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Le Club de Mediapart mar. 9 févr. 2016 9/2/2016 Dernière édition

Femmes d'Égypte : la ligne rouge !

"Benât, masr, khat ahmar" : mot à mot "filles d'Egypte, la ligne rouge !".

"Benât, masr, khat ahmar" : mot à mot "filles d'Egypte, la ligne rouge !".

L'après midi avait commencé par 1un rassemblement devant le syndicat des journalistes, là où cette nuit déjà, des manifestants appelaient à se soulever contre les violences de l'armée.

Pendant ce temps, sur la place Tahrir, partiellement ouverte au trafic, des groupes se rassemblaient pour discuter, échanger les récits des derniers événements. trans.gif

2Les jeunes, qui ont conscience que tout le monde ne lit pas Facebook et Twitter, ont fabriqué des affiches faisant le récit des derniers événements pour informer à la fois les passants et les automobilistes qui, patiemment, se frayent un passage.

Quelques responsables politiques, certains fraîchement élus, ont fait le déplacement. Faciles à reconnaître : la cinquantaine dépassée, quand la plupart de leurs interlocuteurs ont moins de 25 ans. 4C'est une des contradictions du processus électoral en cours. Les jeunes ont fait la révolution, et les "vieux" se font élire sur la base des idéaux de celle-ci.

Et puis, vers 15h30, la place s'est remplie de groupes de femmes. Très vite, des hommes ont formé un cordon de protection autour d'elles, comme l'annonçait l'appel lancé sur Facebook cette nuit. Main dans la main, ceux-ci laissaient rentrer une à une toutes les femmes qui se glissaient à l'intérieur, et protégeaient de toute agression venant de l'extérieur. Durant toute l'après midi, ils ont encadré et accompagné cette manifestation grandiose, multicolore, multiconfessionnelle, multinationale.

5La ligne rouge, c'est celle qu'ont franchie les militaires, en tabassant ces derniers jours des militants/tes, des passants/tes, des femmes de tous âges, sans la moindre stratégie de "communication" dirait-on aujourd'hui. En fait ils ont fait comme ils font depuis des années. Mais ils sont tellement sûrs de leur pouvoir éternel qu'il n'ont rien anticipé des conséquences de leurs actes. Tout juste ont-ils pensé - par réflexe identitaire- à intimider des journalistes et à casser quelques caméras.

La ligne rouge c'est celle du tabassage de cette 6femme au soutien-gorge bleu que le monde entier a vu (merci aux reporters de Reuters) se faire massacrer par plusieurs soldats qui lui sautent sur le corps à coups de rangers et la frappent de façon ahurissante tout en lui arrachant ses vêtements. Elle semble avoir survécu et plusieurs femmes m'ont assurée que, cet après midi elle est sur la place, en abaya... donc difficile à reconnaître. Un des slogans les plus repris tout au long de ce cortège qui n'a cessé de grossir (au fur et à mesure, je pense, où les femmes ont été rassurées par la présence du service d'ordre) était : "les images sont plus crédibles que les discours", faisant allusion à la conférence 7du Scaf qui, hier soir, a déclaré ne pas avoir abusé de violences envers les protestants. "Ils mentent" dit la Une du journal brandi par de nombreuses manifestantes (ci-dessus, al-Tahrir).

Les femmes du cortège sont de tous les milieux sociaux, de tous les âges, certaines portent le voile, d'autres pas. Quelques unes sont venues avec les enfants dans les bras. D'autres ont le bras en écharpe, comme Aya que 11j'avais déjà rencontrée dans d'autres manifestations. Elle me raconte qu'elle a été arrêtée vendredi soir, devant le Conseil des Ministres. Elle a été amenée à l'intérieur, dans les salles de torture dont un journaliste du Point a fait une description si saisissante il y a deux jours. Mais elle a eu moins de chance que Samuel Forey : passée à tabac (un bras cassé, une jambe très abîmée), elle a aussi subi la torture à l'électricité qui donne ce spectaculaire maquillage dont j'ai parlé dans un post de février (voir ici). Les cernes violacés, claudiquant tout au long du défilé, et grimaçant chaque fois qu'un passant lui frôle le bras, Aya a tenu à rester jusqu'au bout, débordante d'énergie et relançant les slogans à tue-tête.

