( De nos envoyés spéciaux Jean Casanova et Patrice Orwell - Terrasse des Deux-Magots - 6, place St-Germain-des-Prés - Paris 6° 9 Avril 2015)
Vous pensiez bien que l'événement, c'en est un et il n'est pas négligeable, le suicide du père ou le parricide de la fille ainsi que son traitement médiatique n'allaient pas laisser Rebrice Degray sans commentaires.
Nous sommes allés à sa rencontre, non plus au lieu habituel, le bureau des Editions L'Empoignade, mais, cette fois-ci à l'endroit plus détendu, la terrasse des Deux-Magots, à Saint-Germain-des-Prés. Appellation peut-être pas si justifiée car vous découvrirez plus loin qu'en fait de deux magots, il n'y en a qu'un, même si l'on est deux pour le partager.
Rebrice Degray n'est pas en retard et nous prenons place tous trois autour d'un café crème. Je ne vous représente pas Rebrice, déjà bien familier pour vous, Rebrice le concepteur de la médiologie moderne.
Mise au point que nous ne manquons pas de réitérer : médiologie, de média et non de médium (mystérieux personnage à l'interface du monde des vivants et du monde des esprits). Médiologie, étude des phénomènes tenant à la transmission des idées.
Rebrice, le battage est extrêmement fort sur le thème du naufrage ou du suicide du vieux chef, corrélé à celui du parricide, Œdipe, Oreste… Marine, etc.
Il fallait s'y attendre et l'effet de cette polyphonie est tout à fait saisissant avec un cœur à deux voix sur le registre canon, l'un chantant le parricide, l'autre, superposé et décalé, en voix de basse, la mort du vieux chef naufragé et acculé au suicide.
Tous les ingrédients du drame antique sont réunis et une si belle occasion de gloser, décerveler et vendre du papier ne pouvait pas ne pas être saisie.
Rebrice, il est bien clair entre nous que tout ceci, après l'invention toute récente du "tripartisme", ne constitue probablement que la surface de tendances plus profondes qui travaillent le système de représentation partidaire français.
Bien vu, Jean et Patrice ! J'allais y venir. Que certains commentateurs voient là l'inéluctable choix entre le passé et le moderne, d'autres une manœuvre plus ou moins concertée entre père et fille, étape nécessaire de la dédiabolisation et de la mise en ordre pour la poursuite du chemin vers l'accès aux affaires, peu importe, intention calculée ou non, le résultat est là : jeter aux orties le froc fascisant pour revêtir une nouvelle robe, je n'irai pas jusqu'à dire de probité candide et de lin blanc.
Mais si la forme événementielle peut nous surprendre, la tendance lourde se vérifie, à l'œuvre depuis 2012, de la recomposition bipartidaire de notre paysage politique.
Vous dites recomposition bipartidaire, Brice, au moment même où il est question de tripartisme. Il y a là contradiction, au moins apparente.
L'opération tripartisme est un écran de fumée derrière lequel se construit, au coup par coup, l'événement d'hier en est un, la recomposition bipartidaire. J'en parlais hier avec Albain qui partage tout à fait mon point de vue.
Au passage, je me permets de vous rappeler que le tripartisme n'a existé en France que durant deux ans, de 1945 à 1947. C'était le nom donné à la configuration politique gouvernementale associant, sous l'autorité du Général De Gaulle, MRP démocrate-chrétien, SFIO et Parti Communiste, coalition chargée au lendemain de la Libération de mettre en œuvre le programme du Conseil National de la Résistance.
Vous serez d'accord pour admettre que ce n'est pas avec les 3 d'aujourd'hui que l'on refera ce qu'ont fait les 3 d'hier.
Brice, revenons à ce que vous considérez comme l'inéluctabilité du bipartisme en France.
Oui, Patrice ! Inéluctable dans le cadre institutionnel de la Ve, mais pas fatal si l'on s'en abstrait ! Une Constituante restaurant le mode de scrutin proportionnel, même partiel, aux dépens du mode de scrutin majoritaire à deux tours, sonnerait le glas d'une certaine forme de bipartisme, celui que nous connaissons depuis 2002 et que l'instauration du quinquennat a largement favorisé.
Ce bipartisme est même devenu, dans les conditions actuelles, fondamentalement nécessaire à la reproduction du système par le biais d'une alternance, un peu celle d'une horloge (l'horloge fait tic-tac, bipartisme, et non pas tic-tac toc, tripartisme, ou alors c'est qu'elle est déréglée et va s'arrêter).
La classe politique, et là je reprends le terme si affectionné de nos analystes en lui donnant son véritable sens, c'est-à-dire l'armée des 200 à 300 000 professionnels de la Politique et leur famille (je veux dire papa, maman et les enfants) (je n'inclus pas là les simples adhérents de base qui, eux, vivent d'un véritable travail), cette classe doit pouvoir pour survivre, y compris alimentairement mais pas seulement, car le standard de vie y est assez élevé, compter sur l'alternance bipartidaire et fera tout pour qu'elle se perpétue, y compris par la recomposition 3 en 2.
L'événement d'hier va y concourir, même si, je l'admets, il n'est pas certain qu'il soit prémédité. Quand une logique est en marche, elle a sa propre dynamique et n'a point besoin de chef d'orchestre souterrain.
Soyons plus précis, Brice, sur cette articulation nécessaire des Institutions et du Bipartisme.
Je vous ai choisi une image, celle des vases communiquants. Depuis 2002, quand un parti conquiert l'échelon présidentiel et législatif, il perd dans les cinq ans qui suivent toutes ses implantations locales, municipales, départementales et régionales et, au final, l'échelon suprême. Replongé dans l'opposition, il reconquiert peu à peu tous les échelons intermédiaires jusqu'au sommet présidentiel. Et ainsi de suite. Ce jeu ne peut se pratiquer qu'à deux et a le mérite d'assurer la visibilité dans le temps à toutes les carrières politiciennes des deux bords et uniquement de ces deux.
Vous comprendrez aisément, c'est le principe de l'entropie, la nécessité vitale de l'alternance pour ces 300 000 permanents, rajoutons-y familles élargies et réseaux clientélistes et prébendiers, cela fait beaucoup de monde.
Le modèle existe en biologie, c'est celui du parasitisme. Si le parasite devient pathogène pour l'hôte, il perd son substrat et peut disparaître. Il est lui-même nécessaire au bon développement de son hôte, l'idéal portant le nom de symbiose. La classe politique actuelle a besoin du bipartisme pour survivre et se reproduire. Entre nous, vivement un ténifuge !
Et alors, Brice, comme disent les camarades, concrètement ?
Eh bien, la dédiabolisation se poursuit ! Poussée à son terme, elle sera fissionnelle pour l'UMP ou son succédané Les Républicains, une partie d'entre elle migrant vers le nouveau pôle aimanté identitaro-populiste, l'autre rejoignant sur des bouées de fortune le vaisseau-amiral social-libéral. Accueil à bord assuré du capitaine et du commandant en second après qu'ils se soient défaits sur d'autres bouées de quelques récalcitrants encombrés sur ces flots tumultueux de leurs frondes et de leurs pierrieres, et hissé le nouveau pavillon libéral-démocrate.