Nessyou : « On peut véhiculer des messages même dans le Rap commercial » (Interview)

Dans cette interview, Youness Aït Tâarabt alias Nessyou, évoque ses débuts dans le Rap, ses sources d’inspiration, sa signature et explique pourquoi il est absent des médias, sans oublier ses projets d’avenir.

EP AVANT-GOÛT © Salaheddine Elbouaaichi EP AVANT-GOÛT © Salaheddine Elbouaaichi

Youness Aït Tâarabt, connu aussi sous le nom de Nessyou, est un rappeur marocain, qui a commencé à avoir un réel penchant pour le Rap grâce à des cassettes d’« IAM », La « Fonky Family », les sages poètes de la rue et d’autres grands noms du Rap français de l’époque. La découverte du mythique groupe algérien « MBS » lui ouvre la voie du Rap en darija.

En 2007, Nessyou enregistre son premier titre. Depuis, il enchaîne les morceaux en solo. En 2011, il apparaît en guest sur la mixtape « TOTAL » de L’Morphine, avant de sortir une série de freestyles qu’il nommera « T9iwtat », florilège de rimes et de métaphores définitivement marrakchis. En 2015, il signe son EP « Anormal », avec plusieurs clips et des dates partout dans le royaume. En 2018, il lance la Net-Tape « Amdra », 21 sons dont 4 bonus de jeunes artistes peu connus du grand public. Il a également collaboré avec de grands noms du Rap marocain tel que Xacto, L’Morphine, Mobydick…

Dans cette interview, Youness Aït Tâarabt alias Nessyou, évoque ses débuts dans le Rap, ses sources d’inspiration, sa signature et explique pourquoi il est absent des médias, sans oublier ses projets d’avenir.


  • Que pensez-vous du festival « Visa For Music (VFM) » ? Et qu'attendez-vous de votre participation à sa sixième édition?

« Visa For Music » est le 1er Festival/Salon professionnel de musique du Maroc, d'Afrique et du Moyen-Orient. C’est une occasion pour se retrouver, l'espace de quatre jours, dans un événement regroupant des professionnels de tous bords (producteurs, promoteurs... etc.) du Maroc et d’ailleurs. De rencontrer ces professionnels et d’échanger avec eux, et cerise sur le gâteau, se produire sur scène devant eux afin de présenter ce qu’on fait en vue d’une collaboration future. Il s’agit donc d’une vitrine importante pour mes projets actuels et futurs.

Ce festival en est à sa sixième édition. Indéniablement, il se développe d’année en année et j’espère qu’il continuera dans cette lancée. Nous avons besoin de festivals comme « Visa For Music ». Par contre, je ne comprends pas pourquoi il n’y aurait pas 12 festivals similaires au Maroc, un pour chaque région par exemple, voire plus. L’industrie musicale du Maroc en a fortement besoin. Le Rap connaît un dynamisme certain depuis plusieurs années et les structures devraient suivre.

Je travaille sur un nouvel album. Et comme je suis toujours indépendant, je fais tout moi-même. Être indépendant me convient parfaitement. Mais à la longue c’est fatigant. Ce serait bien de déléguer certaines tâches aux labels comme l’enregistrement des clips par exemple. C’est l’une des raisons de ma participation à ce festival.

  • Vous êtes né à Marrakech (Maroc). Et vous dîtes vouloir hisser Marrakech à travers le Rap. Que représente cette ville pour vous ?

Marrakech est ma ville-mère. Elle représente tout pour moi. J’y suis né. C’est la ville qui m’a vu grandir et mûrir. J’y ai tout appris. C’est une école à ciel ouvert. J’y ai vécu toute ma vie. Je m’y sens chez moi. Je ne pourrais vivre ailleurs. Comme on dit chez nous, Marrakech est ma « Locar » [terme marrakchi pour désigner la voilière des pigeons et donc le chez soi]. Tout comme les pigeons, je reviens toujours là où je suis né, quoiqu’il arrive.

