Sylvère FARRAUDIERE
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Billet de blog 14 mars 2022

A quand le Musée dédié à l'esclavage en Martinique

Cette question, posée par pétition publique , au Président du Conseil exécutif de la CTM, et plus largement aux élus martiniquais et à la presse, depuis le 17 novembre 2019, a déjà recueilli de très nombreuses signatures favorables. Elle est complétée par le présent plaidoyer.

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  1. Un essai très prometteur : l’esprit du Courbaril

Le 17 décembre 2013, à l’Habitation Clément, le Président du conseil régional de la Martinique, Serge Letchimy et monsieur Bernard Hayot dégageaient L’esprit du courbaril[1] qui animait le Rendez-vous du courbaril, survenu 12 ans plus tôt. Mais, pourquoi tarde-il tant à prendre son envol, pour la fraternité retrouvée entre Martiniquais ?

Edouard de Lépine consacre avec enthousiasme, un chapitre de son livre-hommage à son ami Camille Darsières, pour relater la participation d’Aimé Césaire, au Rendez-vous du Courbaril, dénomination qu’il dit préférer à Rendez-vous d’Acajou, qui aurait pourtant l’avantage d’indiquer le lieu de la rencontre, l’Habitation Clément au quartier Acajou du François, le 17 décembre 2001. Aimé Césaire répondait à l’invitation de Bernard Hayot, propriétaire des lieux, pour planter un jeune courbaril, au cours d’une cérémonie voulue symbolique. Le récit qu’en fait de Lépine, la retranscription du discours prononcé par Aimé Césaire le jour du rendez-vous, l’interview par Tony Delsham de Bernard Hayot, l’allocution de ce dernier aux obsèques d’Aimé Césaire, le 17 avril 2018, de même que les écrits que l’Association Tous créoles-Martinique a confiés à l’Internet, laissent à penser que ce rendez-vous du courbaril revêt une très grande importance : Deux éminentes personnalités de notre vie publique mettent en scène la symbolique de l’arbre au service de la vie, du dépassement de la différence et de l’indifférence. Elles accordent leurs visions sur un devenir de la Martinique où la population serait unie en dépit de son histoire, à l’exemple de la feuille du courbaril, qui est bi-foliaire, comme le souligne Aimé Césaire :

« Une particularité botanique, sans doute, mais dans laquelle, je me permettrai de voir le symbole de la solidarité indispensable à notre peuple en notre époque de survie. »

Ces deux hommes mettent en avant les forces de la vie et de la connaissance qui sont associées dans la symbolique de l’arbre depuis la Genèse. « Ce qui est valable pour l’arbre est valable pour l’homme… » dit Aimé Césaire, qui évoque les vertus du courbaril relatives au temps dans son discours : « l’enracinement dans le roc, …, le courbaril... vainqueur, grâce à l’entêtement et au vouloir vivre … l’élan médité et patient… la démarche lente, mais résolue vers l’avenir ». Ces personnalités fixent aussi l’intérêt sur le biotope fragile de notre île qu’il faut protéger.

Cet événement, privé, a eu un grand retentissement dans la population à cause de la force symbolique qu’il véhiculait et de la renommée des acteurs. Un bémol apparut très nettement après la publication de l’ouvrage d’Aimé Césaire construit à partir de ses entretiens avec Françoise Vergès, en novembre 2005. Y sont rapportés des propos de jeunesse entre les deux élèves, amis, du lycée Louis-le-Grand, que sont Aimé Césaire en Hypokhâgne et Léopold Sédar Senghor en Khâgne. Ils découvrent ensemble le nègre fondamental en creusant au fond de soi, « par-delà toutes les couches de la civilisation » et se reconnaissent à cette certitude partagée : « Nègre, je suis, nègre je resterai.[2] »

Aimé Césaire est le Nègre fondamental, au rendez-vous du courbaril. « J’ai ma personnalité, et avec le Blanc, je suis dans le respect, un respect mutuel.[3] ».

