(Siège du MEDEF - 55, avenue Bosquet - Paris - Paris 7° 15 Avril 2017)
Nous sommes encore au Printemps, mais déjà le 15 Avril 2017. Alors que le pays entier bruisse d'un émoi considérable à quelques jours d'une date fatidique, celle qui verra désigner second, celui qui sera couronné premier, il flotte au 55, avenue Bosquet, nous pensons que cette adresse vous est maintenant familière, une ambiance mêlant désolation et perplexité.
Évidemment, pensez-vous, mais vous n'y êtes pas, l'insistante annonce sondagière de l'élimination dès le premier tour de scrutin de celui qui a tant et tant fait pour l'Institution, nous parlons de la patronale bien évidemment, oui, cette insistante annonce est loin d'être propice aux sarabandes joyeuses, lancer de cotillons et autres sauter de bouchons de champagne.
Elle n'est pas dénuée de fondement cette interprétation, mais voyez-vous, elle n'est pas la bonne !
Le lugubre palpable du moment, ces yeux chavirés de tristesse et ces soupirs dans les couloirs ont une toute autre explication. « Pierre m'inquiète ! Il n'est pas bien ! » soupire un des proches de celui qui dirige depuis maintenant quatre ans la célèbre institution patronale. « Il a la tête ailleurs ! » nous confie son accorte secrétaire particulière, celle qui l'accompagne à chaque instant, de la tasse de café de 8h30 à celle de l'infusion au tilleul de 17h30. « Non, il n'est plus le même. Et cela ne va pas fort ! » nous glisse son chef de cabinet.
Jusqu'au chauffeur plein de zèle, parti subrepticement vérifier l'absence d'arme de poing dans la boîte à gants de la grosse limousine, se remémorant d'un coup la fin tragique, il y a plus de 20 ans, d'un autre Pierre sur le Canal de la Jonction à Nevers.
Soucis de santé ? De ceux que l'on éprouve à l'annonce rassurante par notre médecin, et c'est bien cela qui inquiète, d'un diagnostic de bénignité et de l'ambiguë formule : « On soigne cela très bien aujourd'hui ! On n'en meurt pas obligatoirement ». Souhaitons ardemment que non.
Peines de cœur ? Amourette contrariée ou passion torride qui, dévoilée au grand jour, peut tout vous faire perdre : la tête, votre ménage, la réputation. Jusqu'à vous conduire à cette détestable conséquence, le versement d'une pension alimentaire à une épouse abandonnée. Ce serait mieux, car malheur d'amour est tout à votre honneur.
Non, beaucoup plus insidieux, plus grave et au final plus compromettant, non pour votre réputation, mais pour la pérennité de vos fonctions. Pierre Gattaz présente tous les symptômes du gravissime syndrome de Souffrance Ethique.
Ses maintenant largement commentées crises d'abattement et d'anxiété, ses parasomnies et ses hallucinations, ses attaques de terreur panique des derniers mois à l'évocation du CDI et des Prud'hommes, avaient conduit, vous vous en souvenez, le Dr Valls et sa jeune confrère Myriam El Khomry à l'instauration d'une psychothérapie lourde, celle de la casse du Code du Travail.
En vain, car complète erreur diagnostique. Et comme souvent en la matière, qui dit erreur quant au diagnostic, dit traitement inadapté, pouvant même aggraver le mal.
Il est temps maintenant que nous vous disions quelques mots de ce mal encore méconnu et dont nous avons aujourd'hui les ravages sous les yeux, le syndrome de Souffrance Éthique.
La souffrance éthique, elle peut aller jusqu'au suicide sur le lieu de travail, est une forme de détresse particulièrement perverse. Elle trouve son origine dans une forme sourde de trahison de soi. Vous en saurez plus sur ce nouveau mal à la lecture de Chroniques du Travail aliéné de la psychanalyste Lise Gaignard. L'auteur s'appuie, dans la description de ce mal mystérieux, sur le concept dégagé par le philosophe et sociologue Patrick Pharo, concept du tourment moral et mental occasionné par les « injustices commises par soi-même » et par le « consentement à servir un système qu'au final on réprouve ».
Pour dire simple, l'état de détresse morale et mentale dans lequel vous plonge le dirty work, le sale travail. Celui-ci entendu non comme l'accomplissement de tâches ingrates, telles que l'enlèvement des ordures ménagères ou le soin aux personnes âgées grabataires, mais comme le boulot moralement discutable et même plus, condamnable.
Les ravages du dirty work sont d'autant plus terribles que le sujet, tenaillé par le remords, met en place des stratégies défensives, bloquant toute pensée critique, ceci l'amenant à collaborer de plus belle et d'un zèle effréné aux actions qu'il réprouve pourtant.
Qu'entendons-nous par dirty work ? Beaucoup de choses : destruction du CDI, sape du SMIC et des 35 heures, culpabilisation et aggravation de la pauvreté des chômeurs, dénigrement de la consultation syndicale, saccage de la retraite complémentaire, piétinement du Code du Travail... Oui, le Code du Travail, dont le 1° livre adopté par une loi de 1910, autorisait la création de syndicats, limitait à 11 heures par jour le temps de travail des femmes et des enfants, interdisait le travail de nuit des enfants, organisait l'indemnisation des accidents du travail, mettait en place les conventions collectives... Eh bien oui, cette vilaine brochure devrait être aujourd'hui remise en cause avec comme principe directeur que ce ne sera plus la Loi, pour tous, qui réglementera, mais le Contrat, à adapter au bon vouloir du patron, Entreprise par Entreprise.