  • Votre style est repérable entre tous. De sorte que lorsqu’on écoute un de vos titres, on sait que c’est du Nessyou. Comment pouvez-vous qualifier votre style ?

Je suis l’un des seuls rappeurs marrakchi, qui rappe comme il parle dans la vie de tous les jours. Certains essaient de camoufler leur accent pour que les autres puissent les comprendre et ce dans le but d’avoir une grande base de fans.

En ce qui me concerne, mon accent marrakchi fait partie intégrante de ma musique. J’ai un style propre à moi. J’ai mon propre « Gjam » [qu’on pourrait traduire par argot], de sorte que tout un chacun sait que c’est du Nessyou lorsque mes titres sont joués. Par ailleurs, je joue beaucoup avec les rimes et j’utilise surtout des rimes multi-syllabiques. Ça me distingue des autres rappeurs. Aussi, pourrais-je qualifier mon style d’atypique. Voilà !

  • Vous avez déclaré que vous avez passé l’épreuve du baccalauréat à deux reprises sans pour autant réussir. Est-ce que les études furent ennuyantes pour vous ou bien votre passion était ailleurs ?

Etant élève, j’étais très turbulent, assez paresseux et je n'avais pas la tête aux études. C’est aussi à ce moment-là que je me suis intéressé au Rap. Je faisais des freestyles avec des amis.

En conséquence, je n’ai pas décroché le Baccalauréat – ce diplôme tant convoité. Je l’ai repassé deux fois en candidat libre mais en vain. A ce moment, je considérais qu’en ayant le niveau Bac, j’avais réalisé quelque chose puisqu’arriver au baccalauréat dans mon quartier relevait déjà de l’exploit. Les autres arrêtaient les études bien avant. Et pour cause, on entendait tout le temps des phrases comme : « Tel a étudié et n’a rien fait de sa vie. Alors à quoi bon étudier ? ». On cultivait le négativisme. Alors que ce n’est pas une fatalité. Un jeune des quartiers populaires peut toujours réussir. Je ne l’ai compris que bien plus tard, malheureusement. Maintenant, je regrette de n’avoir pas fourni plus d’efforts…

  • Quand avez-vous écouté le Rap pour la première fois ? Et qu’est-ce qui vous a poussé à faire du Rap ?

J’ai commencé à écouter du Rap à partir des années 90 et plus précisément à partir de 1997. A cette époque, pendant l’été, mes cousins et les « zmagria » [« zmagri » est une déformation du terme « émigré ». Un terme utilisé par les Marocains pour désigner les Marocains Résidents à l’Etranger (MRE)] apportaient dans leurs valises des cassettes de Hip-hop : d’« IAM », de « NTM », de « Fonky Family (FF) »… etc. Je ne maîtrisais pas le français, mais ces musiques éveillaient en nous quelque chose. C’est ainsi que j’ai découvert le Rap.

Par la suite, j’ai découvert le Rap arabe, et surtout maghrébin, comme le groupe de Rap algérien «MBS (Micro Brise le Silence) », le rappeur algérien « Lotfi Double Kanon » et bien d’autres encore.

  • Pouvez-vous nous parler de vos débuts dans le Rap ? Et quand avez-vous commencé à écrire vos premiers textes ?

Vers 2003-2004, j’ai commencé à écrire mes premiers textes. Je n’avais pas en tête l’idée d’enregistrer mes textes dans un studio. C’était juste pour s’amuser. En 2007, mon écriture s'est aiguisée. Pendant cette année, j’ai écrit un texte qui aurait pu être publié – d’ailleurs je pense pouvoir le balancer sur internet un jour ou l’autre. Et puis, j’ai pris mon élan.

  • Pourquoi avoir adopté « Nessyou » comme nom de scène ? Quelle est l’histoire de ce nom de scène ?

« Nessyou », c’est Youness en verlan. J’ai été influencé par le Rap français. Plusieurs rappeurs français formaient leur nom de scène en jouant avec leur nom, de sorte que Karim devenait « RimK » en verlan ou encore Youssef devenait « Sefyu ». Alors, j’ai fait de même. Youness est devenu Nessyou. Je n’ai pas cherché à trop me compliquer la vie.

