Par-delà le développement durable, transiter hors de Macronie

Le développement durable est apparu comme un moyen de réconcilier économie et écologie. Oubliant son caractère initialement subversif, le développement durable prospère dans la conception d'un capitalisme vert, particulièrement en vogue en Macronie (à l'image du One Planet Summet). Renouer avec la radicalité impose de penser une transition écologique citoyenne...

Le développement durable est apparu comme un moyen de réconcilier économie et écologie. Oubliant son caractère initialement subversif, le développement durable prospère dans la conception d'un capitalisme vert, particulièrement en vogue en Macronie (à l'image du One Planet Summet). Renouer avec la radicalité impose de penser une transition écologique citoyenne...

Le Rapport Brundtland (1987) pose les fondements du développement durable, défini comme  « un développement qui répond aux besoins du présent sans compromettre la capacité des générations futures à répondre aux leurs ». Si cette formulation est bien connue, elle n'en demeure pas moins floue. Si bien que, pour J. Theys (2001 ; 273), il s’agit d’ « un principe normatif sans norme ». Si cette liberté « d’appropriation » (B. Villalba, 2009) a largement atténué le caractère potentiellement subversif du concept de développement durable, en proposant une modification à la marge du modèle de croissance, la notion de transition, dont on questionnera la radicalité, a progressivement émergé.

 

Le développement durable, amender le modèle de croissance

De la croissance au développement durable

Le rapport du Club de Rome (1972), intitulé The limits to growth [traduit en français par Halte à la croissance], met en évidence que « le développement et l’environnement doivent absolument être traité comme un seul et même problème ». Alors que pour les économistes classiques excluent les ressources naturelles du champ de l’analyse économique, car « les ressources naturelles sont inépuisables, car sans cela nous ne les obtiendrions pas gratuitement », (J.-B. Say, 1815), la prise de conscience de la finitude des ressources, mais aussi des conséquences globales de leur utilisation va être à l’origine de la notion de développement durable. F. Perroux (1961) distingue la croissance, qui consiste en l’accroissement continue des quantités produites, du développement, qui correspond à « la combinaison des changement mentaux et sociaux d’une population qui la rend apte à faire croître, cumulativement et durablement, son produit réel global ». L’émergence de la notion de développement durable va donc relancer le débat entre croissance et développement. On distingue 4 grandes conceptions du développement durable (P. Bontemps et G. Rotillon, 2013 ; 99) : 1) L’ « écologie profonde », qui s’appuie sur la valeur intrinsèque de la nature (nature-sujet) et qui reprennent l’idée d’un « état stationnaire » ;  2) Les « écocentristes », qui s’appuie sur une valeur instrumentale de la nature (nature-objet) et sur un optimisme technologique pour faire face aux problèmes liés à l’environnement ; 3) Ceux qui considèrent que le capital naturel n’est pas (ou très peu) substituable par d’autres formes de capital (soutenabilité forte, substituabilité faible) ; 4) Ceux qui considèrent que le capital naturel est un capital spécifique, mais qui croient en une assez forte substituabilité entre capital naturel et capital produit (soutenabilité faible). Finalement, la conception qui prévaut aujourd’hui (bien qu’elle soit toujours contestée) peut être résumée en ces termes : « le fonctionnement d’un système de marchés libres et concurrentiels où les prix intègrent les coûts de l’environnement [auxquels on pourrait ajouter les coûts sociaux] aux autres composantes constitue le fondement d’un développement durable » (S. Schmidheiny, 1992 ; 37). Si bien que la notion de développement durable s’appuie communément sur trois piliers : économie, social et environnemental.

 

Remise en cause et limites conceptuelles du concept de développement durable

La théorie néoclassique, dont l’appropriation des questions environnementales et de la gestion des ressources naturelles est relativement récente (XXe siècle), va progressivement imposer une conception du développement durable qui cherchera à intégrer les contraintes environnementales et l’épuisement des ressources dans une perspective de croissance (croissance sous contraintes). Ainsi, R. Passet (1996) met en évidence un conflit des logiques, notamment entre « la nature [qui] maximise des stocks (la biomasse) à partir d’un flux donné (le rayonnement solaire), [et] l’économie [qui] maximise des flux marchands en épuisant des stocks naturels (non marchands) ». Par la suite, R. Passet (1996) distingue 3 dimensions (analogue aux trois piliers du développement durable) : la dimension économique (pilier économique), la dimension humaine (pilier social) et la dimension biologique ou naturelle (pilier environnemental). Or, la représentation de R. Passet repose sur la mise en cohérence et la « hiérarchisation » des différentes sphères : la sphère économique est un sous-système de la sphère sociale qui est elle-même un sous-système de la biosphère (cf. Figure 1).

