Roman d'été - Chapitre 10

Je choisis ma liberté parce que mon histoire en manque cruellement, influencée qu’elle a été par la dynamique ambiante, par les mouvements autour de moi, imprimée par d’autres forces que les miennes. Je n’aurai été qu’une coquille de noix sur un fleuve paisible.

Après le diner Lou et Florentin étaient rentrés chez eux grâce au Uber que leur avait commandé Jean-Luc, avouant au passage qu'ils n'avaient jamais utilisé ce type de service. Ils n'avaient pas l'habitude de prendre des taxis sauf pour se rendre à l'aéroport mais dans ce cas ils prenaient un des véhicules qui stationnaient à Gambetta, à trois minutes de leur appartement. Pourquoi auraient-ils fait autrement ? Ils remarquaient de temps à autre ces berlines noires aux vitres teintées tourner dans leur quartier mais ils n'avaient jamais compris l'utilité que pouvait avoir ce nouveau moyen de transport. Ils adoraient marcher dans Paris, c'était leur relation première avec la ville. Ils aimaient le métro, sa fiabilité, sa rapidité malgré ce qu'on en disait. Ils appréciaient le bus aussi, le dimanche surtout. Combien de fois s'étaient-ils affalés ensemble à l'arrière du 69 pour aller jusqu'au Champ de Mars en passant par la rue de Rivoli et les Invalides. Et puis il y avait les virées en trottinette autour du Père Lachaise ou pour aller dans un des restaurants de la rue des Vignoles. Pourquoi auraient-ils convoqué un véhicule de luxe et un chauffeur particulier pour leurs déplacements personnels ? Ces VTC qu'on pouvait héler en quelques clics sur son téléphone leur faisaient penser à ces domestiques qu'on sonnait à la belle époque pour apporter aux invités le café et les petits gâteaux sur un plateau d'argent. Lou pensait que ces prestations qu'on activait grâce à une appli mobile ne faisaient que faire ressortir au grand jour les millions de paumés prêts à se vendre pour une bouchée de pain. C'était le signe qu'on était revenu à la période précédent la première guerre mondiale, celle ou les inégalités sociales étaient les plus fortes. Elle s'était faite sienne de cette théorie après avoir digéré tant bien que mal le pavé de Thomas Piketty sur le capital. Ces cyclistes ou ces scooters qui déboulaient à tous les coins de rue transportant un plateau de sushis ou une pizza mal cuite n'étaient que le signe d'une société malade, d'un consumérisme exacerbé, de notre vacuité. Lou et Florentin ne se faisaient jamais livrer un burger, ils ne montaient pas avec ces chauffeurs payés moins que le salaire minimum qu'on notait avec des étoiles. Ça n'était pas eux.

Jean-Luc avait écouté sagement les états d'âmes de Lou et Florentin puis leur avait demandé de se presser le véhicule patientant déjà depuis plusieurs minutes en bas de l'immeuble. La pseudo leçon de morale qui lui avait été administrée lui en avait touché une sans vraiment réveiller l'autre qui continuait à dormir d'un sommeil profond. Charlotte avait elle noté cet particularité de la vie du couple, cela ferait une anecdote de plus à fournir aux journalistes toujours à l'affût de détails sur l'auteur. Florentin ferait un excellent misanthrope de plateau télé, mais ça ne serait pas avant la cinquantaine, pas avant son troisième ou quatrième roman.

Sur le chemin du retour Lou avait chuchoté puis braillé des reproches à Florentin. Il avait noté qu'elle devenait de plus en plus sensible mais ce soir elle avait franchi une limite. Sa sérénité se fissurait, des lichens, des mauvaises herbes surgissaient sur les pourtours de son jardin zen. Il connaissait la nature de l'angoisse qui effritait la personnalité de sa compagne, une fois de plus il était certain qu'il leur fallait virer vers de nouveaux horizons. Elle l'avait attaqué sur la façon qu'il avait de laisser Charlotte lui dire ce qu'il devait faire, sur cet adjectif de bobos que l'éditrice lui avait collé sur le front et sur lequel il n'avait rien trouvé à redire. Lou n'en pouvait plus qu'ils se fassent traiter de bobos à tout bout de champ, par son père, par ses oncles et tantes à Carpentras, par certains de leurs amis. Elle ne jouait pas un jeu, elle essayait de faire de son mieux, d'être bienveillante, de vivre en intelligence, en recul sur les événements, à distance de ses affects, en sobriété, en tenant compte qu'il y avait sept milliards d'autres êtres humains sur Terre. Et malgré tous ses efforts, on la rangeait sous une expression sociologique débile. Elle ne collait jamais d'étiquettes aux autres, ces gens qui la catégorisaient donnaient l'air d'être malheureux mais ce n'était sûrement pas sa faute. Personne ne savait ce que le terme signifiait. Pour les ados du neuf trois, les bobos habitaient dans le 16ième, pour les neuilléens, les bobos résidaient à Montreuil, pour les montreuillois, ils se nichaient dans le 4ième arrondissement, pour les habitants du Marais, ils squattaient plutôt dans le 11ième qui les imaginait dans le 18ième autour de la rue Lepic. Pour les basques, c'était les douze millions de personnes qui vivaient en île de France, pour les Bretons, c'était toutes les voitures immatriculées 75, pour les marseillais, c'était Aix-en-Provence. Bobos devenait un mot valise. Florentin avait acquiescé tout en soutenant que le terme étaient l'exact opposé du mot beauf. Le beauf manquait de savoir-vivre, ne parlait pas de langues étrangères, il ne conceptualisait pas, c'était un beauf quoi. Les bobos étaient simplement le contraire, ils avaient fait des études, voyageaient, parlaient anglais et ne passaient pas leur temps à danser le Madison, à écouter du Jean-Jacques Goldman ou à réfléchir à ce qu'ils achèteraient à la prochaine foire aux vins. Les bobos essayaient d'évacuer le matérialisme, le populisme et le racisme, il y avait du boulot. Lou avait argumenté que le beauf était un concept tout aussi vague et que donc sa démonstration ne tenait pas. Florentin avait avancé que c'était les beaufs qui avaient inventé le mot afin de se venger d'années d'humiliation. Puis ils avaient conclu en riant que ce débat était absurde. Souvent, leurs joutes verbales les amenaient tous les deux à endosser la même opinion. C'était ce qui les rendait fort, le dialogue les avait toujours rapproché. Mais dans un sursaut inattendu Lou était sortie de ses gonds mettant sur le dos de Florentin leur impossibilité d'avoir un enfant, il travaillait trop et l'énergie qui lui restait, il la dépensait à écrire, il ne faisait pas de sport, il ne faisait pas attention à ce qu'il mangeait, n'avait pas été plus d'une fois au cours de yoga malgré ses promesses, avait insisté pour partir en Birmanie l'été dernier ce qui l'avait exténué, ne faisait pas l'effort d'aller voir le gynéco avec elle, de se renseigner sur les moyens d'augmenter sa fécondité. Il ne l'avait pas reconnu dans cet excès de colère, il avait préféré encaisser, ne pas surenchérir. Le chauffeur sentant que le climat était délétère leur avait offert des fraises Tagada qui les avaient un peu calmé, puis ils s'étaient tus tous les deux à l'arrière de leur premier Uber. Finalement c'était peut-être Uber qui avait sauvé leur couple cette nuit là, les nouvelles technologies ont parfois du bon.