Cette précision est importante, car, de fait, le symbole du courbaril incorpore physiquement, en plus de l’arbre, les deux personnes, Aimé Césaire et Bernard Hayot ; ce que ce dernier souligne lui-même : « Nous tenions que ce soit monsieur Aimé Césaire et personne d’autre. »

Aimé Césaire ne représentait donc pas la multitude face à Bernard Hayot, le premier des blancs, après 366 ans de cohabitation tumultueuse dans cette niche écologique unique qu’est la Martinique. D’ailleurs, Aimé Césaire était déchargé de ses responsabilités de député-maire depuis 1993. Cette position est rassurante pour tous ceux qui redoutent de disparaître complètement, sans laisser de trace en Martinique, après quatre siècles d’histoire durablement marqués par la mise en esclavage des nègres et le préjugé racial, alors même que ce danger est trop facilement moqué par ceux qui se sentent moins concernés. Bref, à ce niveau, on ne peut pas éluder le problème du métissage.

« Le métissage, selon la phrase tant de fois répétée dans les pièces d’archives, est “une suite de l’esclavage”. D’où le désir, dans une société déchirée par les préjugés raciaux nés de l’histoire, de minimiser et de faire disparaître si possible la souche noire, longtemps considérée comme infamante[4]. »

Conséquence ou pas, le dimanche 21 mai 2006, la célébration du 158e anniversaire de l’abolition de l’esclavage est organisée place Abbé-Grégoire aux Terres-Sainville par la municipalité de Fort-de-France, en présence d’une délégation de la communauté béké, ce qui pour certains serait « une première étape vers la fraternité retrouvée que Césaire appelait de ses vœux ». La deuxième étape se place le 17 décembre 2013, cinq ans après la mort d’Aimé Césaire. Son héritier politique, Serge Letchimy président du Conseil régional, en pèlerinage à l’Habitation Clément, ravivait la flemme et choisissait de ne retenir du rendez-vous du courbaril, que L’esprit du courbaril (ou la Leçon du Courbaril), alors que Bernard Hayot, lui, baptisait son courbaril « Arbre de la fraternité ». Pourtant, force est de constater que l’esprit du courbaril, dont l’idéalité reste chargée du poids d’Aimé Césaire, ne prend pas l’envol souhaité ; comme s’il véhiculait beaucoup plus d’interrogations que de réponses. De ce fait, l’esprit du courbaril apparait comme une trêve inopinée, un rêve insensé, un acte manqué ; il risque d’être rangé parmi ces fausses couches de la Martinique telles qu’elles sont conceptualisées par Xavier Orville :

« La Martinique n’a cessé d’être « enceinte » de projets et de destins qui n’ont jamais vu le jour ; elle n’accouche jamais de son propre devenir. Elle semble pourtant accepter la grossesse, mais en même temps refuser la naissance[5] »

Le nécessaire sauvetage de ce symbole est-il encore possible, pour débloquer et unir la société martiniquaise, ou doit-on se résigner à constater son anéantissement au fil des ans ?

      2. La solution : Libérer la conscience historique de tous-tes les Martiniquais-ses

« Creuse encore plus profond, et tu te trouveras au fond de toi, par-delà toutes les couches de la civilisation, le Nègre fondamental… Nègre, je suis, nègre je resterai.[6] »

Comment ne pas entendre l’insistante invitation d’Aimé Césaire, qui passe le relais, à ceux qui veulent poursuivre son œuvre sans la renier ? Ceux-là même à qui il ne cesse de dire :

« … à chacun d’entre nous, une question est posée, et posée personnellement : ou bien se débarrasser du passé comme d’un fardeau encombrant et déplaisant qui ne fait qu’entraver notre évolution, ou bien l’assumer virilement, en faire un point d’appui pour continuer notre marche en avant.[7] »

Césaire connaît le choix majoritaire de ces concitoyens, face à ce défi. Il sait que ceux qui sont capables de s’exprimer utilement prônent le reniement, l’oubli, le refus du passé. Il sait l’étendue de l’idéologie mulâtre à laquelle la population est de plus en plus soumise ; il connaît les conséquences ravageuses de ce choix idéologique, en termes d’aliénation mentale du plus grand nombre. Frantz Fanon est là pour le préciser, en psychiatre :

« Le Noir est un homme noir ; c’est-à-dire qui, à la faveur d’une série d’aberrations affectives, il s’est établi au sein d’un univers d’où il faudra bien l’en sortir. » [8]  

Il qualifie ce Noir, c'est-à-dire, chacun de nous, Martiniquais-ses non-blancs-ches de « Peau noire, masques blancs », là où il s’agit de désigner des individus mulâtrisés, c'est-à-dire plus ou moins imbibés de l’idéologie mulâtre.