Figure 1 – L‘approche écosystémique (R. Passet, 1996 ; 4). © René Passet Figure 1 – L‘approche écosystémique (R. Passet, 1996 ; 4). © René Passet

Alors que la notion de développement durable, dans une approche à « durabilité faible », vise à intégrer les considérations sociales et environnementales dans une « hyper-sphère » économique (cf. Figure 2), cette représentation permet autant de remettre en cause la conceptualisation du développement durable que de repenser le bien-être humain, mais aussi non-humain.

Figure 2 - L’approche dite de « durabilité faible » (A. Boutaud, 2005 ; 70). © Aurélien Boutaud Figure 2 - L’approche dite de « durabilité faible » (A. Boutaud, 2005 ; 70). © Aurélien Boutaud

A. Boutaud (2005), qui parle d’ « appropriation compétitive » – dont le succès de la responsabilité sociétale des entreprises (RSE) ou du greenwashing sont des illustrations – met en évidence le caractère négocié de l’émergence de la notion de développement durable. Pour autant, pour reprendre l’intitulé de sa thèse, le développement durable ne semble aujourd’hui capable que de « changer le pansement », en amendant de façon marginale un système économique basé sur la surexploitation des ressources et en se cachant derrière une « cascade de finitudes » (D. Bourg, 2012), à défaut de « penser le changement ». C’est dans ce contexte que la notion « transition » a pris de l’importance ces dernières années.

 

Penser la transition, renouer avec la radicalité ?

Une transition vers une exigence de « durabilité forte » ?

Pour D. Bourg et A. Papaux (2015), la transition est « un processus de transformation au cours duquel un système passe d’un régime d’équilibre à un autre ». Plutôt que de tenter de rendre le développement plus durable, la transition implique de changer les relations et les façons d’agir en société. D. Bourg (2012) distingue 5 chantiers de la transition. 1) Economique. Il s’agit de passer d’un modèle axé sur la croissance et basé sur la surexploitation des ressources à un modèle de « durabilité forte ». La question de la gestion des ressources est centrale, puisque la transition n’est elle-même pas neutre sur le plan des ressources naturelles ; sur le plan énergétique, par exemple, cela nécessite d’extraire en grandes quantités des métaux rares. Un autre enjeu associé (voir 4)), est celui de la sobriété, qui en constitue la première étape, d’après le scénario « 100% d’énergies renouvelables » de l’association Negawatt. 2) Démocratique. Si la transition nécessite de prendre ses distances avec le concept de développement durable, il n’en demeure pas moins utile de s’appuyer et de renforcer le principe de participation qu’il a participé à développer. La transition doit donc être vu comme un processus de renforcement de la gouvernance démocratique, en particulier à l’échelle locale (mais sans s’y limiter). La transition, de par le changement qu’elle suppose, suggère d’être comprise, acceptée et co-construite. 3) International. La globalité des enjeux (changement climatique, érosion de la biodiversité, migrations climatiques…) implique un renforcement des négociations et de la gouvernance internationale. 4) Modes de vie. S’il ne s’agit pas de « revenir en arrière », il paraît indispensable de reconsidérer les modes de consommation. 5) La gouvernance des entreprises. Une économie à « durabilité forte » ne saurait se composer d’agents économiques orientés uniquement vers le profit d’une minorité d’actionnaires. L’Economie sociale et solidaire (ESS), et notamment à travers des coopératives (gouvernance démocratique, juste répartition du résultat…), met en œuvre des principes pertinents pour penser les exigences de durabilité.

Face à ces chantiers, il s’agit donc de se questionner sur les modalités de mise en place d’une telle transition, et en particulier de sa transposition au-delà de l’échelle locale.

 

D’initiatives locales à une transition globale ?

Pour B. Latour (2017), face à l’impératif climatique, propose de ne plus opposer local et global, mais de définir un nouvel horizon politique « Terrestre ». La notion de transition à prouver son efficacité à travers de nombreuses initiatives locales – « transition towns », associations pour le maintien d’une agriculture paysanne (AMAP), circuits courts, habitats participatifs, jardins partagés… etc. L’économie circulaire, qui s’appuie sur le recyclage des déchets, mais aussi la conception de produits à longue durée de vie, dont la réparation, la maintenance et le réemploi (de tout ou d’une partie des composants) est facilitée (écoconception), est porteuse de promesses dans une perspective de « durabilité forte ». Par ailleurs, les mobilisations citoyennes permettent de redéfinir l’intérêt général. Par exemple, les mouvements zadistes permettent de mobiliser des territoires contre ce qu’on appelle les « Grands projets inutiles et imposés » - dont le film documentaire « L'intérêt général et Moi » de S. Metrich et J. Milanesi (2016) dresse le portrait[1]. A l’image de Notre-Dame-Des-Landes, c’est aussi une manière de proposer des modèles communautaires alternatifs, dont il sera intéressant de voir l’avenir après l’annonce de l’abandon du projet aéroportuaire. R. Hopkins (2010), initiateur du mouvement, insiste sur les trois composantes de la transition : la relocalisation des activités, l’agir local et le renforcement des liens de proximité. Si, comme on vient de la voir, la transition s’inscrit d’un mouvement bottom-up, il parait donc compliquer d’envisager un changement global. Est-ce à dire que la transition est cantonnée à une place marginale ? Pour L. Laigle (2013), « la portée de ces initiatives, leur capacité à essaimer [l’empowerment de manière générale] (…) dépendent du collectif d’acteurs qui les initient et des liens qu’il entretient avec l’action publique et les acteurs économiques ». Elle distingue 3 fondements de la transition : l’affiliation à un « état d’esprit », la constitution d’un collectif d’acteurs qui fédère une puissance d’agir.

