(De notre envoyé spécial Jean Casanova - Grand Rendez-Vous I Télé/ Europe 1/ Le Monde - 1, rue Les Enfants du Paradis - Boulogne-Billancourt - Hauts-de-Seine 8 Mars 2015)
Rodomont a peur. Il a peur pour la France. Il n'a pas peur pour lui, car lui est intrépide. Qui en douterait à voir cette mâchoire volontaire, ces coups de menton, ces yeux bleu acier ?
Il y a 75 ans, aux heures noires de l'Etat Français du Maréchal Pétain et de la Résistance, point n'en doute, il aurait été de toutes les embuscades, de tous les déraillements de train, des exécutions de miliciens et des lancers de grenades dans les Soldatenkino. Peut-être aurait-il eu son nom sur l'Affiche Rouge.
Revenons plus sérieusement aux heures d'aujourd'hui. C'est pour la France qu'il a peur. Peur qu'elle se fracasse sur le FN. Ce sont ses propres mots. Mais ne l'est-elle pas déjà fracassée, la France, sur sa propre politique social-libérale ? Chômage historique, pauvreté et précarité record, recul des droits sociaux, hôpitaux et universités endettés comme jamais, abstentionnisme toujours en hausse et dégoût de la politique pour le plus grand nombre, faut-il encore en rajouter ?
Pour lui, il n'a pas peur ! Son Président l'a déjà confirmé dans ses fonctions quoi qu'il advienne au 2° tour des futures élections. Il a en poche la copie du discours que le Président adressera au pays au lendemain de la funeste journée du 29 Mars : "Chers concitoyens, j'ai entendu votre souffrance et vos espoirs. Je demande à Manuel Valls de poursuivre et d'accélérer l'œuvre de réformes que nous avons entamé il y a trois ans. Elle commence à porter ses fruits, etc., etc... Nous préparons un Macron 2".
Pour son parti, il n'a pas peur ! Le désastre électoral est peut-être, même sûrement, le passage obligé de sa future recomposition et de l'élimination de sa vieille gangue d'archaïques préjugés progressistes.
Non, il a seulement peur pour la France et, usant de la plus grosse ficelle, celle que tous les commentateurs mêmes les plus serviles n'ont pas manqué de relever, en une seule phrase, "se fracasser sur le FN", il envoie 3 messages :
- à son électorat massivement désorienté et écœuré par tous les reniements : vote utile obligatoire.
- à tous les autres, abstentionnistes dégoûtés y compris, mais surtout à l'immense et composite peuple de la Droite : le vote utile, c'est le vote FN. Fracturer la Droite avec le FN, la voir devancée par le même FN au soir du 22 Mars, serait loin de lui déplaire. Avec en tête, le souvenir de cette confidence prêtée à Pierre Bérégovoy en 1986, au lendemain de la première percée électorale du parti de Jean-Marie Le Pen : "Nous avons tout intérêt à faire monter le FN. Il rend la Droite inéligible. Plus il sera fort, plus nous serons imbattables. La montée du FN est notre chance historique."
- à l'électorat du FN enfin, coup de pouce final pour la mobilisation des deux dernières semaines : vous êtes mon vrai adversaire. Il ne l'a pas dit mais le pense, mon seul adversaire.
Car Rodomont, politicien cynique et manipulateur, sait aussi anticiper. Qui le prenait au sérieux en 2010 quand il disait que son Parti devait abandonner le nom de Socialiste, son vœu allant à celui de Libéral-Démocrate ? Aujourd'hui il voit encore plus loin. La recomposition bipartidaire pour la dispute du Pouvoir que tout organise dans la V° République, du mode de scrutin majoritaire à deux tours à l'élection présidentielle au suffrage universel, cette recomposition ne va bientôt laisser en place dans les rôles prépondérants, c'est du moins son calcul, que le FN et une autre force. Celle du "Oui" au Référendum constitutionnel de 2005, dont vous vous souvenez qu'elle était l'agglutination politique de Hollande à Sarkozy adossée à l'agglutination médiatique de Libération et du Monde au Figaro.
Cette autre force, ce parti libéral-démocrate, il veut en prendre la tête. Et il a déjà un tour d'avance sur Juppé et Fillon. Hollande et Sarkozy ayant été remisés au magasin des souvenirs.
Quant à nous, que nous reste-t-il à faire ? Puisque Rodomont-Machiavel prend la tête du "Oui", nous, il nous faut travailler à rassembler le "Non" de gauche, seule force politique capable de briser ce bipartisme mortifère.
*** Une information tombe à l'instant sur nos téléscripteurs, en gros titres : HSBC - Elysée. Bien entendu, sans aucun rapport avec les développements précédents. La banque HSBC dont les révélations Swissleaks viennent de nous faire connaître toute la gamme d'activités - de l'exil fiscal aux sociétés écran, du blanchiment d'argent sale en provenance des trafics en tout genre (armes, drogue, prostitution...) jusqu'au peut-être recel des fonds d'Al Qaïda - vient également de rendre public l'organigramme de sa direction française. Directrice générale, Mme Brigitte Taittinger ! "Très chère Brigitte", c'est avec ces mots qu'elle était félicitée et embrassée le 15 Juillet 2013 par notre Président à l'occasion de la cérémonie de remise des insignes de la Légion d' Honneur. Vous saurez presque tout lorsque l'on vous dira que Taittinger est le nom de jeune fille de Brigitte. Aujourd'hui, à la ville, le plus souvent, elle porte son nom d'épouse : Mme Jouyet. Son mari est le secrétaire général de l'Élysée. Promotion Voltaire 1980 de l'Ecole Nationale d'Administration. Celle aussi du Président.