Tagne : « Le Rap n’est pas fait que pour véhiculer des messages » (Interview)

Dans cette interview, Tagne nous parle de ses débuts, de son expérience avec le groupe « XACTO », de sa nouvelle direction artistique et de ses projets d’avenir.

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Ilies Tagne aka Tagne est un artiste marocain d’origine camerounaise. Influencé par le Rap américain et français, Tagne commence sa carrière de rappeur à l’âge de 15 ans.

Il s’est fait connaître avec ses titres « Oxygène » et « God bless you ». En 2014, il sort une mixtape intitulée « Frakh f’Jahenam ». Par la suite, il a intégré le groupe « XACTO », avec Madd, qui a fait sa notoriété. Cette aventure se termine en avril 2017. A cette date-là, Tagne change de direction artistique.

Malgré son âge, il a réussi à s’imposer avec son univers particulier dans le domaine du Rap.

Dans cette interview, Tagne nous parle de ses débuts, de son expérience avec le groupe « XACTO », de sa nouvelle direction artistique et de ses projets d’avenir.

  • Vous êtes né au Maroc, mais vous avez des origines camerounaises de par votre père. Que représente le Cameroun pour vous ?

Le Cameroun est mon pays d’origine. C’est le pays de ma famille paternelle et de mes ancêtres. Je ressens une certaine appartenance même si je n’ai passé beaucoup de temps là-bas. Quand j’y suis, je sens que je fais partie de ces gens-là et de cette terre.

  • De quel pays vous sentez-vous le plus proche musicalement ?

J’ai grandi aux côtés de ma famille maternelle. C’est pour cela que je suis si proche d’elle. Dans mon enfance, avec mes oncles et mes tantes, j’ai écouté du Raï, du Chaâbi et même de la musique classique marocaine. Ainsi, je me sens musicalement plus proche du Maroc.

Je suis de près ce qui se passe au Cameroun dans le domaine du Rap. Quand j’irai là-bas, la prochaine fois, j’aimerais bien faire des sons avec des rappeurs camerounais

  • Vous avez dit n’avoir effectué qu’une visite unique au Cameroun. Comment cela se fait-il sachant que votre père est originaire de ce pays ? Pouvez-vous nous raconter comment s’est déroulée votre visite ?

Quand j’avais 15 ans, mon père ne vivait plus au Maroc, il était déjà rentré au Cameroun. Ce n’est que deux ans plus tard que je lui ai rendu visite. J’avais alors 17 ans. L’objectif de cette visite était de faire la connaissance de ma famille paternelle : mes tantes, mon demi-frère et mes deux demi-sœurs.

La différence d’âge entre une de mes demi-sœurs et moi était importante. Elle avait 30 ans et moi 17 ans… Ce fut bizarre de les rencontrer pour la première fois. Ils étaient des inconnus pour moi à l’époque.

Ça fait toujours bizarre de voir son pays d’origine pour la première fois. J’en garde de bons souvenirs. Je pense y revenir très prochainement.

  • Vous avez commencé le Rap à l’âge de 15 ans. Qu’est-ce qui vous a poussé à faire le Rap ? Et pourquoi avoir choisi ce genre musical plutôt qu’un autre ?

Je me suis posé cette question de nombreuses fois. Je pense qu’on pourrait trouver un début de réponse dans mon adolescence. J’ai vécu une adolescence instable, difficile. Du côté familial, c’était assez agité. On avait changé de domicile plusieurs fois. Et donc j’avais changé de collège à de multiples reprises. C’était vraiment le bordel.

A ce moment, je me suis réfugié dans le Rap. C’était ma seule échappatoire. Le Rap m’a permis de me libérer de toute la rage que j’avais en moi. Le Rap, et par ricochet la musique, m’avait donné l’opportunité de m’exprimer et de dire ce que j’avais sur le cœur.

  • Pouvez-vous nous parler de vos débuts dans le Rap ?

Une anecdote pour commencer. Je me rappelle de la première fois où je suis rentré dans un studio. J’avais 15 ans et c’était dans un studio situé dans l’ancienne médina de Casablanca. Il n’y avait que des personnes plus âgées que moi – la trentaine. C’était stressant de se tenir devant un micro pour la première fois. Je m’étais dit qu’ils allaient écouter ce que je ferai et qu’ils se moqueraient de moi.

Je pense que le fait d’avoir commencé précocement m’a beaucoup aidé. J’ai rencontré des personnes qui ont essayé de m’exploiter. La musique au Maroc c’est la jungle. Et cela s’explique par le fait qu’il n’y a toujours pas d’industrie de la musique. Il faut dire qu’à ce moment-là, je n’avais ni de stratégie marketing ni l’idée de se faire de l’argent. Bien au contraire, je faisais cela parce que j’étais passionné et j’aimais par-dessus tout écouter ce que j’avais produit. C’était bizarre d’écouter ma voix sur une « instru ».

