(De nos envoyés spéciaux Jean Casanova et Andrée Bourdieu - Hôtel du Plat d'Etain - 7, rue du Plat d'Etain - Poitiers - Vienne. 6 Juin 2015)
« C'est difficile aujourd'hui d'être de gauche ». Évidemment beaucoup plus qu'il y a quelques années, sur les estrades, celles du Bourget ou d'ailleurs. C'est par ces mots d'introduction que Manuel Valls a ouvert son discours de Poitiers. S'adressant non pas à l'assistance, mais plus au-delà, à l'attention des médias et de l'opinion, à tous ceux à qui il est encore important de faire accroire que l'assemblée de Poitiers était un congrès politique.
Chers lecteurs, nous sommes donc revenus, Andrée et moi, non plus virtuellement, mais bien en chair et en os, sur les lieux, non pas du crime, mais de la «Grande Messe à Poitiers» évoquée dans notre billet du 23 Mai.
Et cette fois-ci, munis des recommandations de Rebrice Degray, lequel, au cours d'une longue conversation sur Skype nous avait quelque peu tancé sur l'analyse un peu légère qui faisait la trame de Grande Messe à Poitiers (GMP), (Ora pro nobis Manolo quoque et autres Gloria in excelsis Hollandeo). Vous n'avez pas oublié Rebrice Degray, célèbre médiologue et essayiste politique et son dernier opuscule Parasitisme et politologie paru tout récemment aux Éditions L'Empoignade.
(Parasitisme et Politologie développe une analyse originale selon laquelle, aujourd'hui, le corps de l'État, à quelque échelon que ce soit, central, régional ou local, est affecté de façon parasitaire par la greffe de quelques 200 à 300 000 personnes, tous appareils confondus, vivant des ressources affectées à la charge mandataire et, plus largement, des prébendes et sinécures corollaires. Rebrice Degray, en sociologue averti, n'utilise pas, pour désigner ce groupe social, le terme de « classe politique », réservant le terme de classe à une segmentation de nos formations sociales rattachée à la propriété ou non des moyens de production. Pour désigner ce groupe, dont l'étude montre que l'unique préoccupation reste sa reproduction, il utilise le terme plus pertinent de caste.)
Mais revenons aux recommandations de Rebrice Degray. Nous ne pouvons bien sûr vous restituer les images de cet entretien sur Skype, images difficilement stockables avec les faibles moyens technologiques et numériques à notre portée, mais au moins le contenu oral que nos petits dictaphones avaient capté sans difficulté.
Rebrice Degray, que nous vaut votre gentille volée de bois vert concernant nos analyses développées dans GMP (Grande Messe à Poitiers)?
Jean et Andrée, merci d'abord ! J'ai bien ri tout de même ! Mais enfin, vous faites un peu fausse route ! L'Assemblée de Poitiers ne doit pas être vue et analysée à travers le prisme d'une grande messe. Il y aurait là quelque concession à la mystification volontairement entretenue qu'il y fut cas, au-delà des artifices liturgiques, de croyance, d'espérance, voire de repentance ou de pénitence, toutes choses éminemment sacrées !
Et alors, selon vous, Rebrice Degray, de quoi Poitiers est-il donc le nom ?
Chers amis, quittons la métaphore religieuse et revenons à ce que fut réellement et très prosaïquement cette assemblée : une assemblée générale d'actionnaires.
Si, parmi ce que l'on nomme encore pudiquement adhérents, persistent encore quelques employés du gaz, institutrices retraitées ou généreux médecins de campagne, pour les 90 % restants, la dénomination d'actionnaires sera la plus conforme à la réalité. Tous détenteurs de mandats électifs, d'emplois publics ou privés obtenus à la dévolution ou à la fréquentation de l'entourage d'un élu, l'ensemble de cet actionnariat s'étant constitué sur la base de réseaux familiaux, amicaux ou prébendiers. Et les délégués à Poitiers ne sont rien d'autre que les représentants des quelques 80 000 petits porteurs recensés à ce jour.
(L´Assemblée Générale des Actionnaires est le moment privilégié pour les détenteurs d'actions d'une Société de s'informer sur la situation de l'Entreprise et de s'exprimer sur sa gestion. Différentes résolutions, telles que la fixation du montant du dividende ou des opérations sur le capital, peuvent être soumises au vote.)
Rebrice, quelle rudesse dans votre propos ! Mais enfin, à notre connaissance, il n'a pas été uniquement question de dividende actionnarial ou d'OPA inamicale, par exemple sur la turbulente petite firme en difficulté EELV ? On y a également parlé d'avenir.
Il y a été question d'avenir ! Votre remarque est tout à fait juste. Mais pas d'avenir au sens théologique : assomption, rédemption, ressuscitation ou autres fariboles célestes. Avenir au sens, quid de mon emploi, de ma carrière, de mes revenus si notre héros l'emporte en 2017, de mon rebond, et pas à Pôle-Emploi si, au contraire, il mord la poussière.
Il a été également question du mouvement des places mais, subtile distinction sémantique, pas du Mouvement des Places (Puerta del Sol à Madrid, Syntagma à Athènes ou Tahrir au Caire). Non tout simplement, mouvement des places au sens de la rotation des fauteuils au niveau du directoire de la Firme.
Rebrice, vos propos sont tout à fait glaçants. Iriez-vous pour parler de la Chose solférinienne jusqu'à utiliser le terme de Firme ? Car si l'on vous suit, c'est à cela que l'on aboutit.
Exactement ! La Firme est le mot que je cherchais. Et si l'on ne peut pas parler de plan socialiste au programme des travaux de l'Assemblée, en tous les cas le volet plan social en cas de restructuration fera probablement l'objet d'une étude approfondie.
Et dernière remarque de ma part concernant la lénifiante chute de votre GMP - Ite missa est, allez l'âme en paix - l'assemblée générale des actionnaires a de grandes chances de se conclure sur les prémices d'une future guerre de tranchée à l'intérieur de la Firme. Non quant aux programmes futurs de fusion-acquisitions, mais quant à la désignation du nom du mandataire pour les prochaines opérations de main-levée électorale, en 2017.
( Main-levée électorale : acte par lequel un créancier-électeur consent à cautionner l'inscription d'une sûreté prise sur un engagement donné en garantie par son débiteur-élu).
Chers lecteurs, évidemment nous connaissons tous la lucidité de Rebrice Degray, même si nous ne partageons pas la cruauté de ses analyses. Et pourtant, la lucidité est bien souvent cruelle. Car, au-delà de l'affichage de sérénité nécessaire pour se présenter sur les marchés électoraux, la Firme va être confrontée pour les deux ans à venir à la question du choix déchirant du mandataire.