Il n'était que régisseur

Vous avez déjà, à de maintes reprises, été confrontés à l'éprouvante nécessité. Celle d'aller voir votre banquier…

(Siège de la Banque Centrale Européenne - Sky Tower - Quartier d'Ostend - 20, Sonnemannstrasse - Frankfurt-am-Main)

                             

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           Vous avez déjà, à maintes reprises, été confrontés à l'éprouvante nécessité. Celle d'aller voir votre banquier pour examiner avec lui projets d'acquisitions, de placements ou, beaucoup plus souvent malheureusement, la nécessité d'une avance d'argent pour faire face à l'imprévu.

   C'est cette même démarche, faire face à l'imprévu, qui nous amène aujourd'hui à rencontrer à Francfort-sur-le-Main, dans son bureau, au 19e étage de la Sky Tower, Mario Draghi, le Président de la BCE, la Banque Centrale Européenne.

                               

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   Nous vous présenterons en quelques lignes l'éminent personnage. Fils lui-même d'un banquier, jeune lycéen assidu chez les Jésuites, diplômé en Économie et Commerce à l'Université de Rome La Sapienza, Directeur de 1991 à 2001 du Ministère du Trésor Public à Rome, où il est chargé des privatisations, Mario Draghi poursuit sa brillante carrière au service du bien commun, de 2002 à 2005, en tant que vice-président de la branche Europe de la banque Goldman Sachs. Une mauvaise querelle lui fut faite à cette occasion : contre rémunération, avoir aidé l'État grec à dissimuler son déficit public pour pouvoir intégrer la zone Euro.

   Couronnement de cette carrière au service de l'intérêt général et de la grande cause européenne, Mario Draghi accède en 2011 à la Présidence de la Banque Centrale Européenne (BCE). Son mandat s'achèvera en 2019.

   Il était plus que temps, 2019, déjà mon Dieu, de solliciter l'aide et le conseil de l'excellent homme pour voir dans quelle mesure l'institution BCE pourrait contribuer à la résolution de la grave crise de xanthalgie qui secoue actuellement notre pays.

 (La xanthalgie, du grec xhantos, jaune, et de algos, la douleur, signifie littéralement « douleur jaune ». Vous ne la confondrez pas avec le terme médical de xanthelasma, qui désigne des tâches jaunâtres sur les paupières, tâches en rapport avec des dépôts de cholestérol, symptôme fréquent de régimes alimentaires pléthoriques, donc sans aucun rapport évidemment avec la xanthalgie, dont le régime alimentaire est  souvent des plus strict.)

                                  

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          Résolution de cette douloureuse crise de xanthalgie – il s'agit presque d'un pléonasme – il ne faudrait pas moins trouver 10 à 15 milliards d'euros et être autorisé à dépasser les 3 % de découvert, une fois soldées recettes et dépenses, de notre budget annuel.

   La chose est difficile, mais nous faisons confiance à Mario Draghi – maquiller des comptes, cela s'est déjà fait – confiance pour trouver une issue raisonnable. C'est le but de notre déplacement aujourd'hui à Francfort, accompagnant le Président de notre copropriété, venu plaider lui-même cet ingrat dossier.

                              

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  Nous lui laissons la parole. Mario Draghi était déjà au courant, pour avoir suivi attentivement son intervention télévisée à 20 heures, lundi dernier.

 

           Bonjour Mario Draghi. Pardonnez-nous, mais nous sommes en grande difficulté. Augmentation de la prime d'activité ; baisse de la CSG sur les retraites des pauvres ; arrêt de la levée des nouvelles taxes sur les carburants ; défiscalisation des heures supplémentaires. C'est un trou béant qui se creuse dans notre budget. Nous craignons fort de ne pouvoir honorer notre engagement quant aux 3 % de découvert. La Banque nous y autorisera-t-elle ? N'allons-nous pas perdre tout crédit aux yeux de nos amis européens, tout particulièrement nos si vertueux amis allemands ?

   Je commencerai, cher ami, à vous rappeler vos tristes obligations. Notre Banque, la BCE, est totalement indépendante et, par définition, non soumise aux aléas de votre vie démocratique, élections il s'entend, encore moins aux coups de tête de vos opinions publiques et autres accès de jaunisse.

   Quoiqu'il se passe, dans les urnes ou dans la rue, force doit rester à l'obligation de respecter les consignes que nous vous avons édictées. Nous pensions la chose maintenant admise par tous, à preuve l'exemple de vos deux prédécesseurs, ceux de « l'alternance unique ». Votations, élections, prédilections ou manifestations, tout ceci ne change rien à vos obligations.

   Pour le dire plus simplement, « il faut maintenant comprendre qu'il n'y a plus de politiques intérieures nationales ».

 

           Nous savons cela M. Draghi, mais comment sortir de cette difficile passe sans sauter ? Et vous avez compris que ce n'est pas de joie dont je veux parler.

   Il ne vous reste, cher ami, je suis désolé de vous le rappeler, que deux variables d'ajustement : la fiscalité, c'est-à-dire vos recettes, et le « coût du travail » compris au sens large, c'est-à-dire vos dépenses.

                         

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   En matière de fiscalité, comme il est hors de question d'augmenter celle pesant sur le capital et les grandes fortunes, jouez sur celle du travail et des couches moyennes. À vous de trouver le bon réglage et les artifices nécessaires. Quant au « coût du travail », décidément j'adore cette expression, coût du travail dans son sens le plus extensif, modifiez encore le Code du Travail, réduisez les services publics et limitez le nombre de vos fonctionnaires.

   Il vous reste bien sûr une autre possibilité. N'hésitez pas à y recourir. Les privatisations : autoroutes, aéroports, infrastructures ferroviaires, loteries, musées nationaux, universités, barrages hydroélectriques… La liste n'est pas limitative.

   En tous les cas, que les choses soient claires. Il existe des traités. Vous avez contribué à les élaborer. Ne venez pas maintenant demander à les modifier. Je vous rappelle que vous n'êtes pas seulement un président. Vous êtes avant tout notre régisseur. À ce titre, sachez le, vous devez accepter les obligations de la charge .

 (Un régisseur, indique Larousse, est une personne chargée, en vertu d'un contrat de travail – en général, un CDD de cinq ans – chargée d'administrer un domaine pour le compte d'un grand propriétaire.)       

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