IESH: l'Université des Frères Musulmans?

Alors que la question du contrôle des imams hexagonaux apparait centrale dans la lutte contre la radicalisation, leur éducation est un sujet fréquemment discuté. Parmi les organismes participant à leur formation, l'Institut Européen des Sciences Humaines est certainement le plus important et cristallise, à lui seul, les inquiétudes et les zones d'ombre concernant la formation des imams en France.

Niché dans l'arrière-pays du Morvan depuis 1991, l'Institut Européen des Sciences Humaines de Château-Chinon, aussi connu sous l'acronyme IESH, forme dix nouveaux imams chaque année au terme d'une formation longue de sept ans et n'accueille pas moins de 250 étudiants par volée, auxquels sont donnés des cours portant sur le Coran, la théologie et la langue arabe.

Le succès rencontré par l'établissement et notamment sa santé financière ont d'ailleurs permis la création de deux antennes sœurs. L'une a ouvert dans la région parisienne, à Saint-Denis, en 1999, et l'autre en 2018 à Strasbourg. Le succès de l'institut parisien impressionne aussi: 1'600 étudiants y sont formés chaque année.

Alors que l'Institut Européen des Sciences Humaines et son corps enseignant prônent une formation donnée dans un esprit d'ouverture aux autres religions, la réalité des faits dérange. Qu'il s'agisse de ses membres fondateurs ou de ses soutiens intellectuels et financiers, tout confirme que l'essence même de l'institut repose sur une vision extrémiste et dangereuse de l'islam, située à des années lumières des valeurs officiellement prônées par l'école et sa mission pédagogique.

Les principaux membres fondateurs de l'institut inquiètent. Mahmood Zuhair est l'un d'eux: ingénieur irakien arrivé en France à la fin des années 1970, ce dernier est l'un des membres créateurs de l'Union des Organisations Islamiques de France en 1983, connue comme étant la plus grande organisation liée aux Frères Musulmans sur le territoire français.

Que dire aussi de Faisal Malawi, co-fondateur de l'institut? Ce Libyen d'origine, décédé en 2009, était aussi l'un des créateurs de l'Union des Organisations Islamiques de France et était connu comme son guide spirituel. Ses lettres de noblesses ne se limitent toutefois pas à cela. Faisal Malawi était aussi secrétaire général de la Al Jama'a al islamiya à Beyrouth, la branche libanaise de la sulfureuse confrérie, ce qui lui valut d'ailleurs en 1994 une interdiction d'entrer sur le territoire français pour liens avec une organisation extrémiste. Enfin, Faisal Malawi était aussi connu pour sa proximité avec Yusuf Al-Qaradawi, résident Qatari, connu comme le véritable leader spirituel des Frères Musulmans. Les deux hommes créèrent ensemble le Conseil Européen pour la Fatwa et la recherche à Dublin en 1997.

Yusuf Al-Qaradawi Yusuf Al-Qaradawi

Yusuf Al-Qaradawi, justement, est aussi une des personnalités très impliquées dans la vie de l'IESH. Ce dernier fut le responsable du comité académique de l'institut au moment de sa création et il conserverait aujourd'hui une influence majeure dans l'enseignement au sein de l'école. Peu rassurant lorsque l'on s'intéresse à ses positions controversées, notamment ses appels aux attentats suicides et au meurtre des homosexuels,son apologie du viol et ses positions foncièrement antisémites. Yusuf Al-Qaradawi est d'ailleurs interdit de séjour aux Etats-Unis ainsi qu'au Royaume-Uni.

Les sources de financement de l'institut soulèvent tout autant de questions dérangeantes. Les frais d'écolage 3'500 euros demandés aux étudiants s'ajoutent aux centaines de milliers d'euros de dons annuels effectués par des œuvres caritatives islamiques, notamment liées au Qatar. Ainsi, en 2015, ce ne sont pas moins de 880'000 euros qui furent versés par Qatar Charity UK, aujourd'hui connue sous le nom de Nectar Trust, entité qui finance de nombreuses organisations islamiques controversées à travers le monde chaque année et fortement liées à la confrérie des Frères Musulmans.

Le succès de l'institut en France s'est exporté.

Différentes ramifications agissant aujourd'hui sous la bannière de l'"Union des Instituts Européens en Sciences Humaines et Islamiques" ont vu le jour au Royaume-Uni, en Allemagne, ainsi qu'en Finlande. Ces instituts rencontrent d'ailleurs des critiques et un scepticisme semblables à ceux rencontrés en France. Par exemple, la branche britannique de l'établissement fut placée sous le feu des projecteurs par les médias britanniques qui révélèrent que l'attaque terroriste à l'arme blanche de Londres en 2013 avait été l'œuvre d'un ancien étudiant de l'institut - Michael Adebowale. Il convient d'ailleurs de noter que certains anciens étudiants français sont, eux aussi, pointés du doigt pour des positions dangereuses. C'est notamment le cas de Nabil Ennasri, ardent défenseur des Frères Musulmans et accusé de complotisme en France dans le cadre des attaques de Mohammed Merah et d'apologie du terrorisme.

Nabil Ennasri Nabil Ennasri

Un autre élément dérange considérablement: la reconnaissance accordée par le ministère de l'éducation français à l'institut parisien en 2009, octroyant le statut officiel d'étudiant à ses élèves, en dépit de l'extrême manque de transparence qui règne autour de l'organisme, du contenu des enseignements proposés et de la position de plusieurs de ses influenceurs faisant l'apologie du terrorisme. Nul doute que pour apaiser la situation et les craintes des Français concernant la radicalisation, une plus grande transparence sera nécessaire concernant la question si sensible de la formation des imams.

 

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