C’est dans ce studio que j’ai rencontré 7liwa, Fat Mizzo et les autres. Le feeling est passé rapidement avec 7liwa parce qu’on avait le même âge et la même mentalité. On s’entraînait ensemble. Il n’y avait pas d’arrière-pensée entre nous. C’est plus comme maintenant (rires).

  • Quel était votre source d’inspiration à vos débuts ? Et actuellement ?

Honnêtement, ma première source d’inspiration était « Get Rich or Die Tryin' », un film autobiographique sur la vie de 50 Cent. Ce film racontait les débuts de 50 Cent dans le Rap, les difficultés qu’il avait rencontrées dans la musique et dans son cercle familial. Je me suis même reconnu en lui.

Ce film m’avait « matrixé » [être matrixé, c’est être dans un autre monde]. Ce film m’a marqué. Après l’avoir vu, je me suis dirigé à la boutique la plus proche pour acheter des pantalons et des jeans baggy et des chaussures Caterpillar - comme dans le film.

Actuellement, j’écoute beaucoup de Rap, mais ça ne m’inspire pas vraiment. Ce sont les success story et les autobiographies des businessmans (qui n’ont parfois rien à voir avec la musique) qui m’inspirent le plus. Ça m’apprend des leçons de vies. Ça m’apprend à bien gérer les choses et à savoir me comporter avec les autres.

Je suis plus dans un esprit business maintenant. Mis à part la musique, j’ai l’intention d’entreprendre dans pas mal de trucs.

  • Pourquoi avoir choisi Tagne comme nom de scène ?

Ce que beaucoup de gens ne savent pas, c’est ce que Tagne est mon nom de famille – Tagne Kamguem pour les intimes. Je n’ai pas cherché à trouver un nom de scène ou un aka. Je me suis dit que ce qui allait me représenter le plus c’est mon nom de famille.

  • Votre père organisait des festivals et des soirées musicales. Cela vous a-t-il facilité le lancement votre carrière et votre entrée dans le milieu du Rap ?

Les soirées que mon père organisait au Maroc étaient plutôt communautaires. C’était destiné aux Africains qui vivaient au Maroc. Ça n’avait rien à voir avec ce que je fais maintenant. A l’âge de 12/13 ans, je montais sur scène pour présenter les artistes. Le public appréciait cela. Peut-être que ça m’a aidé indirectement à être plus à l’aise sur scène. Très jeune, j’ai eu cette relation avec la scène et le public.

  • Vous avez déclaré que vous souhaitez être présenté comme un artiste et non comme un rappeur. Pourquoi ?

Je ne souhaite pas être présenté comme un rappeur pour deux raisons. D’abord, ça m’enferme dans une case, dans un créneau. Ensuite, le rappeur est devenu un cliché. Y a tellement eu de clichés sur les rappeurs que je n’aime plus être présenté ainsi. Enfin, je ne fais pas que du Rap.

A part mes titres, je bosse avec d’autres artistes. Je leur fais des toplines [Un topliner ou topline writer écrit la mélodie vocale et les paroles par-dessus une instrumentation ou un beat existant][1].

  • Vous étiez membre du groupe «XACTO » en compagnie de Madd. Comment vous êtes-vous rencontrés? Et comment est née votre collaboration ?

Avant Madd, j’ai connu son frère [Shobee alias Chouaïb Ribati du groupe Shayfeen]. Madd était au courant que j’étais en contact avec son frère. Et puis un jour, on s’est rencontré au festival L’Boulevard. Le feeling est passé. C’est devenu un frère pour moi. Par la suite, on a commencé à se voir très régulièrement. A un moment donné, on se voyait chaque jour. Dès que je finissais les cours, je partais chez lui.  On n’arrêtait pas d’écrire à l’époque.

Le groupe s’est créé automatiquement sans qu’on le sente. C’est venu comme ça.

  • Pourquoi avoir choisi « XACTO » comme nom de groupe ?

Pour le nom du groupe, il faut demander à Madd. C’est lui qui avait proposé « XACTO ». Et j’ai accepté. A l’époque, je lui faisais confiance. Par ailleurs, je trouvais que c’était original par rapport à ce qui se faisait dans le domaine du Rap.

  • Comment avez-vous intégré le collectif « Wa Drari »? Et quelle a été son influence sur vous ?

On a intégré « Wa Drari » tout naturellement. Nous étions jeunes. On dégageait, Mehdi et moi à l’époque, une fraîcheur et une énergie dont Shayfeen avait besoin pour reprendre le souffle.

