Le traquenard tendu aux musulmans par les athées

Le printemps républicain agrège des personnalités dont le principal combat est de taper sur le CCIF et de dénier la réalité de l'islamophobie. La démarche est toujours la même : discréditer des personnes en les liant de manière calomnieuse aux courants extrémistes de l'Islam. Mais pourquoi tant de haine ?

Quand j'ai découvert que François Morel avait signé le texte du Printemps républicain, je suis tombé de haut : comment cette personne dont j'adorais le travail pouvait être d'accord avec cette mouvance qui excommunie systématiquement des individus parce qu'ils sont proches d'un combat légitime (contre l'islamophobie) ou d'une association qui n'a jamais été inquiétée ni condamnée par la justice et dont les comptes sont transparents (le CCIF) ?

L'émancipation des individus

Capture écran du sketch "Les mémoires de Poulidor". © Deschiens Capture écran du sketch "Les mémoires de Poulidor". © Deschiens
Mon plus fort souvenir de François Morel est le sketch Les mémoires de Poulidor, qui commence ainsi :

François Morel (parlant à son fils) : « Qu'est-ce tu nous fait chier à lire ta ? Qu'est-ce tu nous fait chier à lire tout l'temps ? Hein ?! [regardant le livre que lit son fils :] Yourcenar, Adrien, c'est quoi ça ? C'est quoi ton Adrien ? »

Olivier Broche (le fils) : « C'est un empereur romain. »

François Morel : « Yourcenar c'est un emp'reur romain ? »

Olivier Broche : « Non, Adrien... »

François Moreil (le coupant en criant) : « Oui bon dit hein ça va hein !! Qui c'est qu'a taillé la haie là ? Qui c'est qu'a taillé... C'est ton Yourcenar qu'a taillé la haie ? Bon ! Alors ! Dis dont ! Ah dis dont ! Y n'en n'a combien des liv' ? Y n'en n'a combien des liv' ? Il n'a que ça : des liv', des liv', des liv', partout. Alors ? »

La suite du sketch est hilarante. Mais ce n'est pas le sujet. Le sujet est que j'ai adoré ce sketch parce qu'il donnait de l'espoir aux jeunes français qui grandissent dans des campagnes et/ou dans des familles où la culture n'est pas une source de vie, mais une peste à fuir avec des arguments débiles (« C'est ton Yourcenar qu'a taillé la haie ? »). Pour les jeunes français qui évoluent dans ce genre de famille, ce sketch était un encouragement à continuer à lire même si, dans leur entourage, ceci était perçu comme une tare plus que comme une habilité. C'était un encouragement à s'émanciper.

En me souvenant de ce sketch, j'ai réalisé que ce que visent les intégristes laïcs est du même acabit : si ils luttent autant contre le port du voile, c'est qu'ils sont persuadés que ce faisant ils vont libérer une femme du jouc stupide de la religion; si ils luttent contre une association qui défend des croyants et des pratiquants, ils luttent forcément contre un organisme qui empêche les individus de s'émanciper. J'y reviendrais.

De l'autre côté de la barrière

J'ai adoré les réalisations des Deschiens, surtout le sketch Le Pape qui fait une référence directe à la religion catholique. J'ai adoré ces sketchs même en suivant le chemin qui me ménera à un processus d'aculturation et qui m'éloignera de mon milieu intellectuel initial. Je suis arrivé à cet épanouissement grâce aux livres, grâce à la liberté de découvrir toujours et toujours plus de choses nouvelles, différentes, qui m'ont éloigné chaque jours de ce que j'étais la veille pour me rapprocher d'une nouvelle vie de plus en plus proche de ce que je suis1. Durant ce processus, j'ai pris plaisir à lire Le gêne égoïste et L'horloger aveugle, de Richard Dawkins, un activiste de l'athéisme qui milite notamment pour l'incompatibilité entre la science et la religion. Pourtant, aujourd'hui, je pourrais faire une critique bien charpentée de ses livres, car ce processus d'aculturation m'a amené à me convertir à l'Islam. Loin d'être un fardeau, mes lectures passées (comme les actuelles) sont au contraire une réelle richesse qui m'enracinent dans mes choix de vie de manière plus solide encore que si ils n'avaient pas été là.

