La part de l'Italie avant le référendum

Depuis l'Italie, seules 39 600 personnes ont profité du mécanisme de relocalisation des réfugié.es sur un an. Dans la matinée du 3 octobre dernier, environ 6 000 personnes ont été secourues puis acheminées en Italie par la mer Méditerranée. Ce fut plus de 5 000 le lendemain. Elles quittaient Sabratha, à 100 kilomètres de la frontière tunisienne, et à 75 kilomètres au nord-ouest de Tripoli.

Le début de l'automne charrie son lot de données et de questions concernant les migrations vers l'Europe par voie maritime. Selon l'Agence des Nations-Unies pour les Réfugiés (UNHCR), 130 000 personnes sont arrivées sur les côtes italiennes par la Méditerranée depuis janvier 2016. Si on inclue la mer Égée, ce sont 140 000. C'est déjà l'équivalant de l'intégralité des arrivées qui ont été enregistrées le long des côtes italiennes en 2015.

Des estimations aussi en hausse en ce qui concerne les morts et les disparitions. D'après les données du Missing Migrants Project de l'Organisation Internationale des Migrations (OIM), le nombre de morts en mer entre la Libye et l'Italie est passé de 2800 sur l'ensemble de l'année 2015 à 3500 entre janvier et septembre 2016 (précisément 3 600 actuellement, pour un total de 4 800 morts ou disparitions sur l'ensemble des mers et océans du globe).

 

Un pneumatique creuvé à la dérive dans la matinée du 4 octobre © Santi Palacios Un pneumatique creuvé à la dérive dans la matinée du 4 octobre © Santi Palacios

 

La situation actuelle en comparaison avec la Grèce

Pour l'instant, selon le dernier rapport de la Commission Européenne sur la relocalisation des personnes cherchant un refuge (daté du 27 septembre dernier), l'Italie compte au moins, parmi la somme des migrant.es enregistré.es sur ses territoires depuis janvier jusqu'à ce stade de l'année, 20 500 mineur.es non accompagné.es. À titre comparatif, c'est presque dix-sept fois plus qu'en Grèce sur la même période (1 225).

Par ailleurs, il est en moyenne arrivé 587 personnes par jour en Italie durant le seul mois de septembre. D'après le dernier rapport comparatif du Haut-Commissariat pour les Réfugiés, c'est cinq fois plus qu'en Grèce sur la même période de référence.

Cependant, bien que ces chiffres prouvent que l'Italie se trouve en ce moment face à un cycle d'immigration maritime et clandestine plus important qu'en Grèce, l'Italie ne parvient pas du tout à rediriger l'essentiel des personnes qu'elle accueille vers le reste de l'Union Européenne. C'est pourtant ce que prévoyait le cadre fixé par le mécanisme de relocalisation approuvé par les membres de l'UE en septembre 2015.

 

Selon le Ministère de l'Intérieur italien, les centres de rétention, ou d'accueil comme celui-ci, à Pozallo, hébergent à ce jour plus de 160 000 personnes © AFP Selon le Ministère de l'Intérieur italien, les centres de rétention, ou d'accueil comme celui-ci, à Pozallo, hébergent à ce jour plus de 160 000 personnes © AFP

 

L'échec du plan temporaire de la Commission européenne

À titre d'exemple, malgré l'approbation par l'ensemble des États membres de l'Union du plan de réinstallation de la Commission européenne, entre le 12 juillet et le 27 septembre 2016, alors que 2 242 personnes étaient redirigées à travers l'Europe depuis la Grèce, seules 353 personnes l'ont été depuis l'Italie (chiffres du dernier rapport de la Commission Européenne sur la question). Bien sûr, au regard du million de personnes parvenues en Grèce depuis janvier 2015, les données concernant les relocalisations des demandes d'asile depuis la Grèce sont aussi dérisoires : depuis septembre 2015, seules 66 400 personnes ont bénéficié du mécanisme de réinstallation depuis la Grèce.

