Mamans inquiètes. Dyslexie ?

 (De nos envoyés spéciaux Andrée Bourdieu et Jean Casanova - Centre de Neuropsychologie Infantile - 26 bis, rue de l'Eglantine - Paris 11°  11 Septembre 2015)

 

                                                                    

 

            Chers lecteurs, le journalisme, du moins celui auquel nous cherchons à donner forme, Andrée et moi, ne se cantonne pas à la relation et au commentaire de l'événementiel. Il est aussi là pour percevoir les attentes, les aspirations et les inquiétudes diffuses qui travaillent le corps social, et, tout particulièrement aujourd'hui, en ces temps de rentrée scolaire, l'âme des mamans.

   En ces premiers jours de Septembre, à l'heure où les bout-de-choux de 5 ans quittent la Maternelle et ses cahiers de coloriage pour le Cours Préparatoire (le cépé, disent-ils tout fiers) et ses premiers abécédaires, pour beaucoup de mamans, la rentrée est aussi le temps des inquiétudes.

   Ayant bien compris que, pour leur bambin, l'avenir se joue maintenant - accédera-t-il à la lecture ou rejoindra-t-il, par sa difficulté à la chose, la cohorte des futurs décrocheurs - elles sont là, attentives, quelquefois préoccupées et, sachant que malgré tout, il est toujours possible d'y porter remède à condition d'agir tôt, toujours prêtes à solliciter un avis spécialisé,  en l'occurrence une consultation de neurologie infantile. 

 

           Pour en savoir plus, c'est le propre de toute enquête, nous sommes allés rencontrer le Dr Nadine Kempelhof, neuropsychologue infantile et docteur en psychologie cognitive. Elle nous reçoit aujourd'hui dans son cabinet de la rue de l'Eglantine, à Paris.

 

          Dr Kempelhof, se présente Nadine, confirmez-vous notre impression de profanes, à savoir que la rentrée scolaire et la première confrontation des jeunes parents avec la question, pour leurs têtes blondes, de l'apprentissage de la lecture, peut être un moment difficile et où les incertitudes, jusque-là focalisées sur les fièvres éruptives, rubéoles, varicelles et autres scarlatines, ont tendance à se porter sur d'autres maux, dyscalculie, dysorthographie, troubles de l'attention en général et plus particulièrement, la fameuse dyslexie ?

 

 (Dyslexie : difficultés à l'apprentissage de la lecture. Avec cette précision de l'INSERM : si l'on peut exclure une origine culturelle, sociale, pédagogique ou psychologique à ce trouble cognitif, cela ne signifie pas pour autant que ces facteurs ne puissent pas jouer un rôle dans son apparition.)

 

   Tout à fait, Mme Bourdieu ! Cette question n'est effectivement pas à prendre à la légère, puisque vous le savez, l'OMS estime à environ 5% par tranche d'âge le nombre d'enfants concernés par ce problème. Toutefois, pour des raisons socioculturelles évidentes, la proportion en est bien moins grande chez nos primo-consultants, en général des catégories socioprofessionnelles supérieures, et, la plupart du temps, nous sommes en mesure de les renvoyer à la maison totalement rassurés.

   Jamais sans avoir au préalable, car cette démarche des parents doit toujours être prise au sérieux, écarté toute pathologie somatique sensorielle, auditive ou visuelle par exemple, tout retard intellectuel ou affection psychiatrique débutante. Il nous faut également dépister chez certains petits récalcitrants la « mauvaise volonté » à la lecture, souvent pressés qu'ils sont de retourner à la manipulation de leur play-station.

 

          Dr Kempelhof, interviens-je, tout ce que vous nous livrez là devrait quelque peu rassurer nos lecteurs jeunes parents. Pardonnez-nous, l'anecdotique est un peu, pour nous journalistes, un péché mignon. Relatez-nous donc une de vos dernières consultations à l'heureuse conclusion : un garnement tout simplement réticent à l'étude.

   Vous tombez bien, M. Casanova ! Il s'agit en fait d'une consultation de groupe pour laquelle était sollicitée mon équipe dans une école toute proche, dans le quartier de Matignon.

   Sans attendre l'avis des parents, l'institutrice du Cours Préparatoire, alertée par les difficultés à la lecture d'un petit groupe de marmots de la classe, il faut dire qu'elle avait peut-être mis la barre un peu haut ce jour là, la lecture du Code du Travail, qui plus est dans sa version brochée à couverture rouge, nous exposait rapidement ses craintes : lorsque je leur présente l'ouvrage sur le pupitre, ils me répondent tous ensemble : « Illisible ! »

   Dyslexie latente ou volonté du groupe, emmené par le turbulent Manuel, de perturber la classe ? Telle était la question de la jeune enseignante. A nous de tâcher d'y répondre.

   Il ne nous fallut pas longtemps pour reconnaître ce qui est fréquent dans les petites classes : la volonté d'un petit meneur cherchant à fédérer autour de sa personnalité négative tous les contestataires en herbe de la classe.

   Mis en présence, séparément cette fois, d'un volumineux document qui, en son temps, il y a une dizaine d'années, avait été désigné comme particulièrement abscons et roboratif, le Projet de TCE (Traité Constitutionnel Européen), revêtu, c'est important, d'une couverture bleue étoilée, les quatre garnements, Manuel en tête, montraient l'excellence de leur disposition à la lecture en en récitant par cœur les deux premières pages au bout de 10 minutes.

   Tout rentrait dans l'ordre ! Pas de petits dyslexiques dans cette classe. Mais peut-être, ce fut notre conseil à la jeune enseignante, éviter d'entamer l'apprentissage sur des manuels à couverture rouge, cette couleur étant réputée répulsive pour certains petits esprits. En tous les cas, dans ce genre d'affaires, éviter toute sanction du type bonnet d'âne ou mise au piquet. Elle ne ferait que conforter l'enfant dans son rôle de petit caïd des préaux.

   Maintenant, et cela doit rester entre nous, ce n'est plus la spécialiste de psychologie cognitive qui parle, mais la maman, une bonne fessée de temps à autre permettrait de résoudre beaucoup de ces fausses difficultés.

 

           Merci Mme Kempelhof, dit Nadine, d'avoir quitté un instant la blouse blanche et de nous avoir parlé en maman. Puisse la parabole être comprise, voire la fessée administrée, car dans cette affaire d'illisibilité le jeune Manuel en fait, à notre avis, un peu trop.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.