Si la transition apparaît à la fois écologiquement et socialement durable, son lien fort au territoire dans lequel elle est à l’œuvre rend son extension lente et difficile, si bien que ce modèle présente de sérieuses limites dans le changement nécessaire à l’adaptation aux enjeux globaux. S’il ne s’agit pas de le remettre en cause, il semble essentiel de l’accompagner voire de l’impulser par une politique volontariste. J. Rifkin (2012), qui décrit une troisième révolution industrielle, distingue 5 piliers : une autre énergie (basée sur le renouvelable) ; un autre habitat (sous forme de microcentrales décentralisées) ; un autre équipement (axé sur la pile à combustible) ; un autre réseau (permettant des échanges pair-à-pair) ; un autre transport (basé sur le véhicule électrique). Bien qu’elle porte très largement sur une vision industrielle de la transition et qu’elle minimise les problématiques en termes de ressources naturelles, cette approche a néanmoins le mérite de proposer un changement global, tout en restant dans une logique de décentralisation (« power to the people »).

 

De la COP21 au One Planet Summit, on se dirige vers un nouveau capitalisme vert, basé sur la croissance et l’optimisme technologique. Or, une « prospérité sans croissance » (T. Jackson, 2010), plus juste et durable semble possible. Une transition écologique et citoyenne hybride, basée sur des initiatives locales et une planification écologique, paraît être un horizon souhaitable. Pour autant, sa radicalité résistera-t-elle à un capitalisme qui se verdit pour mieux prospérer ?

 

 

[1] Voir la bande annonce : https://blogs.mediapart.fr/julien-milanesi/blog/250516/linteret-general-et-moi-en-salles-le-1er-juin.

 

Bontemps, P., Rotillon, G., 2013 (1998), L’économie de l’environnement, 4e édition, Paris, La Découverte.

Bourg, D. Papaux, A., 2015, Dictionnaire de la pensée écologique, Paris, PUF.

Bourg, D., 2012, « Transition écologique, plutôt que développement durable. Entretien avec », Vraiment durable, p. 77-96. En ligne : https://www.cairn.info/revue-vraiment-durable-2012-1-page-77.htm.

Boutaud, A., 2005, « Le développement durable : penser le changement ou changer le pansement ? Bilan et analyse des outils d’évaluation des politiques publiques locales en  matière de développement durable en France : de l’émergence d’un changement dans les modes de faire au défi d’un changement dans les modes de penser ».  Sciences de l’environnement, Ecole Nationale Supérieure des Mines de Saint-Etienne, Université Jean Monnet - Saint-Etienne.

Hopkins, R., 2010, Manuel de Transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale, Montréal, Écosociété.

Jackson, T., 2010, Prospérité sans croissance – La transition vers une économie durable, Paris, De Boeck.

Laigle L., 2013, « Pour une transition écologique à visée sociétale », Mouvements, n° 75, p. 135-142. En ligne : https://www.cairn.info/revue-mouvements-2013-3-page-135.htm.

Latour, B., 2017, Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, Paris, La Découverte.

Passet R., 1996 (1979), L'économique et le vivant, 2e édition, Paris, Economica.

Perroux, F., 1961, L’économie du XXe siècle, Paris, PUF.

Rifkin, J., 2012, La troisième révolution industrielle. Comment le pouvoir latéral va transformer l’énergie, l’économie et le monde, Paris, Les liens qui libèrent.

Say, J.-B., 1815, Cours d'économie politique pratique.

Schmidheiny, S., 1992, Changer de cap. Réconcilier le développement de l’entreprise et la protection de l’environnement, Paris, Dunod.

Theys, J., 2001, « A ma recherche du développement durable : un détour par les indicateurs », in Jollivet, M. (dir.), Le Développement durable, de l’utopie au concept, Paris, Elsevier, p. 269-279.

Villalba, B. (dir.), 2009, Appropriation du développement durable : émergences, diffusions, traductions, Villeneuve d’Ascq, Presses Universitaires du Septentrion.

Vivien, F.-D., 2005, Le développement soutenable, Paris, La Découverte.

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