Les mesures de la Commission européenne en matière de relocalisation des potentielles demandes d'asile n'étaient en toute évidence pas ambitieuses. En tout, la politique des quotas obligatoires prévoyaient seulement 160 000 places à travers l'Union Européenne pour rediriger des demandeurs d'asile présents en Grèce, en Italie et en Hongrie. À elle seule, l'Italie a enregistré l'entrée de 153 842 personnes sur son territoire en 2015. Lesquelles, ajoutées au 144 000 enregistrées depuis janvier 2016 jusqu'à ce jour, donnent déjà presque 300 000 demandes d'asile potentielles (chiffres du HCR). Ce qui prouve que l'Union Européenne doit se doter d'un plan de relocalisation pérenne.

 

Ce plan à minima ne fonctionne-t-il déjà plus ?

Au rythme actuel, les quotas migratoires décrétés par la Commission Européenne pour les années 2016 et 2017 ne seront vraisemblablement pas atteints. Cela est notamment dû au fait que l'objectif des 160 000 relocalisations ait été revu à la baisse suite à l'accord signé entre Bruxelles et Ankara. Puisqu'il ne faut plus compter que sur 100 000 places dorénavant, les relocalisations depuis la Grèce et l'Italie vers le reste de l'Union Européenne semblent d'ores et déjà avoir dépassé le seuil maximal (depuis ces deux pays méditerranéens, 108 000 personnes au total ont pu profiter du mécanisme de relocalisation des demandes d'asile depuis septembre 2015).

En outre, Autriche, Pologne, Hongrie et Slovaquie en tête, certains États de l'Union ne comptent pas remplir les objectifs de l'accord sur les quotas obligatoires, pourtant approuvé par l'ensemble des États membres. Ainsi, les plus de 600 millions d'euros alloués par la Commission Européenne au gouvernement italien pour faire face à l'afflux croissant de migrants seront bien insuffisants, car ils étaient inclus dans le cadre d'un plan européen désormais caduque. Comme la Grèce, l'Italie se retrouve donc esseulée face au manque de personnel qualifié pour encadrer des séjours sur le long terme : secouristes, équipes médicales, enseignant.es, psychologues, etc.

 

Plusieurs ONG aident les Gardes-Côtes italiens lors des opérations de sauvetage, comme ce fut le cas la semaine dernière © Euronews

 

L'Italie peut-elle s'en sortir seule ?

En ce qui concerne les sauvetages en mer, les Gardes-Côtes et la Marine Militaire italienne accomplissent il est vrai quelques prouesses depuis maintenant trois ans. Déjà plus de 200 000 personnes ont été secourues en mer sur cette période. Cependant, cette réussite serait impossible sans l'aide d'ONG comme la Migrant Offshore Aid Station (MOAS), la Croix-Rouge, Life Boat et Proactiva Open Arms, Médecins Sans Frontières, Sea-Watch ou Save The Children. Par ailleurs, quelques remorqueurs privés offrent occasionnellement leurs services lors des missions de sauvetage, tout comme la Marine islandaise, grâce au James Joyce, et la Marine espagnole, avec le bâtiment Reina Sofía. 

 

Vidéo tournée à bord de l’Astral par Aris Messinis (Getty Images/AFP), un voilier à moteur ayant servi comme bateau école aux États-Unis depuis les années 1970 avant d'être racheté puis réaménagé en embarcation médicalisée par l'ONG catalane Proactiva Open Arms, afin d'effectuer des missions de sauvetage au large de Lesbos d'abord, puis au large de la Libye dernièrement © Aris Messinis/AFP

 

Sur le plan de l'échelle budgétaire, la transposition du plan national Mare Nostrum appuyée par l'exécutif de Matteo Renzi et l'actuel Ministre de l'Intérieur, Angelino Alfano,en une initiative européenne gérée par l'agence Frontex, l'Opération Triton, ne semble pour l'instant pas totalement profiter à l'Italie. En effet, même si une grande partie de la zone d'action de la Marine est devenue une zone de surveillance restreinte aux seules côtes italiennes et gérée dorénavant par les budgets européens, le plan de solidarité européen n'a pas été poussé jusqu'au contrôle des frontières lybiennes, contribuant donc à la prolifération du commerce d'humains dans la région.