  • Quelle était votre source d’inspiration à l’époque ? Qu’en est-il maintenant ?

A l’époque, mon inspiration venait surtout du Rap français. Ainsi, j’ai été influencé par la vague de Rap conscient. Ces rappeurs, qui étaient issus des banlieues délaissées par l’État, parlaient de la banlieue et chantaient leur propre perception de la banlieue. Ils essayaient de changer les choses par leurs textes. Certes, on ne vivait pas la même chose au Maroc, c’est-à-dire la guerre des gangs. Mais nous avions des problèmes avec les armes blanches. Ainsi, à mes débuts, j’essayais d’aborder ces problèmes-là.

A partir de 2010, j’ai commencé à voir les choses d’une manière différente. Je vois la vie autrement maintenant. Ainsi, j’ai commencé à écrire sur mon vécu, sur mes expériences, mes problèmes et de ce que je pouvais voir ou entendre par-ci par-là.

  • Votre signature est « Hanzou7 zou7 zourobate 7i7 ». Que signifie-t-elle ?

Chaque rappeur a une signature par laquelle il se distingue des autres. Par exemple, « Lino », un rappeur français, a pour signature « Tch tch » ou encore « Seth Gueko », un autre rappeur français, a pour signature « Zdededex ». En ce qui me concerne, « Hanzou7 zou7 zourabate 7i7 » est ma signature en tant que rappeur. Cette expression n’a pas de sens particulier.

  • Comment écrivez-vous vos textes ? Avez-vous un rituel particulier ?

Pour être honnête, je n’ai pas de rituel précis. Quand l’inspiration me vient, c’est-à-dire lorsque je déambule dans les rues de Marrakech à pied ou à vélo, des idées me viennent à l’esprit et je les note sur un bloc-notes. Une fois que j’ai une idée claire de ce que je veux, je commence à écrire. Et puis j’ajuste mon texte avec l’instru. Des fois, j’écris sur des « Face B » [les faces A et B font référence aux deux côtés d'un disque vinyle. En règle générale dans un single, la face A représente la chanson principale, alors que la face B est souvent une chanson secondaire]. Il est extrêmement rare que j’écrive directement sur une instru.

  • Pensez-vous que le Rap doive véhiculer des messages ?

Oui, tout à fait. L’histoire du Rap en est la preuve. Le Rap est né dans les ghettos afro-américains new-yorkais, et notamment le Bronx. A ce moment-là, le Rap véhiculait des messages éminemment politiques. Il dénonçait les conditions de vie précaires dans les ghettos. Maintenant, c’est surtout le Rap commercial qui domine le marché, puisqu’il est beaucoup plus accessible à l’écoute à travers internet notamment. Par contre, je considère qu’on pourrait passer des messages même dans le Rap dit commercial.

  • Certaines personnes disent que vous êtes monotone. Que pouvez-vous leur répondre ?

J’écoute toutes les critiques dont celle-ci. Seulement, je pense que je ne le suis pas. Pour certains, pour ne pas être monotone, il faut recourir à certaines techniques et changer de flow plusieurs fois. En ce qui me concerne, je me base sur l’écriture des textes. Je pense à la structure du texte d’abord, aux rimes ensuite et enfin au message que je souhaite véhiculer. Les rappeurs de la nouvelle génération se basent sur des Toplines. Cependant, ils ne peuvent pas déclamer ce texte comme slam puisque ce n’est pas structuré. Ça n’a pas de sens et aucun message n’est véhiculé. Cela s’explique simplement. C’est une question de référence et de modèle. J’ai été bercé par des rappeurs qui étaient en réalité des poètes et des lyricistes comme « Oxmo Poccino », « Lino », « Akhenaton » et bien d’autres. La génération actuelle de rappeurs n’ont connu que Travis Scott, la rockstar du Rap US et chef de fil du Rap commercial. En bref, je fais ce que je sais faire.

