Architecture du malaise

Cette contribution est une réponse à l'article d'Isabelle Regnier paru dans le Monde le 19 novembre 2020. L'article en question parle d'un évènement tragique survenu au sein de l'école d'architecture de Paris Val de Seine en octobre dernier. Les propos tenus méritent toutefois rectification et recontextualisation.

Mme Regnier, vous écrivez sur l’architecture dans le journal du Monde. Je vois que vous écriviez à une époque sur le cinéma. Je suis donc ravi de constater que nous avons au moins deux passions en commun. Je ne suis pour ma part qu’un énième diplômé d’Etat en Architecture et j’écris en mon nom. Je viens apporter une réponse à votre article du 19 novembre dernier.

 

Nous sommes une génération sous pression. Depuis que nous sommes étudiants, on nous parle de cette crise qui n’en finit pas, du chômage de masse qui nous guettera toujours même après des années d’études.

 

Tout au long des cinq années que constituent le cursus d’architecture, les échanges enrichissants sont monnaie courante. Les exigences de trop et la pression également, malheureusement. Votre consoeur Alice Raybaud est allée au contact des étudiants pour relater quelques situations à l’école d’architecture de Paris Belleville, entre autres, dans son article du 19 novembre 2020. Ces situations paraissent ubuesques mais ne me surprennent pas, en tant qu’ancien étudiant et en tant qu’architecte.

Les dérives enseignantes sont nombreuses, à l’image d’une profession trop soumise aux impératifs difficiles d’une commande dite en raréfaction. En tant que dessinateurs architectes, sous couvert d’une « culture charrette », nous sommes tenus par une pression sociale et économique de toujours être le plus efficace, le plus vite, le moins cher pour le client. À la sortie de nos études, il nous est refusé le titre d’architecte. Pour cela il nous faut encore apprendre : la valeur de la responsabilité en son nom propre pendant une année d’études supplémentaire, tout en travaillant en agence à temps partiel, donc pour un salaire moindre. Cela dans l’optique de devenir un confrère rival, les agences d’accueil pourvoyant donc parfois à-reculons les contrats adaptés à cette ultime formation. Je passe sur les difficultés inhérentes à la profession dans sa pratique quotidienne que l’Ordre des Architectes, en véritable Sisyphe, peine à résoudre.

Nous serions en quelque sorte condamnés à nous endurcir pour survivre dans un monde néo-libéral où la responsabilité de chacun est toujours prééminente sur la garantie de l’intérêt général, pourtant fondateur de notre métier. Nous passons notre vie à travailler pour donner la clé de l’édifice lorsqu’il est enfin bâti. Nous devons prendre sur nous le poids de la responsabilité de la construction, savoir recevoir les désirs d’un bénéficiaire et les médiatiser pour les réaliser. C’est cela et tant d’autres choses être architecte. Les maux de notre profession sont nombreux et la visibilité de ces difficultés est plus que mineure dans les médias et parmi le grand public.

 

Les études seraient donc difficiles puisque le monde qui nous attend à leur sortie l’est aussi. Un constat absurde qu’il s’agit de questionner en premier lieu.

 

Le malaise dont vous avez fait le titre de votre article était présent bien avant la mort de Maël. Le malaise, par définition, existe dès qu’une ligne de tolérance est franchie. Cette ligne de tolérance, c’est d’apprendre que des étudiants se donnent la mort.

Dans un cadre pareil, la pédagogie et l’état d’esprit de l’ENSAPVS, bien qu’uniques en leur genre, ne me semblent pas être les causes à blâmer.

 

Nous sommes face à une difficulté étouffée, qui n’est malheureusement pas circonscrite à l’architecture. Un mal qui semble d’ailleurs commun à l’ensemble de l’enseignement supérieur français. On se souvient des paroles de Marie Desplechin et d'autres en 2012 dans un dossier sur les classes préparatoires, du film de Thomas Lilti sur la première année de médecine ou encore des révélations récentes de Mediapart sur les conditions des étudiants du Cours Florent.

Les études en France sont difficiles, tous domaines confondus. Les études d’architecture ne faisant pas exception à cette triste réalité.

 

L’école de Paris Val de Seine présente au moins quelques qualités qu’il s’agirait de valoriser. La pédagogie s’y articule autour de ses nombreux ateliers possédant chacun une identité propre. L’ensemble des promotions sont effectivement regroupées dans un même local, mais travaillent chacune sur un projet qui correspond à leur niveau d’apprentissage au sein d’ateliers conçus comme des lieux de compagnonnage où les connaissances des uns ont vocation à devenir le savoir de tous. Les plus expérimentés échangent alors avec les plus jeunes en amont et en parallèle des enseignements donnés par les architectes-professeurs.