On s’est rapidement intégré. Il y’avait une véritable alchimie entre nous. Au studio, on se comprenait bien, on avait les mêmes visions artistiques et musicales. On a passé de très bons moments sur scène.

  • Par la suite, vous avez quitté le collectif « Wa Drari » et le groupe «XACTO ». Quel en est la raison ?

C'est moi qui ai pris la décision de quitter le collectif « Wa Drari ». Ils ne voulaient pas que je quitte le navire. Certains membres du collectif n’ont pas apprécié cette décision parce que je participais à plusieurs projets, qui finalement n’ont pas abouti à cause de mon départ.

Je n’ai pas envie de parler des raisons qui m’ont poussé à prendre cette décision. C’est très compliqué. On peut en parler pendant une heure voir plus.

Je tiens à préciser que je suis en très bons termes avec tous les membres de ce collectif. Cependant, je voudrais faire mon business à moi. C’est tout.

  • Pouvez-vous nous parler de votre nouvelle direction artistique ?

Tu sais, ce n’est pas une question de changement de direction artistique, c’est plutôt une question de feeling. Quand je rentre au studio pour enregistrer, je le fais et puis c’est tout. Quand je fais de la Trap toute une année, j’ai envie de changer pour d’autres styles et d’autres sons.

  • Pensez-vous que le Rap doive véhiculer des messages ?

En 2019, nous ne sommes plus dans cette optique de Rap engagé. Le Rap n’est pas fait que pour véhiculer des messages. C’était le cas à une époque. Maintenant, on est plus sur le divertissement. Tu peux faire un titre où tu reflètes ton état d’esprit ou bien où tu véhicules un mood sur le moment. Le Rap est devenu ouvert.

  • Comment travaillez-vous vos titres ? Avez-vous un rituel particulier ?

Je vais au studio. Je suis une personne qui n’écrit que dans un studio – ni à la maison ni ailleurs. L’alchimie se réalise au studio. Ça m’arrive parfois de ne rien enregistrer.

Comment je travaille ? J’écoute des prods, je pose des toplines et j’écris des idées de refrains. La phase d’écriture vient après.

  • Revenons à l’actualité, les deux clashs qui ont fait le buzz récemment ont été ceux de Don Bigg/Dizzy Dros et Dizzy Dros/Don Bigg. Lequel vous a-t-il semblé le plus percutant ?

Dans le domaine du Rap, on aime bien les histoires comme celle-là. C’est un pack. Je ne pourrais pas dire lequel est le plus percutant. C’est gagnant-gagnant pour les deux parties.

  • En parlant de clash, y a-t-il un problème avec 7ari ?

Je n’ai pas de problème avec 7ari. C’est lui qui a un problème avec nous.

  • Le 24 février 2019 s’est tenue la première édition de «LaCage Urban Music Awards». Vous y avez remporté le prix de la « Chanson TikTok ». Que représente pour vous ce trophée ? Et que pensez-vous de « Lacage », le premier média urbain indépendant au Maroc, et de son apport au Rap marocain ?

Le trophée est plus symbolique qu’autre chose. En 2025, après les prochaines éditions de « LaCage Urban Music Awards», les choses auront évolué et je pourrais dire fièrement que le trophée que j’ai chez moi est celui de la première édition. Ça aura plus de valeur.

Ce que j’ai aimé c’est l’implication des membres de « Lacage ». C’est une petite équipe de 4 à 5 personnes qui font des efforts énormes, qui cherchent des contacts… Etc. Ce n’est pas seulement un site web ou une page sur Instagram ou sur Facebook, c’est beaucoup plus. Ils font avancer le Rap. C’est là où tu peux voir la différence entre ces médias spécialisé dans le Rap marocain et « Lacage ».

  • Y a-t-il des artistes marocains et/ou étrangers avec lesquels vous souhaitez collaborer ?

Bien sûr qu’il y a des artistes européens que je kiffe et avec qui j’aimerai collaborer. Aussi au Nigéria, il y a de grands artistes avec qui j’aimerais faire des sons.

Sur mon projet qui sortira bientôt, il y a des featuring avec des artistes européens. Y aura aussi un titre avec Obalade - qui a 19 ans. Il fait un tabac en France. Y a de nombreux featuring qui arrivent.

  • Avez-vous des projets en préparation ? Un titre ? Un album ?

Je prépare un EP qui sortira sûrement en juin 2019. Je vais faire mon maximum pour le dévoiler en juin.

Avant ça, y a des choses qu’on doit arranger – et ça prend du temps. Entre autres, j’ai un deal avec un label français pour structurer les choses. Je ne pourrais pas l’annoncer parce que ce n’est pas encore officiel. Mais je pense que je signerai sûrement avec eux.

 

[1] https://next.liberation.fr/musique/2017/01/13/topliner_1541287

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