Voilà ce qui tourmente Pierre aujourd'hui, les affres du dirty work et le dégoût de vous-même qu'il finit par vous inspirer.
Parmi ses pairs, beaucoup, sans être psychanalystes, ont pressenti de quoi il retournait. Pour eux, il s'agit là de balivernes, déterminés qu'ils sont à finir le job. Pierre, présenté il y a encore peu comme la solution, est devenu le problème. Son éviction, sinon son élimination, est déjà décidée. Il faut finir le job.
Nous vous transportons maintenant, chers lecteurs, quelques jours plus tard, dans la nuit du 23 au 24 Avril, toujours de la même année, 2017, pour en venir enfin à notre intitulé, Coup de Trafalgar.
(Un petit rappel historique pour vous éclairer sur le sens de cette expression. Le 21 Octobre 1805, l'Amiral Nelson et sa flotte attaquait par surprise pour l'anéantir complètement celle de l'Amiral Villeneuve, regroupant l'essentiel de la marine de guerre française et espagnole. L'engagement resté célèbre, son vainqueur l'Amiral Nelson y laissera la vie, se déroula non loin du Détroit de Gibraltar, face au Cap de Trafalgar. L'expression Coup de Trafalgar est restée pour désigner un événement dramatique aux graves répercussions et qui impressionne fortement l'opinion.)
Dans la nuit donc du 23 au 24 Avril 2017, les récepteurs de télévision encore tièdes de la longue soirée électorale et de ses commentaires passionnés - les résultats n'étaient pas surprenants, mais quel choc tout de même - à cet instant même, se nouait au 55 de l'avenue Bosquet la conjuration que voilà. Auprès d'elle, l'assassinat de Jules César en plein Sénat par un groupe de conjurés, au rang desquels son propre fils adoptif - la formule est restée célèbre, Jules César expirant sous le poignard des conjurés et reconnaissant Brutus : « Tu quoque fili mi ! » - oui, auprès d'elle, l'assassinat de Jules César restera de la petite bière.
Le Conseil Exécutif du MEDEF réuni en pleine nuit et au grand complet, comment dans ces conditions nier le complot, après deux heures de délibérations houleuses, a voté à l'unanimité deux résolutions :
(1) Le président est remercié pour son action durant quatre ans à la tête de l'Institution. Il démissionne pour raisons personnelles. Hospitalisation dès lundi, au petit matin, à la Privat Klinik Hohenegg de Zurich, établissement de référence dans le traitement des syndromes d'épuisement professionnel.
(La Privat Klinik Hohenegg figure parmi les meilleures cliniques suisses spécialisées dans la prise en charge du burn out, de la dépression, des crises existentielles (phobies, troubles obsessionnels compulsifs) ainsi que des troubles de la personnalité. La clinique offre un confort hôtelier de premier ordre aux patients ayant souscrit une assurance complémentaire privée. Eh bien, cela tombe bien, c'est justement le cas.
Son médecin directeur, l'excellent Dr Friedreich Honecker, l'a assuré : nous nous faisons fort de « renarcissiser » ce difficile cas. Ils ont osé cela : confier Pierre au Dr Honecker, l'ancien directeur du département de Psycho-pathologie de la SportKlinik de Rostock, en ancienne RDA.)
(2) A l'unanimité également, désignation du nouveau Président. Il attendait déjà dans un salon voisin, allongé dans un rocking-chair et un gin-fizz à la main. Détendu et souriant, il peaufine déjà les premiers mots de son discours d'intronisation, premiers mots marqués de cette faconde et de cet humour que nous lui connaissons bien : « Chers amis, car vous êtes mes amis, PS a toujours signifié pour moi Patrons Servis ».
Formule magique qui lui vaudra tout à l'heure l'ovation d'une assemblée au cœur chaviré. Songeons un instant à l'émotion et au déchirement de ceux, braves et humbles gens, revenus de leurs espoirs d'il y a cinq ans et qui, malgré tout, cela s'appelle de l'abnégation, avaient tenu encore la veille à lui apporter la contribution de ce qu'ils avaient de plus précieux, leur suffrage.
(Beati pauperes in spiritu, bienheureux les pauvres en esprit. (Sermon sur la Montagne, Évangile selon Matthieu.))
Notre homme, à peine défroqué depuis la veille, 20 heures, et libéré de ses anciennes fonctions de Chef de l'Etat vient de réussir son 18 Brumaire, la conquête à l'arraché de la présidence du MEDEF.
(Le 18 Brumaire de l'an VII - 9 Novembre 1799 de notre calendrier - à l'Orangerie du Parc Saint-Cloud, alors que le Conseil des Anciens - l'équivalent de notre Sénat d'aujourd'hui - est en réunion plénière, le Général Bonaparte, commandant des troupes de Paris, encercle le bâtiment et obtient, sous la menace de la troupe, la démission des Anciens et du Directoire. L'exécutif est vacant. Napoléon Bonaparte est nommé Premier Consul. L'Empire attendra encore 5 ans.)
Maintenant tout redevient clair !
Les angoisses, les paniques de Pierre Gattaz tout au long de l'automne 2015, rien d'autre que les prémices du syndrome de souffrance éthique qui commençait à le ronger.
L'arsenal législatif du printemps 2016 pour démolir toutes les protections salariales, non pas acquises, mais conquises depuis un siècle, au grand désespoir d'un électorat déboussolé, rien d'autre que les jalons nécessaires à une reconversion réussie. Sacrifier une réélection à la Présidence de la République, pour s'assurer immanquablement celle du MEDEF. Coup de Trafalgar, coup de Jarnac, les mots nous manquent !