Haruki Muramaki vs Yokô Ogawa

Lire avec une paire de ciseau, ou pas

J’entame ma pile de livres japonais par le plus volumineux (1000 pages) : la trilogie 1Q84 par Haruki Murakami. Haruki Murakami, né en 1949, est un écrivain plébiscité au Japon et en Europe, et en attente du Nobel. Le titre 1Q84 fait référence au 1984 de Georges Orwell. Au contraire du livre d’Orwell et de sa noirceur, l’amour chez Marukami finit par triompher du mal, sur fond de désenchantement généralisé. Celui de deux générations, l’une révolutionnaire et utopiste qui avait 20 ans dans les années 70 et qui s’est égarée en chemin, en particulier sur la voie sectaire. C’est la génération des pères. L’autre qui a grandi dans un monde où le discours capitaliste, entre injonction matérialiste et cynisme, domine les représentations du monde et de soi. C’est la génération des fils et des filles dont font partie les deux héros principaux de la trilogie : Tango, un homme et Aomé, une femme. 

Dans ce monde où la réalité est promue au détriment des idéaux, Tango et Aomé sont inadaptés, chacun à leur manière,- douce et résignée pour Tango, violente et radicale pour Aomé. Tango, à l’occasion nègre pour un éditeur à l’affût de coups médiatiques, fait l’apprentissage de l’écriture, puis se destine à devenir écrivain, trouvant dans cette activité de quoi donner un sens à sa vie. Aoamé, coach dans le domaine du sport et du bien-être, a opté pour un féminisme radical. Elle liquide les hommes violents avec les femmes. Aux deux héros s’ajoute une kyrielle de personnages originaux . 

Le premier livre tient ses promesses. La peinture de la société japonaise est réussie. Comme dans ses autres livres, mais plus systématiquement dans 1Q84, la loi de dédoublement est prééminente. Le monde s’organise ainsi en univers parallèles, symbolisés par deux lunes, piégeant les héros de la trilogie. La fiction se déploie comme un éventail de possibles, -de fictions diverses valant comme autant d’hypothèses policières et métaphysiques. Si Shakespeare est l’autre référence obligée de la trilogie, c’est que son auteur à l’instar de son modèle tente de nouer l’ombre à la lumière, mélange les tons, -du grave au léger, du trivial au sublime-, et les genres. 

Je ne lâche pas le bouquin. Mais au 2 tome commencent à poindre les premiers signes de fatigue. J’aimerais que l’auteur resserre son sujet. Le ton guilleret finit paradoxalement par peser. Ses digressions philosophiques et ses innombrables références finissent par m’agacer. Remplissage ? Tics d’écrivain ? Une paire de ciseaux guide ma lecture. Je finis par retrancher tout ce qui a rapport à la nourriture, à la musique, aux voitures, aux fringues, à la course à pied, aux ratiocinations philosophiques. 

Au 3e tome, je découpe à toute vitesse des pans entiers de la narration. Les personnages au lieu de gagner en épaisseur sont devenus fins comme papiers à cigarettes. L’intrigue s’effiloche. Je me fiche de ce qui peut arriver aux héros. Je me doute que le méchant Guru est la marionnette de forces supérieures. Les couplets gnangnans sur la nature et les gènes m’horripilent. La recherche des causes que l’auteur développe tous azimuts m’égare.  Pour finir,  je lis à bride abattue toujours armée de ma paire de ciseaux. Je pousse un ouf de soulagement à la fin. H. Murakami a l’art et la manière de mener un récit, hélas, il fait trop de chichis !

 

Autre écrivain japonais découvert à la suite de H. Murakami, Yokô Ogawa, née en 1962, auteure d’une oeuvre prolifique, connue pour avoir écrit des textes courts jusqu’en 1996. Je lis Cristallisation secrète et dans la foulée, La petite pièce hexagonale. Après 1Q84, ces deux romans ont une sobriété rassurante, malgré leur réalisme magique. Cristallisation secrète est l’histoire d’une île et de ses habitants qui subissent un effacement progressif et inéluctable. Pourquoi cette disparition programmée? On ne le saura pas, et c’est très bien comme ça. 

