TAWFIQ BELFADEL
Écrivain-chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

16 Billets

0 Édition

Billet de blog 8 août 2018

Comment être hurleur de raï ?

Le chanteur du raï, comme tout artiste, est un être qui souffre en silence dans un pays où l’art et le beau agonisent. C’est un éternel Albatros ! Le hurleur est en revanche un être riche et heureux.

TAWFIQ BELFADEL
Écrivain-chroniqueur
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le raï est un genre très  célèbre en Algérie  et dans d’autres pays. C’est une expression vive et crue  des émotions.  Un miroir qui reflète le quotidien  et le déconstruit en même temps. Et ce double jeu procure un plaisir doux-amer.

En Algérie, il y a chanteur de raï et hurleur de raï. Grande différence.  Le premier est un artiste qui laisse une empreinte  par son talent. Il y a plusieurs noms algériens, d’hier et d’aujourd’hui, qui  bercent les âmes  par leurs chansons éternelles. Il est facile de les reconnaître, sans citer de noms. Pour lui, le raï est un art.

 Le hurleur du raï est un commerçant qui a décidé d’exploiter  son oisiveté  en hurlant des phrases éphémères.  Pour lui, le raï est un commerce vocal.

Le chanteur du raï, comme tout artiste, est un être qui souffre en silence  dans un pays où l’art et le beau  agonisent. C’est un éternel Albatros ! Le hurleur est en revanche un être riche et heureux.

Comment être un hurleur de raï ?

Il ne faut pas chercher la définition et l’histoire du raï. Cela n’a pas d’importance. La recherche est faite pour les intellectuels qui perdent leur temps en fouillant la science.  Il suffit, un jour de routine et de malaise, d’aller hurler. Cela démarre très souvent dans les cafés et   trottoirs, deux endroits qui reflètent l’état  d’un pays assis depuis l’Indépendance.

Il faut avoir un look aguicheur. Non pour des questions stylistiques mais pour attirer l’attention. Par exemple : teindre les cheveux et les lécher à la  kératine, fixer un piercing sur l’oreille ou le nez, et porter des chaussures impaires. En Algérie, la réussite dépend du paraître,  non de l’être parce que le pays sacralise l’illusion et le faux.

Il faut  connaître quelques concepts du surréalisme. Ce mouvement permet d’exploiter l’inconscient. Il faut donc hurler des phrases simples, sans cohérence, et sans sens même. Celui-ci viendra après. Le client trouvera un plaisir à découvrir l’étrange et l’irrationnel.  Et comme le montrent les héritiers d’André Breton, plus une création  est étrange plus elle attire l’attention.

Il faut connaître aussi le langage des oiseaux. Mais le hurleur ne doit pas lire   « La Conférence des oiseaux » d’Attar et se casser la tête avec Simorgh et les méditations soufies. La lecture   est une malédiction dans les pays où l’ignorance est sacralisée.  Il suffit  de se promener dans un parc ou dans une forêt  pour découvrir des onomatopées d’oiseaux  et  les insérer ensuite  dans la chanson hurlée  comme  « tiw-taw », « wit-wit », « tac-tac », « dar-dar », « ber-ber »…

Il faut hurler essentiellement dans les  cabarets. Une soirée dans ces endroits permet de gagner  le salaire halal d’un ministre. Cela permet aussi de rencontrer de hauts responsables du pays qui viennent  fuir, pendant des heures,  leur humanité polluée par la corruption.

Le hurleur du raï doit avoir le syndrome du selfie pour être proche de ses fans. Il faut prendre des photos partout et les publier ensuite sur les réseaux sociaux. Par exemple des photos avec poteaux d’électricité, au volant,  dans le hammam, dans les toilettes, au café, ou près du réacteur d’un airbus.

Il faut que le hurleur accepte l’invitation des Caméras Cachées à la télé. Il doit y livrer ses secrets et se laisser humilier pour le seul objectif de la  médiatisation.

Après des mois de travail, le hurleur devient célèbre et riche. Il    a une belle villa, une somptueuse voiture, un compte bancaire exagérément rempli, et un passeport tatoué par les divers voyages…

Enfin, il est temps que le hurleur du raï se repente. Il a eu tout ce qu’il voulait. Ça suffit.  Maintenant, il se fait inviter dans une émission islamiste pour annoncer  sa « démission » du raï et son engagement dans le Chemin d’Allah.   Il peut  commencer un autre travail : muezzin ou « Mounchid », c’est-à-dire un hurleur de chansons islamistes.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal — Santé
Clinea, la psychiatrie très lucrative façon Orpea
Les cliniques psychiatriques Clinea sont la filiale la plus rentable d’Orpea. Elles profitent des largesses de l’assurance-maladie, tout en facturant un « confort hôtelier » hors de prix à leurs patients. Pour les soins et le management, le modèle est un copié-collé du groupe.
par Caroline Coq-Chodorge
Journal — Gouvernement
Le malentendu Pap Ndiaye
Insulté par l’extrême droite et critiqué par certains partisans de Macron, le ministre de l’éducation nationale est en réalité un modéré, loin des caricatures indigénistes et des procès en wokisme. Mais, entouré de proches de Jean-Michel Blanquer et du président, Pap Ndiaye aura du mal à s’imposer.
par Joseph Confavreux et Ellen Salvi
Journal
Législatives : comment le RN cible le rassemblement des gauches
Mediapart a pu consulter les documents fournis aux candidats du parti d’extrême droite pour les législatives. Ils montrent que le parti fait manifestement peu confiance à ses troupes sur le terrain. Ils s'en prennent à la coalition de gauche Nupes, rebaptisée « extrême gauche pro-islamiste ».
par Lucie Delaporte
Journal
Le travail sexuel, angle mort de la Nupes pour les législatives
Le sujet n'a jamais fait consensus à gauche. Le programme de la Nupes est marqué par les positions abolitionnistes, majoritaires dans les partis. Plusieurs acteurs de terrain s'insurgent. 
par James Gregoire

La sélection du Club

Billet de blog
Accès au droit des étrangers : régularisons l’administration !
Des élus de la République, des responsables associatifs, des professionnels du droit et autorités administratives intervenant dans le 20e arrondissement, et à Paris, sonnent la sonnette d'alarme. La prise de rendez-vous dématérialisée auprès des préfectures en vue de déposer des demandes de titres de séjour est devenue quasi impossible. « La déshumanisation et le dévoiement des services publics sont à leur comble ! » 
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Mineur·es en danger à la rue, il est urgent de les protéger !
« Les droits de l’enfant ne se discutent pas, encore moins au profit d’affichages politiciens de “lutte contre l’immigration”. » Face au nombre croissant d’enfants migrants en grand danger faute de prise en charge, une soixantaine d'associations locales de terrain et d'organisations nationales tirent la sonnette d’alarme. Ils demandent que « la présomption de minorité soit inscrite explicitement dans la loi. »
par Les invités de Mediapart
Billet de blog
Faire de l’hospitalité un droit fondamental
Dans un livre qui fera date, la juriste Marie Laure Morin propose de faire de l’hospitalité un droit fondamental afin de construire un droit des migrations qui rompe, enfin, avec des législations répressives qui violent les droits humains et menacent l’État de droit. J’ai volontiers accepté d’en écrire la préface.
par Edwy Plenel
Billet de blog
Couple binational : le parcours du combattant
Si on m’avait dit auparavant, qu’en 2021 je serais mariée, j’aurais éclaté de rire ! Pourtant, par amour, on est capable de tout.
par Amoureux Au ban public