( De nos envoyés spéciaux Jean Casanova et Patrice Orwell - Boulevard de la Saussaye - Neuilly - Hauts-de-Seine 20 Février 2015 )
Conséquence inattendue du pilonnage de l'Assemblée au 49-3 par Manuel Valls, Albain Dahumel, le célèbre chroniqueur ( Libération, RTL, Le Monde... ) a demandé à rejoindre le Front de Gauche. L'affaire n'est pas mince ! Car, depuis 50 ans, comme figure de la collusion entre médias et pouvoir politique et économique, le personnage s'était largement illustré et peu des siens avaient fait mieux. Prudents et circonspects, Patrice et moi, nous vous devinons également perplexes, lui proposions hier de le rencontrer bien décidés à tirer cette affaire au clair.
L'excellent garçon nous reçoit aujourd'hui, en confrères, dans sa villa de Neuilly. Nous en tairons l'adresse exacte, soucieux de lui éviter les immanquables incivilités telles que tags et graffitis de façade, pneus crevés et autres vacheries dont nous connaissons la malsaine propension de certains camarades.
Le salon est meublé avec grand goût. Accrochées aux cimaises, peintures de Buffet et Picasso. Dans l'angle, un très beau piano acajou de Pleyel ; son épouse est chef d'orchestre. De grands canapés de velours gris. L'aisance et le cossu, mais sans ostentation. De grands rayonnages couverts d'essais de littérature historique et politique. Albain nous sert gentiment le café et se dit prêt à la grande explication.
Albain, entama Patrice, c'est une énorme surprise ! Nous vous suivons depuis près de 50 ans et, en gros, pardonnez-nous, vous avez toujours été du côté du manche.
Laissons cela cher amis, je n'ose pas dire encore camarades ! Et, fredonnant les premières notes de l'Internationale, " Du passé, faisons table rase ". Je veux vous parler de l'avenir et, croyez-moi, il s'en prépare. Cette affaire du 49-3 nous prépare bien des surprises. Le système est au bout du rouleau et une grande redistribution des cartes ne va pas tarder à s'opérer.
Très bien, Albain. Pour le passé, nous verrons plus tard. Qu'avez-vous donc dans la musette ?
Chers amis, je vous sais du métier. Les conférences de rédaction d'hier soir et les revues de presse de la matinée ne parlent que de cela : le passage, drapeau du 49-3 au vent, du Pont d'Arcole par le général Valls sous le tir des pistolets à bouchon des frondeurs et les balles à blanc des mousquets de la Droite.
Albain, enchaînai-je, bien que ne partageant pas vos présupposés, je vous sais fin et averti observateur. En quoi cet événement augurerait-il de fondamental pour l'avenir ? Ne s'agit-il pas là tout simplement d'un de ces effets de menton dont le personnage est coutumier ?
Je vais vous surprendre. 2 personnages aujourd'hui, et 2 seulement, ont plusieurs coups d'avance dans la partie d'échecs qui sortira du 2° tour de 2017, et ceci, même s'ils n'y sont pas qualifiés. Ils ont cependant de grandes chances de l'être. Manuel Valls et Marine Le Pen.
Pour Manuel Valls, l'année 2015 sera cruciale. Après deux retentissantes débâcles électorales, aux départementales, puis aux régionales et un congrès fratricide, l'objet mal identifié et qui s'appelle encore PS va se disloquer, une partie s'agrippant aux fondamentaux socio-démocrates actuellement totalement inadaptés, l'autre, majoritaire, va muer en Parti Démocrate à l'américaine dont les options libérales seront telles que même le terme de social-libéral paraîtra désuet.
Pour 2017 ou pour plus tard, Manuel Valls veut construire cette formation en y ralliant les décombres de la Droite qui va inéluctablement se fracturer sur l'écueil lepéniste. Il lui faut donc, d'ici deux ans, pousser les feux libéraux à coups de 49-3, quitte, et c'est ce qu'il souhaite, à se séparer définitivement des frondeurs. La Droite se retrouvant de fait dans une situation intenable et fracturante: certains rejoignant Valls, d'autres en masse migrant inexorablement vers le pôle lepéniste, ne laissant plus au centre qu'un marais pratiquement asséché pour une petite formation charnière.
Condamné à innover, MV est en train de créer la forme spécifiquement française de la Grande Coalition Néo-libérale qui, peu ou prou, est aujourd'hui en position dominante sur tous les échiquiers européens, de l'Allemagne à l'Italie, des Pays scandinaves au Portugal. Une exception, je le concède, la Grèce.
À ceci près, Albain, que dans tous ces pays ne pèse pas de façon aussi dramatique l'hypothèque Extrême-Droite.
Nous y venons, et c'est complémentaire. C'est au contraire cette hypothèque qui, en France, rend possible la Grande Coalition. En France, pas de possibilité de construction de la Grande Coalition, sans l'épouvantail lepéniste.
Jusqu'au jour, Albain, où la Grande Coalition discréditée et épuisée s'effondrera, c'est inéluctable, et où nos institutions et leur système majoritaire propulseront Marine Le Pen au premier plan.
Je vous le disais dès notre entrée en matière. Seuls elle et Manuel Valls ont deux coups d'avance.
Albain, je rengaine toutes mes préventions à votre égard. Vos projections sont éclairantes, pessimistes certes mais convaincantes. Pour notre part, nous n'allons pas rester l'arme au pied. Y parviendra-t-il, mais seul un Front de Gauche élargi, revitalisé, inventif et à l'offensive, certes cela fait beaucoup de conditions, pourrait mettre en échec ce désastreux scénario.
Camarades, je suis d'accord. Et je veux vous rejoindre. ( Grande accolade d'Albain et de Patrice ). Et regardant sa montre, mais il est 19 heures ! Prenons l'apéritif. Mon épouse va rentrer d'un instant à l'autre. Ce soir, son orchestre ne répète pas. Vous êtes des nôtres, je veux dire pour le dîner. À la bonne franquette naturellement.
Un regard perplexe et interrogatif de Patrice. Nous ne pouvons qu'accepter.