  • L’industrie de la musique n’est pas encore installée au Maroc. Quels seraient les facteurs favorables à l’émergence d’une industrie musicale au Maroc ?

L’industrie de la musique est presque inexistante au Maroc. Pour l’installer en bonne et due forme, il faudra des années de travail et on n’en récolterait les résultats que dans dix ou vingt ans. C’est pour vous dire que nous n’en bénéficierons pas. Les rappeurs des prochaines générations pourront en bénéficier. Cependant, rien ne présage que nous commencerons ce chantier de sitôt… 

Tout n’est pas noir aussi. Avec l’internet, la donne peut changer et plusieurs opportunités se profilent à l’horizon, notamment avec les plateformes de streaming musical (Spotify, Deezer, Anghami… etc.).

  • Plusieurs rappeurs marocains ont déclaré que vous n’avez pas la place que vous méritez sur la scène du Rap et que vous méritez d’être médiatisé beaucoup plus. Partagez-vous leur avis ?

On me le dit souvent, que ce soient mes fans ou de simples auditeurs. Mais pour être honnête, je me sens bien ainsi. Je ne vise pas quelque chose de plus haut…

  • Pourquoi êtes-vous si rare dans les médias et surtout à la télévision ?

Les médias actuels ne passent pas les rappeurs underground dont je fais partie. Pourquoi ? D’abord, le Rap underground contient des messages qui les dérangent ou qui ne leur conviennent pas. Ensuite, ce style n’a pas une grande base de fans. Ces médias préfèrent donc les rappeurs avec un large public pour faire le buzz.

De ce fait, c’est très rare qu’on nous invite sur les plateaux télés. J’espère que ça changera à l’avenir…

  • Certains affirment qu’on ne peut imaginer un Rap sans clashs comme on ne peut imaginer un colisée sans gladiateurs. Êtes-vous de cet avis ? Et que représente le clash pour vous ?

Je partage parfaitement cet avis. Et ce pour une raison très simple, le clash fait partie intégrante de la culture du Rap. Pour moi, le Rap est une balance. Il représente l’unique moyen de connaître ce que vaut un artiste sur la scène du Rap. Après tout, c’est du Rap Game [terme popularisé par les rappeurs américains Nas et Jay-Z qui suggère l’idée d’une compétition entre différents « joueurs », avec ses gagnants et ses perdants[1]].

Cependant, je considère qu’il y a une ligne rouge pour les clashs, celle de la famille et de l’entourage du rappeur. A part ça, tous les coups sont permis dans le cadre du respect dudit rappeur.

J’ai été vraiment ravi de voir les clashs se multiplier avec celui de Dizzy Dros/Don Bigg. Ca m’a fait vraiment plaisir. Dans les cafés et ailleurs, tout le monde ne parlait que de cela pendant cette période, même ceux qui ne connaissaient rien au Rap. J’espère que d’autres vagues similaires auront lieu. C’est du tout bénéfice pour tout le mouvement.

  • Y a-t-il des artistes marocains ou étrangers avec lesquels vous souhaitez collaborer ?

Oui. Beaucoup. Si j’ai l’occasion de collaborer avec les artistes qui m’ont inspiré, je serai ravi.

Dans la scène actuelle, Mobydick/Lmoutchou fait partie des rappeurs que je respecte énormément. Il a beaucoup donné pour le Rap marocain. Il a une bonne carrière. Il est toujours sur la scène du Rap et il travaille sur de nombreux projets. Je lui souhaite bon courage.

Un featuring se profile pour le prochain album. J’espère que ça se concrétisera. Ce sera une surprise

  • Avez-vous des projets en préparation ?

J’ai deux projets en préparation. D’abord, l’album qui sortira très bientôt. Ensuite, faire une mixtape comme il se doit (avec Scratch et tout ce qui va avec) avec DJ SIM-H. Voilà tout.

 

[1]https://www.cairn.info/une-histoire-du-rap-en-france--9782707181985-page-191.htm#

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