Florentin avait mal dormi, il avait ressassé tout la nuit de samedi à dimanche cette injonction que Charlotte lui avait lancé la veille au débotté: "Offrez-vous un moment de liberté, vous avez presque quarante ans." Il s'était levé tôt et avait tenté de se calmer en écrivant plusieurs pages dans son journal, partant dans de long passages survoltés sur le thème de la liberté. Si Lou était tombée dessus, elle aurait pu les prendre pour une lettre de rupture.

"Je choisis ma liberté parce que mon histoire en manque cruellement, influencée qu’elle a été par la dynamique ambiante, par les mouvements autour de moi, imprimée par d’autres forces que les miennes. Je n’aurai été qu’une coquille de noix sur un fleuve paisible.

Je fais le rêve fou et prétentieux d'être en contrôle de ma vie même si c’est illusoire. Je refuse désormais de suivre un mouvement autre que celui-ci que j’aurais conçu. J'ambitionne de penser par moi-même, de lire par moi-même, de vivre par moi-même, de vivre donc. A 40 ans, c'est la mort pour la plupart des héros dans la littérature occidentale, c’est au contraire la sagesse naissante dans la philosophie taoïste (thème d'une magnifique conférence de François Jullien: "Mourir à 40 ans".)

C'est décidé, je vais m'offrir un moment de liberté.

J'en assumerai les conséquences. Un véritable moment de liberté sans conséquences, çà n'existe pas. On a toujours le choix. Il suffit d'avoir le courage d'assumer. Comme ce soldat allemand à la fin de la deuxième guerre mondiale qui refusa d’exécuter un prêtre italien et en subit le contrecoup en étant froidement assassiné par le commandant du peloton d'exécution. On a toujours la liberté d’agir mais les fenêtres de tir sont parfois courtes, il faut connaitre cela au moins une fois dans sa vie.

Ces centaines de pages que j'ai écrites sont en quelque sorte le premier acte libératoire. "Je suis comme l'esclave qui vient de briser une première chaîne, qui peut soudainement faire de nouveaux mouvements qui lui permettront de briser d'autres chaînes". Ces feuillets noircis même si ils n'ont aucune valeur littéraire, m'auront servi à m'élever. J'ai toujours épousé le mouvement des autres. A moi de créer mon propre mouvement. Pour le peu qu'il me reste à vivre, je tiens à me porter, c'est la moindre des choses. Repartir de zéro, d'une page blanche.

Mais qu’est-ce que la liberté ? Qui est vraiment libre ? On ne peut pas être libre tout le temps. On peut juste connaitre des périodes de liberté, en dehors du temps et des autres, découvrir qui vous manipule, s’en extirper, s’en émanciper temporairement. De la même manière que le travail, les voyages, m'ont affranchies du carcan familial, que Lou m'a libéré du caractère toxique des entreprises, en suivant Charlotte et sa maison d'édition, quelles nouvelles chaines suis-je en train de briser et sous quel nouveau joug suis-je entrain de tomber?

"Le libre arbitre ne veut proprement rien dire d'autres que ne pas sentir ses nouvelles chaînes" écrivait Frédéric Nietzsche dans Le Voyageur et Son Ombre.

Je n'ai pas l'impression que d'autres chaînes sont apparues. Peux être suis-je déjà mort? La mort ne serait-elle pas l'état ou nous devenons libres de nos chaines? Cette pulsion de mort inventé par Sigmund Freud n'existerait-elle pas pour permettre la délivrance, pour nous rendre une fois pour toute libre de tout carcan?

Pour Sartre au contraire, tous les hommes sont libres sans le savoir. Suis-je Sartrien ou Nietzschéen?

Les philosophes n'ont jamais cherché que la vérité. Ils sont incapables de trouver ma vérité. Existentia est singularium. Je suis seul comme je l'étais souvent enfant, en plein milieu du mois d'août à arpenter avec mon vieux bikloun Peugeot les rues désertes de Villebon, les terrains vagues de ma lointaine banlieue".

 

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