportage sur le traitement de la crise sanitaire du Coronavirus dans vos établissements ». Mais visiblement, pour le 12 mai, il y avait soudainement nécessité de faire de belles images pour le 20h.

 => non-respect du protocole : c'est le point le plus édifiant. Pour que cette réouverture se passe au mieux, le ministère a dû compter sur la capacité des enseignants à ne pas obéir aux recommandations en adaptant eux-mêmes ce protocole inapplicable. Ce « pragmatisme » et ce « bon sens », dont le ministre découvre enfin les vertus, lui auront permis de s'en sortir, en fermant les yeux sur une forme de désobéissance implicitement espérée. Parfois les vœux sont ainsi exaucés.

 Il apparaît clairement que cette « amorce » n'a strictement rien à voir à ce que serait une véritable reprise des cours (la reprise du travail n'a pas été nécessaire puisque les enseignants n'étaient pas en vacances comme l'ont laissé croire les « lapsus » de Sibeth Ndiaye le 25 mars puis Jean-Michel Blanquer le 12 mai). Il manquait à l'appel 85 % des écoliers et même s'ils reviennent en alternance (un jour sur deux, deux jours sur quatre, une semaine sur deux), l'objectif chiffré de 15 élèves à la fois dans une même salle semble totalement impossible à atteindre.

 Sans doute le ministre trouvera-t-il d'ici là une nouvelle façon de comptabiliser les élèves, les écoles et bientôt les collèges. Ainsi, n'est-il pas inutile pour finir, de revenir sur un joli tour de communication passé inaperçu. Lundi 11 mai, J-M. Blanquer a ainsi expliqué : « Dans toute la France [...]c’est à plus de 90% que les communes vont ouvrir leurs écoles cette semaine ». Attention : il n'est pas dit clairement que 90 % des écoles vont rouvrir mais que plus de 90 % des communes vont rouvrir des écoles. Dans de très grandes villes, il suffit donc que quelques écoles rouvrent pour que la commune soit ainsi comptabilisée ! Un tour comme ça, Houdini en serait resté baba !

 Sylvain GRANDSERRE
Maître d'école en Normandie
Auteur de « Un instit (confiné) ne devrait pas avoir à dire ça ! » 

Livre papier ou numérique (mars 2020):
https://www.esf-scienceshumaines.fr/hors-collection/355-un-instit-ne-devrait-pas-avoir-a-dire-ca-.html

Supplément numérique gratuit indépendant (mai 2020) :
https://www.esf-scienceshumaines.fr/pedagogie/361-un-instit-confine-covid-19.html

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Afrique
Kenya : le pays suspendu à des élections à haut risque
Mardi 9 août se déroulent au Kenya des élections générales. Alors que la population fait face à une crise économique et à une forte hausse des prix, ce scrutin risque de déstabiliser ce pays clé de l’Afrique de l’Est. 
par Gwenaelle Lenoir
Journal — International
L’apartheid, révélateur de l’impunité d’Israël
Le débat sur l’existence ou non d’un système d’apartheid en Israël et dans les territoires palestiniens occupés est dépassé. L’apartheid israélien est un fait. Comme le confirme l’escalade des frappes et des représailles autour de la bande de Gaza, il est urgent désormais de mettre un terme à l’impunité d’Israël et de contraindre son gouvernement à reprendre les négociations.
par René Backmann
Journal — Proche-Orient
Au moins trente et un morts à Gaza depuis le début de l’offensive israélienne
Parmi les victimes des frappes visant la bande de Gaza figurent six enfants et des dirigeants du groupe armé palestinien Djihad islamique. L’armée israélienne parle d’une « attaque préventive ».
par La rédaction de Mediapart (avec AFP)
Journal
Au Pérou, l’union du président de gauche et de la droite déclenche une déferlante conservatrice
Sur fond de crise politique profonde, les femmes, les enfants et les personnes LGBT du Pérou voient leurs droits reculer, sacrifiés sur l’autel des alliances nécessaires à l’entretien d’un semblant de stabilité institutionnelle. Les féministes sont vent debout.
par Sarah Benichou

La sélection du Club

Billet de blog
A la beauté ou la cupidité des profiteurs de crise
Alors que le débat sur l'inflation et les profiteurs de la crise fait rage et que nous assistons au grand retour de l'orthodoxie monétaire néolibérale, qui en appelle plus que jamais à la rigueur salariale et budgétaire, relire les tableaux d'Otto Dix dans le contexte de l'Allemagne années 20 invite à certains rapprochements idéologiques entre la période de Weimar et la crise en Europe aujourd'hui.
par jean noviel
Billet de blog
Réponse au billet de Pierre Daum sur l’exposition Abd el-Kader au Mucem à Marseille
Au Mucem jusqu’au 22 août une exposition porte sur l’émir Abd el-Kader. Le journaliste Pierre Daum lui a reproché sur son blog personnel hébergé par Mediapart de donner « une vision coloniale de l’Émir ». Un membre du Mrap qui milite pour la création d'un Musée national du colonialisme lui répond. Une exposition itinérante diffusée par le site histoirecoloniale.net et l’association Ancrages complète et prolonge celle du Mucem.
par Histoire coloniale et postcoloniale
Billet de blog
Michael Rakowitz, le musée comme lieu de réparation
À Metz, Michael Rakowitz interroge le rôle du musée afin de mettre en place des dynamiques de réparation et de responsabilisation face aux pillages et destructions. Pour sa première exposition personnelle en France, l’artiste irako-américain présente un ensemble de pièces issues de la série « The invisible enemy should not exist » commencée en 2007, l’œuvre d’une vie.
par guillaume lasserre
Billet de blog
Deux expos qui refusent d'explorer les réels possibles d'une histoire judéo-arabe
[REDIFFUSION] De l’automne 2021 à l’été 2022, deux expositions se sont succédées : « Juifs d’Orient » à l’Institut du Monde Arabe et « Juifs et Musulmans – de la France coloniale à nos jours » au Musée de l’Histoire de l’Immigration. Alors que la deuxième est sur le point de se terminer, prenons le temps de revenir sur ces deux propositions nous ont particulièrement mises mal à l'aise.
par Judith Abensour et Sadia Agsous