Mehdi K-Libre : « Le Rap a permis d’élargir le champ des sujets traités »

Dans cette interview, Mehdi K-Libre nous parle de ses débuts dans le Rap, de ses sources d’inspiration, de sa carrière et nous donne des indices sur les projets qu’ils préparent.

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Mehdi Essbai alias Mehdi K-Libre, né en 1986, est un rappeur marocain vivant au Luxembourg. Il est issu d’une famille de musiciens. Il s’est intéressé au Rap grâce à ses voisins immigrés qui amenaient chaque été des CDs de Rap français. C’est ainsi que Mehdi a écouté les grands rappeurs français comme IAM, MC Solaar, Oxmo Puccino ou Kery James. En 1998, il commence à écrire ses premiers textes de Rap. En 2001, Mehdi crée avec ses amis du quartier un groupe de Rap du nom de K-Libre. 2005 est une année charnière pour ce jeune rappeur. En cette année, Mehdi a décroché le bac et a remporté le premier prix du Tremplin du Festival L’Boulevard des Jeunes Musiciens. Par la suite, tout s’enchaîne pour Mehdi K-Libre.

Dans cette interview, Mehdi K-Libre nous parle de ses débuts dans le Rap, de ses sources d’inspiration, de sa carrière et nous donne des indices sur les projets qu’ils préparent.

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  • Vous êtes né à Meknès (Maroc). Que représente cette ville pour vous ?

La ville de Meknès représente beaucoup pour moi. C’est non seulement là où je suis né, mais c’est là où j’ai grandi et où j’ai étudié. C’est aussi dans cette ville où j’ai fait mes premiers pas dans le Rap. J’y ai vécu jusqu’à l’âge de 22 ans. L’amour de cette ville restera à jamais gravé dans mon cœur.

  • Qu’est-ce qui vous a poussé à faire du Rap ?

C’est la musique du Rap elle-même m’a attirée. Elle avait une rythmique, un débit et un flow différents. Avec du recul, je peux dire que ce qui m’a le plus attiré dans le Rap c’était l’éventail des sujets traités. A l’époque, la plupart des titres qui passaient à la télévision et à la radio parlaient d’amour. A mon avis, le Rap a permis d’élargir le champ des sujets qu’on pouvait traiter dans les chansons.

  • Pouvez-vous nous parler de vos débuts dans le Rap ? Et quand avez-vous commencé à écrire vos premières lignes ?

Au début, je n’étais qu’un simple auditeur. J’écoutais du Rap français, allemand et américain, bien que je ne comprenais pas tout ce qui y était dit. A l’époque, pour arriver à écouter du Rap et pour pouvoir connaître ce qui se passait dans le monde du Rap, on regardait les chaînes de télévision par satellite comme « MTV », « VIVA »… etc. Par ailleurs, les DJs amenaient des albums de Rap. Ils nous les enregistraient sur des casettes et on en faisait des compilations.

Je pense que la première fois où j’ai écouté du Rap en darija c’était chez le groupe « Double A » [composé de Aminoffice et Ahmed] avec leur album « Wakie ». Par la suite, j’ai écouté le premier album solo d’Aminoffice. Je ne pensais pas qu’on pouvait faire du Rap en darija, mais cet album m’a convaincu du contraire. Petit à petit, j’ai commencé à m’essayer au Rap. Si ma mémoire est bonne, je pense que j’ai commencé à écrire mes premiers textes de Rap en 1998.

  • Quelle était votre source d’inspiration à l’époque ? Et maintenant ?

J’ai écouté Tupac, Nas, Mobbdeep, Funky Family, IAM, Kery James… etc. Par ailleurs, les premiers albums de Rap marocain parlaient du vécu des Marocains et de sujets qui touchaient la société marocaine.  Il m’était impossible de faire un Rap différent de ce que j’écoutais. A 13 ans, lorsque j’ai commencé à écrire, cela s’est reflété dans mes textes. J’écrivais sur ce que je voyais au Maroc en général et dans notre quartier en particulier. Je pense qu’actuellement, je garde les mêmes sources d’inspiration. Bien que je ne vis plus au Maroc, je continue à écrire sur ce qui se passe au Maroc.

  • Par la suite, vous avez fondé le groupe « K-Libre ». Comment était venue l’idée de créer ce groupe ? Et qui en étaient les membres ?

