D'abord, trouver une veine

Le géant pharmaceutique Pfizer vient d'annoncer qu'il interdirait désormais l'utilisation de ses produits pour des exécutions...

                      

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          « Tu ne tueras pas ! » Le géant pharmaceutique Pfizer vient d’annoncer qu’il interdirait désormais l’utilisation de ses produits pour des exécutions.

    Rassurez-vous, il ne s’agit pas d’exécutions d’ordonnances. Celles-ci continueront à être honorées comme à l'habitude.

    Non, a déclaré Pfizer, « Nous fabriquons des produits pour améliorer et sauver la vie de patients. Fidèles à nos valeurs, nous nous opposons aujourd’hui à l’utilisation de nos produits pour des injections létales, celles pour la peine de mort. »

                                 

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           Louable décision ! Toutes proportions gardées, comparaison n’est pas analogie, elle permettra à Pfizer d’échapper à l’opprobre générale, cette honte profonde, ce déshonneur extrême, l’opprobre qui frappa IG Farben, le grand trust de la chimie allemande, dont le pesticide, le Zyklon B, avait été utilisé pour l’extermination dans des chambres à gaz, à Auschwitz et ailleurs, de millions de juifs et de tziganes.

                                                       

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          Au moment où Donald Trump, déjà en campagne pour l’élection de 2020, vient d’annoncer la reprise des exécutions après condamnation par des tribunaux fédéraux – elles étaient interrompues depuis 16 ans – la décision de Pfizer pose un difficile problème au dangereux clown peroxydé. Celui de la rupture d’approvisionnement.

    Rupture d’approvisionnement dans la chaîne d’un mode d’exécution de plus en plus contesté aux États-Unis. Celui dont la première étape n’est plus de dégager la nuque avant l’installation de la tête sur le billot, mais toute prosaïque nécessité, celle d’habitude utilisée pour soigner dans les pays civilisés, d’abord trouver une veine.

 

           Aux États-Unis, la peine de mort est un enjeu central dont un candidat peut s’emparer pour espérer l’emporter. Mais c’est aussi un Système. Nous écrivions ces quelques lignes, intitulées La Banalité du Mal, il y a plus de cinq ans, en 2014, en réaction à l’événement des jours précédents. 

   « En ce 29 Avril, à la prison d’Oklahoma City, en Oklahoma, 46° étoile nord- américaine de la bannière étoilée, Clayton D. Lockett, condamné à mort pour meurtre il y a 20 ans, recevait les derniers soins du Dr Mac Alester sous la forme d’une perfusion d’un produit dont la nature n’a pas encore été rendue publique. Après 45 minutes de cris de souffrance et de convulsions, le Dr Mac Alester concluait à la « crise cardiaque foudroyante».

    Pour couper court à l’insoutenable spectacle de cette heure de torture légalisée, Robert Patton, le directeur de la prison qui présidait à l’exécution, faisait tirer les rideaux de la fenêtre vitrée derrière laquelle se tenaient, effarés et bouleversés, avocats, journalistes et familles. Du condamné ou de sa victime, cela n’est pas précisé.

 

           Depuis le refus des laboratoires pharmaceutiques européens de continuer à approvisionner les prisons américaines en phénobarbital et autres « médicaments » en usage dans ce type de chambre de la mort, les autorités pénitentiaires peinent à se doter des substituts nécessaires à ces basses œuvres. Le renfort des services vétérinaires n’y suffisant plus, le recours est avéré à des officines privées plus ou moins contrôlées, et silencieuses quant à la nature des substances qu’elles délivrent.

    La deuxième exécution qui devait suivre, le jour même, a été reportée dans 15 jours, et le condamné réintègré dans sa cellule.

 

           La peine de mort est un Système. Il lui faut certes, des Dr Mac Alester, des directeurs Robert Patton pour l’exécuter. Mais aussi des juges, s’appuyant sur la loi, pour la prononcer. La Loi, des parlementaires pour la voter. Une Cour Suprême pour la juger constitutionnelle. Des citoyens souverains pour la valider. Et un Président, aujourd’hui Donald Trump, non pas pour l’accepter, mais pour en relancer l’application, dans l’esprit du plus crasseux électoralisme.

 

           Voilà pourquoi, le combat pour l’abolition de la peine de mort est un combat contre le Système. Ce système, qui même aujourd’hui pris en défaut sur ses modalités techniques, va enquêter, sanctionner, corriger, c’est cela le système, pour que de tels événements ne se reproduisent pas. Par ces événements, entendez l’anomalie d’une chose qui n’aurait dû prendre qu’une minute et non pas 45.

   La thèse de la Banalité du Mal de la politologue Hannah Arendt est d’autant plus prégnante que tout ceci n’est pas survenu au fond de geôles dictatoriales. Non ! Tout ceci est advenu dans un État démocratique, à la presse libre, aux universités prestigieuses, aux artistes talentueux, et où le mouvement abolitionniste milite activement.

                            

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           Il y a plus de 150 ans, dans ce même pays, une nouvelle nation se forgeait dans la Guerre de Sécession, dont l’hagiographie lincolnienne n’a cessé de nous enseigner quelle fut la lutte du Nord éclairé, abolitionniste, contre le Sud rétrograde et esclavagiste.

   Si il y a beaucoup de vrai dans cette sainte lecture, où près de 400 000 hommes meurent pour libérer de leurs chaînes 4 millions d’esclaves noirs, dans une Amérique brutalement éveillée par la lecture de La Case de l’Oncle Tom, l’historien ne peut pas feindre d’ignorer que l’affrontement colossal de cette Guerre de Sécession, accoucheuse de la grande nation américaine d’aujourd’hui, avait aussi pour enjeu le bras-de-fer historique pour la conduite de l’avenir du continent nord-américain, entre la grande bourgeoisie financière et industrielle naissante du Nord et l’aristocratie latifundiaire sucrière et cotonnière du Sud. L’abolition de l’esclavage, cette banalité du mal d’alors, était pour le Nord la condition de la ruine du Sud et donc de la victoire.

   La lucidité oblige à considérer que la victoire de cette grande cause progressiste inventée par la Révolution Française fut obtenue à l’aide des dollars de la banque, de la sidérurgie et des chemins de fer du Nord.

   Autant de ressources dont devront se passer aujourd’hui les nouveaux abolitionnistes car, pour l’instant rien n’est venu démontrer que Wall Street ait décidé de prendre parti pour mettre un terme à ces assassinats légalisés. La Finance absente au rendez-vous des grandes causes historiques ?

   Car l’Histoire l’a montré, lorsqu’une classe sociale est capable de reprendre à son compte une grande cause progressiste, l’abolition des privilèges de la Nuit du 4 Août 1789 en France, l’abolition de l’esclavage des années 1860 aux États-Unis, et, toujours aux États-Unis, la lutte contre le fascisme à l’ère rooseveltienne, alors cette classe sociale, la grande bourgeoisie d’affaires, peut prétendre à l’hégémonie dans son pays et à la conduite des affaires.

   Si elle en est incapable, c’est que son temps est compté. »

 

           Rien n’a changé depuis. Le combat pour l’abolition continue, et la cause reste un enjeu central dans la course à la présidence. Ne reste plus qu’une solution pour Donald Trump, le préposé aux affaires de la grande finance nord-américaine, plus qu’une solution pour pallier ces interdits que même les laboratoires vétérinaires ont décidé d’appliquer, le retour du peloton d’exécution et de la pendaison.

    La barbarie est encore dans les murs.

                         

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