Seulement, lorsque je suis passé de l'autre côté de la barrière, lorsque je suis devenu musulman via un choix né de l'émancipation, j'ai été soudain frappé de l'angle mort dans lequel sont enfermés les musulmans pratiquants et croyants. La charge contre eux est lourde : de la part des racistes pur jus pour qui le musulman est avant tout un étranger; de la part des chrétiens qui détestent la concurrence religieuse et qui veulent « évangéliser » les quartiers2; de la part des extrémistes juifs qui sont dans un combat où affaiblir partout les musulmans, c'est déligitimer la cause palestinienne; de la part des personnes légitimement révoltés par les attentats en France et qui font l'économie de la réflexion consistant à réaliser que 99% des musulmans ne commettent pas d'attentats; de la part des féministes, qui sont incapables de considérer que des femmes choisissent de porter le voile en raison de leur foi sans que celui-ci leur soit imposée par un homme; de la part des extrémistes athées qui estiment comme une finalité suprême (pour eux comme pour les autres) de rejetter la religion et de vivre sans frein. Ce sont ces derniers que je dis être victimes du « traumatisme catholique » : ils ont connu les injonctions liberticides de l'Eglise catholique, soit personnellement, soit via l'histoire de leur pays, et ils ont constaté que la vie était plus douce et plus agréable sans toutes ces injonctions. S'émanciper de la religion, c'est être libre, mâture, adulte. Seulement, la religion sur laquelle ils s'appuient pour raisonner ainsi est le catholicisme, pas l'Islam.

L'impossible musulman(e)

Une chose frappe beaucoup lorsque l'on passe de l'autre côté de la barrière : la place quasiement nulle pour un(e) musulman(e) qui pratique sa religion a minima (les 5 pilliers de l'islam) et qui ne commet pas d'attentat ni de violences antisémites (99% des musulmans de France).

Le/la musulman(e) qui pratique les cinq piliers de l'islam, et qui pousse le zèle à pratiquer la sunna (en faisant des prières supplémentaires non obligatoires, par exemple) ou en suivant de manière raisonnée3 les injonctions coraniques (comme porter le voile), est systématiquement vu comme un « intégriste » et/ou un « islamiste » (même si les termes ne signifient pas la même chose). En réalité, ce sont seulement des pratiquants zélés, comme ces chrétiens qui multiplient les prières dans la journée, ces bouddhistes qui font des séances supplémentaires de méditation, ou ces femmes juives qui se rasent la tête. On pourrait sans erreur appeler ces musulman(e)s des « orthodoxes » en raison de leur attachement à la Sunna et à la règle écrite. Mais en raison du manque de culture des contempteurs de l'Islam (celles et ceux qui ne lisent pas des « liv' » différents de leur culture de naissance), ces musulman(e)s sont qualifiés d'« intégristes » ou d'« islamistes ». Parfois, la simple image d'un barbu avec une trace sur le front suffit à le qualifier d'« islamiste », alors que la tâche provient de la multiplication des prières, et que la barbe (courte) provient de la Sunna.

Quant aux musulman(e)s qui pratiquent au moins les cinqs piliers de l'Islam en s'adaptant à la culture occidentale (par exemple lorsqu'une femme se voile pendant la prière et dans sa vie publique, mais qui ne se voile pas dans des milieux sociaux où cela ne passe pas), ils/elles sont vu(e)s comme des « taquyistes », des musulman(e)s qui se donnent l'apparence d'être comme les personnes qui les entourent, mais qui en fait ne le seraient pas. On ne sait pas pourquoi ils feraient croire qu'ils ne sont pas musulmans (en tout cas aucun argument solide et valide n'est avancé), mais c'est ainsi qu'ils sont désignés. Tariq Ramadan, qui a écrit deux livres4 sur les difficultés pour les musulmans à vivre dans des sociétés non musulmanes, est régulièrement désigné de cette façon, au mépris du contenu des livres cités dans lesquels il répond à des problématiques réelles qui rendent compliquée la vie des musulman(e)s pratiquant(e)s en Europe5, sans aucune autre finalité que respecter leur foi.

On arrive enfin à la seule figure du/de la musulman(e) acceptable par les contempteurs de l'Islam en France : le/la musulman(e) athée, laïc/laïque, non pratiquant(e). Cette figure là est acceptable, et même valorisée dans les media, le dernier cas en date étant celui de Sonia Mabrouk. Cette figure est valorisée parce qu'elle correspond aux critères de l'émancipation à la française - je ne vais pas tarder à y revenir. Dès qu'un(e) musulman(e) pratiquant(e) se révolte contre cette image unique donnée du/de la musulman(e) acceptable, on dit d'eux qu'ils sont des « intégristes » qui veulent empêcher les athées, laïcs/laïques, non pratiquant(e)s d'exister. Mais en mettant systématiquement en avant ces figures, on lutte contre la visibilité des croyant(e)s et les pratiquant(e)s, qui le ressentent à juste titre comme tel. Après tout, soit on montre l'image plurielle de l'Islam, soit on ne montre rien. Ne montrer qu'un seul côté est très largement tendancieux.