En 2000-2001, le groupe « K-Libre » a été créé. Ses membres fondateurs étaient Simo Philo, Zaki, Yassine et moi-même. Par la suite, d’autres membres nous ont rejoints. Il est à noter que Simo Philo et moi-même, nous étions le noyau dur du groupe. En tout cas, tous les membres du groupe moi compris étions du même quartier. En 2005, Simo Philo, Big Mo et moi-même avons remporté le premier prix au Tremplin du Festival L’Boulevard

  • Quelle est l’histoire du nom du groupe ?

C’était moi qui avais trouvé le nom du groupe. Le calibre renvoie au pouvoir des mots. En tant que rappeur, les mots sont notre seule arme pour traiter des sujets qui nous touchent.

  • Au sein de ce groupe, vous avez choisi « 9 mm » comme blase. Pourquoi ?

Puisque j’avais trouvé le nom du groupe, j’ai exploité à fond ce concept. Le « 9 mm » est un petit pistolet, puissant et efficace.

  • En 2003, le public vous a découvert grâce à votre featuring avec Aminoffice, l’un des fondateurs du Rap marocain. Comment s’est faite la rencontre avec Aminoffice ? Et que pensez-vous de sa carrière ?

Après son premier album en 1998, Aminoffice avait disparu des écrans des radars. Puis, au début des années 2000, il a créé un site internet et il a sorti un titre « Matloub Hay Wla Meyet » [demandé mort ou vif]. Je l’ai écouté. Je lui avais envoyé un message pour l’encourager et lui demander la raison de son absence et s’il avait des projets en cours. Il m’a répondu. Par la suite, on est devenus de bons amis. Je l’ai rencontré à Salé et il est venu me voir à Meknès. En 2003, on a enregistré un titre (« Freestyle »). Et le public en parle toujours.

Mehdi K-LIbre en compagnie de Aminoffice Mehdi K-LIbre en compagnie de Aminoffice

La carrière d’Aminoffice est très respectable. Elle n’est pas encore finie. D’ailleurs, il est en train de préparer de nouveaux projets. Je lui souhaite bon courage dans ce qu’il entreprend. Il a beaucoup donné au Rap marocain.

  • En 2005, vous avez remporté le premier prix au Tremplin L’Boulevard. Comment est venue l’idée de participer au Festival L’Boulevard?

A l’époque, le Festival L’Boulevard était le seul événement au Maroc pour se faire découvrir par le public et pour s’affirmer dans la scène urbaine. C’était aussi l’occasion de rencontrer les rappeurs déjà en place et des rappeurs amateurs des autres villes. On attendait ce moment avec impatience pour montrer ce qu’on pouvait faire et pour se faire connaître chez le grand public et chez les médias qui faisaient la couverture du L’Boulevard.

  • Qu’est-ce qui a changé après le festival L’Boulvard?

C’était la première fois qu’on a rencontré notre public sur scène. Auparavant, il nous écoutait uniquement sur internet. Par rapport aux médias, on a réalisé plusieurs interviews et quelques passages télés. On a eu des propositions pour d’autres festivals auxquels nous avons participé. Tout cela nous a permis de se faire connaître à l’échelle nationale

  • En 2007, vous avez décidé de mener une carrière en solo. Comment est venue la rupture avec votre groupe ?

Je faisais des titres en solo bien avant 2007. Cependant, en 2007, Simo Philo s’était installé en France et en ce qui me concerne je vivais encore au Maroc. On s’entendait bien Simo et moi. On ne s’est jamais séparés parce qu’on s’était disputé ou quelque chose du genre, bien au contraire.

  • Par la suite, vous avez sorti plusieurs titres. Vous avez aussi annoncé que vous travaillez sur un album « Mraya ». Pourquoi n’a-t-il pas encore vu le jour ?

En 2007, j’ai commencé à travailler sur l’album. Un an plus tard, l’album était déjà prêt. Il contenait 14 titres. Je voulais le sortir chez une maison de prod. Cependant, les conditions n’étaient pas favorables à sa sortie. Je suis quelqu’un de perfectionniste à tel point que je peux ne pas sortir un projet si un détail ne me plaît pas. Entre-temps, j’ai sorti plusieurs titres. Aujourd’hui, 10 titres qui datent de cette époque n’ont pas encore vu le jour.

  • Le Rap est devenu du simple divertissement, un rap commercial. Êtes-vous favorable à une telle évolution ?

Personnellement, je n’aime pas l’évolution prise par le Rap marocain. Je parle du fond et non de la forme. Si le fond n’est consistant, ça ne me parle pas. La plupart font de l’ego trip. Rares sont les rappeurs qui abordent des sujets intéressants. Je pense que ça ne montre pas l’exemple, comme ce fut le cas lors des débuts du Rap marocain.

