Les vétérans: invisibles témoins du fardeau moral américain

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Après de nombreuses années à écouter Democracy Now! - heure quotidienne de nouvelles diffusée à la radio et sur le net en accès gratuit - , je me décide à tenter une petite chronique démocratique, une sorte de digeste biaisé du contenu inégalable de cette émission indépendante. Présentée par l’ineffable Amy Goodman et son compère Juan Gonzales, l’émission d’une heure se compose de titres et d’interviews avec un centrage particulier sur les conflits dans le monde, les inégalités aux états unis mais aussi, et depuis longtemps, sur l’environnement (et le climat en particulier).

A regarder gratuitement* sur www.democracynow.org

Cette semaine, deux vétérans devenus militants.

Aux Etats Unis, Veteran day (11 novembre) n’est pas une vielle histoire de poilus ni une histoire de vieux poilus. Avec plus de 6000 tués en Irak et Afghanistan, et au delà de 45 000 blessés, la guerre est bien vivante dans les Etats Unis d’Obama. Le Veteran Affairs (VA), office gouvernemental chargé d’apporter soins médicaux et aide financière aux vétérans a été au centre d’un scandale en 2014 quand il est apparu d’immenses failles éthiques et des retards dans le traitement des dossiers de santé des patients vétérans (certains moururent dans l’attente de leur traitement). Alors que presque tout le congrès votait et vote toujours les budgets faramineux de l’armée américaine (40% des dépenses militaires mondiales) qui a externalisé de nombreux services (y compris de combat) à des firmes privées, les vétérans sont laissés dans l’ombre par des médias zappant d’un groupe terroriste sanguinaire au nouveau.

Paradoxal?

Pas vraiment quand on comprend que parler des vétérans c’est parler de colère, d’os brisés, de visages brulés, d’alcool, de drogue, de rage, de sondes urinaires, d’opérations, de morphine, de divorce, de violence… bref de la maladie physique et mentale.

Matthew Hoh (MatthewHoh.com)

En 2009 , il est le premier officiel du département d’Etat à quitter ses fonctions pour protester contre la politique américaine en Afghanistan, en déniant ses bases politiques et militaires. Devenu élément actif de la lutte contre les traumatismes de  guerre (syndrome post-traumatique), Matthew explique qu’il n’existe pas de chiffres officiel des suicides de vétérans, seuls 30 Etats sur 50 communiquant ces données. Il semblerait cependant que 22 vétérans se suicuident chaque jour, dont 2 de retour d’Irak ou d’Afghanistan (des chiffres qui seront vraisemblablement amenés à augmenter). Lui même a organisé mille fois son suicide pendant de longues années (2007-2011) jusqu’a être sauvé par un psychothérapeute vétéran et par l’entre-aide de ses pairs pour « sortir des ténèbres » ou il vivait depuis son retour. « On rentre avec une image de soi brisée par le fait d’avoir fait des choses avec lesquelles on est en désaccord moral, cela détruit son âme en quelque sorte ». Entre mauvais traitements ou simple manque de traitement physique et psychologique par le VA, Matthew raconte son expérience de lanceur d’alerte. Disparu des médias après qu’une firme ait été employée par le commandement militaire central pour le discréditer publiquement, fort de son expérience de gradé sur le terrain et dans des postes stratégiques, il travaille actuellement comme chercheur au Center for International Policy.

Tomas Young (1979-2014), blessé 5 jours après son premier déploiement en Irak en avril 2004, paralysé à vie, personnage principal du film « Body of war the true story of an Anti-war Hero ». Tomas a passé 10 ans à parler, témoigner et écrire, contre la guerre. Comme d’autres, révolté, ulcéré (existe-il un mot?) d’avoir été envoyé dans le mauvais pays pour mener une guerre absurde. Dans une scène obscène, Bush Jr. feint de chercher "les armes de destruction massives" sous une table dans le bureau oval pour amuser le parterre endimanché du diner des correspondants. Les rires dans la salle en disent long sur la violence qu’un Etat peut, sans en être inquiété, épandre sur le reste du monde. A la fin d’une projection publique du film sur son engagment mentionné plus haut, accompagné à l’image par sa femme, Tomas annonce qu’il a décidé de mourir car il ne peut plus tolérer les souffrances liées à ses blessures. Dans un dernier message Tomas déclare: « Je veux vous dire Mrs Bush & Cheney, que moi, mes milliers de compères vétérans et les centaines de milliers de d’habitants d’Irak et du moyen Orient savons qui vous êtes et ce que vous avez fait »

Liens

Interview de Mathew Hoh

http://www.democracynow.org/blog/2014/11/11/veterans_day_special_former_state_dept

Remembering Tomas Young

http://www.democracynow.org/blog/2014/11/10/remembering_tomas_young_1979_2014_iraq

Military Voices Initiative Cette association a pour but de redonner la voix aux vétérans silencieux, notamment en illustrant leurs histoires par des petites animations. L’une d’entre elle, raconte l’amitié entre un soldat américains et deux enfants irakiens dont seule la guerre semble avoir l’improbable recette: « la nature de la guerre »

http://storycorps.org/animation/the-nature-of-war/

 

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