Dans cette île où les souvenirs disparaissent, survivent des êtres que l’oubli n’a pas vaincus et qui deviennent  malgré eux des résistants. Des chasseurs de mémoire les traquent sans répit, organisent des rafles, tentent de les débusquer chez l’habitant ou dans des caches en ville ou dans les bois. Les îliens ne perdent pas tous la mémoire, mais tous sont frappés. La narratrice qui « vit des romans qu’elle écrits» est atteinte à son tour de ce mal étrange. Elle voit peu à peu disparaître ses proches, puis les objets familiers, enfin le mal gagne son corps. Un sentiment de vide l’envahit peu à peu, avec pour conséquence le dépérissement inéluctable et sans douleur de son être. Privée de mémoire, l’âme est calme, le corps ne ressent plus rien. C’est l’ataraxie. 

Pour lutter contre l’oubli et la tranquillité monstrueuse qui en résulte, la narratrice écrit un dernier livre qui constitue un deuxième récit dont elle est le personnage principal, réduit à un filet de voix. Cristallisation secrète est un récit oppressant, raconté avec douceur laquelle rend encore plus terrifiante la marche implacable et anesthésiante de l’oubli. Quand les choses disparaissent, la survie devient extrêmement précaire et les mots se vident de sens. « Enfin, l’eau c’est quoi ? Tremper ses pieds qu’est-ce que cela signifie ? Je ne comprends rien ; ça n’a aucun sens » dit la narratrice à son éditeur qui lui rétorque que ce qui importe quand tout disparaît « c’est le récit caché au fond des mots » ;

 Le roman de Yokô Ogawa est présenté comme « une subtile métaphore des régimes totalitaires »; déposséder les individus de leur mémoire pour mieux ériger un ordre nouveau, c'est le comble  de la surveillance. Mais les mots résistent grâce à l’écriture, cette cristallisation qui, par évaporation, fait apparaître leur secret. On peut y voir aussi une métaphore du travail de l’écrivain et de la lecture.  On ne peut écrire et lire vraiment qu’à la condition d’oublier son moi. 

 

La petite pièce hexagonale évoque  « les mystères de l’introspection, de la confession et de la psychanalyse. »  La démonstration est d’autant plus convaincante que le récit, en réalité, ne mentionne ni écrivain se livrant à l’introspection, ni prêtre confesseur, ni psychanalyste silencieux, mais une petite pièce à raconter où personne n’est là pour vous embêter. C’est un espace à soi mais ouvert à tous où chacun est libre de s’adresser à qui bon lui semble. On attend assis sur des chaises avant d’y entrer. Ce n’est pas une pièce à proprement parler mais une armoire hexagonale démontable, à une place, que ses deux gardiens -une mère et son fils- transportent de ville en ville. Entre ses parois de bois, dans le calme de son espace tubulaire, la parole éclot librement et au rythme de chacun : « Certains sortaient au bout de trois minutes, d’autres restaient enfermés  près d’une demi-heure, c’était très varié. » Une coupelle recueille l’argent laissé à la sortie par des gens qui semblent ne pas vouloir prononcer un mot de plus. La petite pièce forme aussi l’image bizarre de l’intérieur de soi.

 Le récit commence avec la rencontre d’une jeune femme avec deux femmes dans les vestiaires d’une piscine. Elle les suit sans trop savoir pourquoi jusqu’à la loge d’un gardien d’immeuble où se trouve la petite pièce. La jeune femme s’y rendra à plusieurs reprises mais toujours en se perdant. L’immeuble fait partie d’une cité décrépite aux confins de la ville entre un grand parc à l’abandon et une zone industrielle. Comme l’héroïne de La petite pièce hexagonale, le lecteur ne sait plus depuis combien de temps il marche en suivant le fin chemin serpentant du début à la fin de l’histoire. Plus qu’aux mystères de l’introspection, c’est à ceux du rêve, entre veille et sommeil, que nous invite Yokô Agawa. Un petit livre ( 110 pages), mais assez puissant, malgré sa fausse simplicité, pour nous plonger dans l’inquiétante familiarité d’une intimité où l’on ne sait plus distinguer entre soi et l’autre. Comme dans Cristallisation secrète, la disparition y est le grand ordonnateur: « ça m’est insupportable que tout disparaisse ainsi. Vous pensez la même chose, n’est-ce pas? Puisque nous avons saturé cette petite pièce de nos propres paroles. J’aurais voulu en garder une trace si infime soit-elle. Je me demande où je pourrai aller pour les retrouver. »

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.