  • Vous êtes contre l’usage des « gros mots » dans le Rap. Pourquoi ? N’est-ce pas de la censure que de chercher à imposer aux rappeurs un « Rap clean »pour passer à la radio ?

Je suis effectivement opposé à l’usage des gros mots dans les titres. Je pense qu’ils ne servent à rien, à part montrer que le rappeur est viril. Pour ma part, je n’ai jamais utilisé de gros mots dans mes titres et je ne le ferai jamais. Un réalisateur est-il obligé de montrer une scène de viol pour que ce soit parlant pour les spectateurs ? Il y a des moyens beaucoup plus subversifs et plus artistiques pour faire passer le message. Dans les familles conservatrices, comme la mienne, il y a un certain respect. En raison de cela, je fais un Rap sans insultes pour qu’il soit écouté sans problème dans tous les foyers.

  • Qu’est-ce qui vous a poussé à quitter le Maroc et à s’installer au Luxembourg ? Votre séjour dans ce pays vous a-t-il permis d’avoir du recul ?

J’ai quitté le Maroc parce que j’étais saturé et je voulais voir ailleurs. Pour des raisons personnelles, je voulais vivre de nouvelles expériences sous d’autres cieux. Au Luxembourg, j’ai découvert de nouvelles choses, d’autres cultures et d’autres personnes. Ça m’a permis de mieux voir nos faiblesses et insuffisances et de relativiser ma propre culture.

  • Le rappeur peut-il vivre de son art au Maroc ? Faîtes-vous quelque chose en parallèle avec le Rap ?

Je pense que tant que l’industrie de la musique (droits d’auteurs, royalties… etc.) n’est pas encore installée au Maroc, ce serait difficile, voire impossible de vivre de son art, surtout si l’artiste a des responsabilités familiales. Personnellement, je ne compte pas uniquement sur le Rap pour vivre. Le Rap est pour moi une passion et je veux que ça reste ainsi. Et ce pour une raison très simple : si tu vis de ton art, alors il faut suivre la tendance et répondre aux attentes du public. Je ne veux pas faire cela. Je veux exercer mon art comme je l’entends.

  • Avec les clashs entre rappeurs qui se multiplient, ne pensez-vous pas que le Rap est en train faire fausse route et de sombrer dans la recherche effrénée du buzz et du commercial au détriment des grandes préoccupations de la société marocaine ? Autrement dit, les clashs sont-ils bénéfiques pour l’image et pour le développement du Rap au Maroc ou au contraire néfastes et puériles ?

Personnellement, je ne cautionne pas la pratique du clash dans le Rap. Si l’on jetait un rapide coup d’œil aux clashs entre rappeurs au Maroc, on trouvera des personnes qui s’insultent et qui se jettent sans vergogne des secrets personnels à la figure. Si on enlève l’instrumental, je trouve que ce n’est pas de l’art et ça n’avance en rien le Rap marocain. Ce qui m’intéresse le plus c’est de voir des battles Rap : compétition entre rappeurs pour déterminer celui qui a le mieux rappé sur tel ou tel instru. En fin de compte, c’est comme un spectacle.

  • Que pensez-vous du paysage artistique du Rap marocain et que pensez-vous de la nouvelle génération de rappeurs marocains ?

Le paysage du Rap marocain est à l’image de ce qui passe dans le monde au niveau musical. Y a des choses que j’aime bien et d’autres que je n’apprécie pas, et malheureusement y en a beaucoup. Y a peu de rappeurs que j’écoute et dont j’aime bien ce qu’ils font. J’espère que le Rap commencera à véhiculer des messages, car on en a besoin, surtout à l’heure actuelle avec ce qui se passe au Maroc.

  • Avez-vous des projets en préparation ?

Je travaille actuellement sur quelques projets. Je dévoilerai peut-être certains titres que je n’ai jamais sorti. En tous cas, s’il y a du nouveau, je l’annoncerai sur les réseaux sociaux et les médias en seront informés.

  • En 2017, vous avez déclaré que vous rêviez d’écrire un livre sur le Rap à l’image d’Akhenaton, le leadeur du groupe de Rap français IAM. Avez-vous commencé ce projet ?

Honnêtement, pas encore. Je travaille sur un projet artistique que je voulais réaliser depuis assez longtemps – un projet un peu loin du Rap.

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