Pour effectuer le travail de conversion salutaire souhaité par Fanon, il est nécessaire de repérer les points d’appui des forces adverses. Là aussi, Frantz Fanon nous indique le cheminement vers la solution. Pour cela, il utilise la méthode qui consiste à supposer le problème résolu :

« Il n’y aura d’authentique désaliénation que dans la mesure où les choses, au sens le plus matérialiste, auront repris leur place. »

C’est là, incontestablement la mise en perspective de la mission d’éducation de la société. Ici, l’outil pédagogique le mieux adapté à l’objectif et à la permanence du temps, est le musée mémoriel. Paradoxalement, monsieur Bernard Hayot semble dire la même chose à sa manière, si l’on en croit l’article de France-Antilles du mercredi 19 décembre 2001, qui rend compte du Rendez-vous du courbaril, survenu à l’Habitation Clément deux jours avant :

« Monsieur Aimé Césaire est le plus illustre des Martiniquais. Il fait partie de notre patrimoine. L’habitation Clément se veut également être la mémoire de notre histoire. Les deux appartiennent donc à la Martinique et nous souhaitions depuis très longtemps qu’une action fût menée en vue d’avoir un souvenir de M. Aimé Césaire. »

S’il s’agit d’incorporer Césaire à l’Habitation Clément dans un contexte d’appropriation privé, c’est forcément limitant, mais, l’idée du musée est bien là. Elle dit qu’on ne peut pas s’approprier la mémoire de Césaire par surprise sans conséquences.

Le musée public est un lieu de ressourcement pour un cheminement adapté, à visée euristique introspective. Il a, de manière constante, la capacité de mettre en perspective, l’esprit du courbaril et la position d’Aimé Césaire sur l’esclavage colonial :

« Nous sommes de ceux qui refusent d’oublier. Nous sommes de ceux qui refusent l’amnésie, même comme méthode. »

Vouloir créer le Musée territorial dédié à la mémoire de l’Esclavage colonial en Martinique, c’est accepter l’héritage complet d’Aimé Césaire, c’est prendre le relais qu’il nous tend, c’est comprendre qu’il y a nécessité d’aménager un espace qui permet, de manière renouvelée, cette propédeutique indispensable au plus grand nombre pour se grandir en proximité du message de fraternité de l’esprit du courbaril. C’est dire que le Musée territorial dédié à la mémoire de l’Esclavage colonial en Martinique est le complément naturel de l’Habitation Clément, lieu chaud de notre histoire, par la volonté de son propriétaire et d’Aimé Césaire. Car, c’est bien en libérant la conscience historique du peuple martiniquais tout entier, que l’on peut conjurer la fausse-couche qui menace l’esprit du courbaril.

Le Musée Territorial dédié à la Mémoire de l’Esclavage colonial en Martinique est le signe matériel de la Martinique unie. Il est le laboratoire où s’élaborent et se renouvellent les forces de l’esprit et les forces du cœur indispensables pour atteindre la cohésion du peuple martiniquais, en ce sens que ces forces permettent, dans la concorde et le respect de la dignité de chacun, aux uns de recevoir le pardon sans l’avoir demandé et aux autres de se disposer à pardonner sans jamais oublier.

En conclusion, il faut bien se rendre à l’évidence, le temps pour créer ouvertement et démocratiquement le Musée territorial dédié à l’esclavage colonial en Martinique est bien survenu. Aimé Césaire nous y convie.

                                  Sylvère FARRAUDIERE,                                                                                                                                                        Ancien Inspecteur d'académie de la Martinique

[1] Association Tous créoles -Martinique.

[2] Aimé Césaire. Nègre je suis, nègre je resterai. Entretiens avec Françoise Vergès. Albin Michel, 2005. P28

[3] Aimé Césaire. Op., cit.

[4]Lasserre (Guy). La Guadeloupe. Thèse de doctorat, t. I, p.299.

[5] Jos (Joseph). Xavier Orville. Figures d’un destin, Éditions L’Harmattan, 2005, p.46.

[6] Aimé Césaire. Ibid.

[7] Aimé Césaire. Discours sur la négritude prononcé le jeudi 26 février 1987, à Miami. Présence africaine, 2015.

[8] Fanon (Frantz) : Peau noire masques blancs. Éditions du Seuil. 1952. P 6.

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