Les étudiants ont la possibilité de choisir leur atelier en fonction du sujet principal, de l’équipe enseignante ou de l’ambiance générale qui règne dans les salles. Il n’est pas donné à tous de saisir l’importance de cette liberté pédagogique donnée aux étudiants. Il n’est pas non plus accessible à chacun d’oser en faire l’usage. Mais si les étudiants sont légitimés dans leur choix, c’est grandement grâce à cette camaraderie héritée des Beaux-Arts. C’est cette meme camaraderie qui permet la transmission de connaissances entre les atelier, une transversalité de l’informel qui donne aux étudiants les outils dont ils ont besoin dans l’élaboration de leur parcours.

À Val de Seine, remonter sereinement à l’atelier est toujours rendu possible par l’esprit de convivialité et de soutien qui y règne. Au delà des exigences de rendu, les camarades de promotion se soutiennent, les anciens avisent et les nouvôs viennent apprendre d’éventuelles erreurs.

Ces études « en vase clos », je les ai vécues pendant sept années à l’école de Val de Seine. Il y existe encore des traditions malveillantes mais qui sont progressivement réfléchies et rejetées au profit de ce qu’elles voulaient incarner : un esprit de convivialité. La chanson du Pompier, je l’ai chantée et fanfaronnée et ce, systématiquement habillé. Si quelques ateliers portent encore le nom de leurs illustres fondateurs, c’est en rappel de ceux qui avant nous se sont positionnés pour la diffusion de ce savoir particulier qu’est l’architecture. Auto-gestion, fanfares, Grande Masse, nombreuses sont les traditions réactualisées maintenant dirigées vers une culture partagée. Elle diffuse un esprit qui permet aux étudiants de se sentir inclus dans une communauté, au delà d’un esprit de corps et des distinctions entre les ateliers. Il me semble que l’entraide, même en temps de confinement, reste l’état d’esprit dominant à l’École d’Architecture de Paris Val de Seine.

 

L’architecture est une discipline rigoureuse. Il s’agit pour nous futurs praticiens d’en apprendre le langage, de se forger un esprit critique, d’y développer une capacité de réponse à des exigences, tant d’un site de projet compliqué que d’un public difficile. Dans cet esprit, les enseignants peuvent parfois nous pousser dans nos derniers retranchements mentaux, physiques et moraux. Leur responsabilité est ici, en théorie, de former les futurs sachants, les généralistes sans qui le bâtiment ne fait pas ville.

C’est cette pédagogie toxique à laquelle il s’agirait de se confronter. Il appartient aux équipes pédagogiques de l’école et plus généralement aux équipes coordinatrices des ministères de la culture et de l’enseignement supérieur de se pencher sur le sujet.

Le fonctionnement par atelier s’il intrigue et semble désuet vu de l’extérieur, permet au moins de compenser l’absurdité de certaines formes d’enseignement par la camaraderie et l’entraide régnant lors des études en architecture. Cette camaraderie potache, j’y vois une forme adaptée d’un héritage des Beaux-Arts, soutien moral, matériel et humain, maintenant destinée à pallier la difficulté d’un enseignement daté, aride et à réviser.

 

 

Les études d’architecture à l’ENSAPVS sont dures. Mais dites moi où elles ne le sont pas en France aujourd’hui ?

Non, le malaise n’est pas cantonné à l’École Nationale Supérieure d’Architecture de Paris Val de Seine dont le directeur, Philippe Bach (et pas Brach) avec toute son équipe se démènent pour améliorer l’accueil des étudiants dans les conditions que l’on connait en 2020.

Non, il n’appartient pas à une école seule de renoncer à la « culture charrette » mais bien à l’ensemble d’une profession tout autant soumise à la pression que les étudiants. Je ne pense pas vous l’apprendre à vous, spécialiste de l’architecture au Monde.

Oui, la réaction des amis de cet étudiant appelle à une société plus bienveillante. C’est donc cette société qu’il faut condamner plutôt que d’accuser les remparts particularisés à un malaise généralisé.

 

Il nous reste à tirer les bonnes conséquences de cet événement tragique. De tenter de comprendre quels maux systémiques gangrènent les études supérieures et l’architecture et de faire au mieux pour y remédier, de chacun selon ses moyens. 

Je vous remercie toutefois madame Regnier d’avoir abordé le sujet. J’espère sincèrement que d’autres de vos articles dans la rubrique architecture du Monde décortiqueront ce malaise dont vous avez effleuré l’ampleur mais malheureusement confondu la cause.

 

 

Tarik Abd El Gaber

Diplômé d’Etat en Architecture de l’ENSAPVS en 2017

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