Sur terre, les quatre centres d'accueil principaux normalement dédiés à l'accueil de migrants sont à Pozzallo, Lampedusa, Trapani et Taranto. Néanmoins, à raison de 1 600 places sur chaque site, ils sont complètement saturés et l'essentiel de la prise en charge des migrants se fait dorénavant ailleurs (environ 70% selon le sixième rapport de la Commission Européenne sur la relocalisation des personnes cherchant un refuge). Comme l'État s'est engagé à verser entre 5 et 35 euros par jour et par personne aux coopératives prenant son relais, certains malfaiteurs avisés ont investi dans des centres d'accueil de demandeurs d'asile (CARA), voire les ont privatisés.

 

La Croix-Rouge n'a parfois pas d'autre choix que d'installer ses centres d'accueil sous les ponts, comme ici à Vintimille © AFP Archives La Croix-Rouge n'a parfois pas d'autre choix que d'installer ses centres d'accueil sous les ponts, comme ici à Vintimille © AFP Archives

 

Angelino Alfano, le Ministre de l'Intérieur du Nouveau Centre Droite (NCD), a pourtant annoncé le détail de son nouveau plan d'évacuation et de répartition de ces centres la semaine dernière. L'objectif visé : se passer de l'Europe et répartir les demandes d'asile sur l'ensemble du territoire, avec un ratio de 2,5 demandeurs d'asile en moyenne pour 1 000 habitants, selon trois types de communes distinguant les moins peuplées des plus habitées. Dans le cadre du Système de protection des demandeurs d'asile (Sprar), chaque commune devra se porter volontaire pour recevoir des aides de l'État. Ce plan national ne fait pas l'unanimité. Il est jugé trop contraignant par certains maires.

Cependant, l'interrogation réelle qui plane au-dessus de cette initiative concerne surtout les sources de financement que l'État italien s'engagerait à trouver. Certaines associations garantissant l'hébergement de ces personnes cherchant un refuge ne sont déjà plus soutenues par l'État depuis un an. Et compte-tenu de l'austérité qui conditionne les dépenses publiques et la situation délicate dans laquelle se retrouve actuellement le système bancaire italien, -à l'image de Monte dei Paschi di Siena, où l'ancien numéro un de Bank of America Merrill Lynch en Italie, Marco Morelli, vient de faire son entrée à la direction-, le doute concernant le financement de ce nouveau plan national est permis. 

Sans une résolution du conflit libyen, ni de nouvelles garanties de l'Union Européenne et un plan généralisé de relocalisation et d'accélération du traitement des demandes d'asile, on voit mal comment l'Italie pourrait se sortir de ce cycle de migrations qui n'en finit plus. De plus, les propositions de Dimitris Avramopoulos, le commissaire européen chargé des migrations, ne semblent pas aller suffisamment vite dans ce sens. C'est peut-être à l'image du manque de reconnaissance général de l'Union Européenne à l'égard des efforts fournis ces deux dernières années par l'Italie et la Grèce pour tenter de contenir les flux migratoires vers le reste de l'Europe, malgré leur endettement public. 

 

Enfin, cette situation pourrait se décanter avec la nomination d'António Guterres à la tête de l'ONU. Ancien Directeur de l'Agence des Nations-Unies pour les Réfugiés (UNHCR), il est à même de pouvoir faire évoluer les législations internationales concernant le droit d'asile, en introduisant, pourquoi pas, l'idée de rendre possible une demande d'asile effectuée depuis un pays tiers. Dans cette optique, le choix de l'académie italienne du cinéma de présenter aux oscars Fuocoammare, le film documentaire de Gianfranco Rosi sur Samuele Pucillo, un enfant de 12 ans vivant sur l'île de Lampedusa, devrait s'avérer être d'une aide salvatrice, bien que minime, pour l'Italie, la Grèce et ces personnes cherchant un refuge en Europe. Là où la politique institutionnelle est inopérative, l'art peut encore faire bouger les lignes. 

 

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