13Lorsque le cortège remonte la rue Talaat Harb, tout le monde sort aux balcons. La plupart des gens comme ces employés d'assurance, montrent des signes évidents de soutien et félicitent les femmes.

"Enzil, enzil" (descends ! descends ! ) se mettent à crier les manifestantes. Un mot d'ordre que je n'avais plus entendu depuis le 25 janvier, et qui avait fait provoqué alors une augmentation exponentielle du nombre de manifestants. Le cortège 15remplit à ce moment là la rue Talaat Harb, de la place du même nom jusqu'à la place Tahrir. Le soutien de la population autour est spectaculaire. Les cœurs se gonflent, après tant de jours et de nuits d'horreurs. C'est comme ça en Égypte depuis la révolution : des semaines d'horreurs, et, parfois, des minutes de bonheur.

Les femmes enchaînent "Dis : n'aies pas peur (au féminin, ma tkhrafîch), les militaires partiront".

Un autre slogan surgit : "Hommes d'Egypte vous êtes où ? Ces filles ce sont vos filles (femmes)". Surprise je me le fais répéter par ma voisine : le possessif me défrise un peu, pas elle. Ni les hommes qui nous servent de cordon de sécurité qui le reprennent à perdre haleine.

21Sur la rue Ramsès, ils repoussent quelques individus apparemment énervés. L'incident s'apaise vite et le cortège se retrouve devant le syndicat des journalistes, où d'autres manifestants attendent.

La joie des organisatrices est évidente. Il n'était pas gagné de faire sortir tant de monde dans la rue après les violences des jours passés. Les égyptiens/nes n'ont plus peur, c'est un détail qui a échappé aux généraux. Les manifestantes/ts sont maintenant plusieurs milliers et décident de repartir vers la place Tahrir.

Je pense à cette décevante manifestation du 8 mars dernier (voir ici) et je me dis que, parfois, l'histoire fait de sympathiques pieds-de-nez. Il serait bien déroutant, pour toutes les fées Carabosse qui se penchent actuellement sur le berceau de la révolution égyptienne, que celle-ci trouve une deuxième jeunesse grâce aux femmes... Comment intégrer cette affaire dans les schémas d'analyse ?

Le reste en images : rue Ramsès, la foule entonne la chanson bilâdy (mon pays) (voir ici), et un traveling sur la diversité des femmes, rue M Bassiouny horeyya (liberté !) puis "enzil" (descends !) (voir là).

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Femmes d'ailleurs... Pleurs

"Appel rediffusé par le M’PEP.
Le 27 décembre 2011.
La Faculté des lettres de l’université de La Manouba, près de Tunis (8 000 étudiants), est actuellement visée par des actions violentes de salafistes qui veulent imposer aux étudiantes le port du niqab dans les cours, et qui ont même agressé le doyen, l’historien Habib Khazdagli. Ils occupent l’étage de son bureau où il ne peut plus mettre les pieds. Le Conseil scientifique de l’université a décidé la fermeture de l’établissement.
Moncef Marzouki, avant son accession à la présidence de la République tunisienne, avait qualifié les salafistes de "hordes sauvages" dans une communication téléphonique avec le doyen Khazdaghli. Mais, après sa prise de fonctions - changement de ton -, il a déclaré, dans un entretien accordé au Journal du dimanche du 18 décembre 2011 au sujet de ces événements : "Cette histoire de niqab relève de la liberté individuelle de chacune. Qu’on en finisse et qu’on parle de sujets importants. Celui-ci est tout à fait marginal".
Les universitaires et chercheurs tunisiens comptent sur la solidarité de leurs collègues étrangers, et en premier lieu français, pour contribuer à arrêter cette lame salafiste qui veut régenter le pays. Cette solidarité peut se manifester par la signature du message ci-dessus à adresser à :
francoise.valensi@noos.fr ou marc.fellous@inserm.fr"

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L'auteur

Sylvie Nony

enseignante, militante syndicale et pédagogique, chercheuse en histoire et philosophie des sciences
Le Caire - Egypte

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