La lutte pour l'athéisme est un totalitarisme

Cette façon de favoriser des figures athées, laïcs, non pratiquantes en faisant passer les autres pour des suppôts du diable à excommunier et dont il faudrait interdire et etouffer les discours et les expressions, sert un combat en faveur de l'athéisme. Cela n'a rien à voir avec la laïcité (dans le sens de neutralité vis-à-vis des religions). Le passage de Pascal Bruckner dans Salut les terriens le 18 mars 2017 est à ce titre symptomatique. Il explique, en conclusion de sa discussion avec Yassine Belattar, que les islamistes s'attaquent à la France parce qu'ils ont peur que les musulmans, en France, deviennent indifférents à la religion, qu'« ils soient fatigués de leurs rituels, de leurs prières, de leurs prosternations, et décident de vivre en dehors de la tutelle divine, et peut-être de se rattacher ensuite à leur religion d'origine quand ils vieillissent ». Ainsi, lutter contre l'islamisme devient naturellement une lutte contre la pratique religieuse elle-même. Bien qu'il ne soit pas musulman lui-même, Bruckner termine son propos de la façon suivante : « Aider l'Islam, c'est aider tous les réformateurs, tous les sceptiques, tous les esprits éclairés, qui veulent adapter cette grande religion à la modernité. ». Ainsi, selon Bruckner, si un(e) musulman(e) ne veut pas être lié(e) aux objectifs des islamistes, il doit cesser ses rituels, ses prières et ses prosternations, et s'attacher à devenir sceptique vis-à-vis de la religion. Pour cela, il peut compter sur des non-musulmans, et en tout cas sur des pratiquants "faibles" ou des athées, et c'est effectivement ce qui se passe dans la mise en avant de figures musulmanes athées ou laïcs.

Le plus ironique dans cette histoire, c'est que Tariq Ramadan, honnis par les gens comme Bruckner, s'est fendu d'un livre remarquable intitulé Islam : la réforme radicale, qui détaille de manière très claire la plus grosse part des réformes à réaliser pour que les musulmans puissent retrouver le contact avec la science et la libération dans le respect de leur religion. C'est bien la preuve qu'il n'est pas lu par ses détracteurs, et que somme toute, un Islam non validé par celles et ceux qui font l'opinion n'a pas sa place à leurs yeux en France. C'est bien la preuve aussi qu'une réforme de l'Islam effectuée par un croyant ne satisfera pas les athées dans leur lutte héroïque contre l'islamisme. Comme si c'était leur affaire la façon dont les gens croient et pratiquent leur religion...

Pourtant, en Europe, nous tolérons dans l'espace privé des pratiques sexuelles masochistes, sadiques, ou scatologiques, mais on est révoltés dans le même temps par des gens qui pratiquent leur religion de manière zêlée. Il serait temps d'affirmer haut et fort que la religion, comme la sexualité, fait partie de l'identité d'une personne qui croie et qui pratique de son plein gré, et que l'on ne peut toucher à cette identité sans toucher à l'intégrité même de l'individu. C'est tout le drame vécu par les musulman(e)s pratiquant(e)s aujourd'hui en France : on leur nie toute place dans la société tant qu'ils n'attentent pas eux-même à leur intégrité en pratiquant moins, voire en ne croyant plus du tout. Comme méthode d'émancipation, c'est plutôt violent et cela provoque inévitablement une resistance, tout comme la volonté de diaboliser l'homosexualité au profit de l'hétérosexualité crée une resistance inévitable de la communauté LGBT.

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1. Une phrase de Lie t'seu exprime bien la finalité de ce processus d'aculturation que j'ai suivi : « Le but suprême du voyageur est de ne plus savoir ce qu'il contemple. Chaque être, chaque chose est occasion de voyage, de contemplation. ». Dans ce processus, nous ne sommes plus reliés au présent par la nostalgie de notre passé, composé d'ambiances, de mots, d'odeurs, de sons, qui créent en nous une sorte de tendresse avec ce que nous avons toujours été depuis notre naissance, cet univers dans lequel nous nous sentons chez nous. L'insécurité culturelle dont parle Laurent Bouvet (le chef d'orchestre du Printemps Républicain) correspond à cette nostalgie, cet ancrage dans la culture, et l'insécurité dont il parle est justement l'absence d'émancipation face à cette culture, emancipation qui pourtant nous amène finalement à toucher l'universel en nous.

2. Entendu dans une interview d'André Vingt-Trois pour la chaîne KTO il y a moins de six mois, que j'avoue ne pas pris le temps de rechercher à l'écriture de ce texte.

3. La manière raisonnée de suivre les injonctions coraniques se fait via des savants. La manière non raisonnée, c'est par exemple de prendre un verset et de l'appliquer brut de décoffrage (comme couper la main en cas de vol).

4. Les musulmans d'Occident et l'avenir de l'islam et Être occidental et musulman aujourd’hui.

5. Il faut vraiment pratiquer le jeûne du Ramadan en France et dans un pays musulman pour se rendre compte de cette différence. Ou bien être une femme voilée en France. Ou participer à des repas collectifs où la viande n'est pas hallal.

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