Rap marocain : le clash générationnel

Un éclairage sur le dernier clash en date entre Don Bigg et les rappeurs de la nouvelle génération (Mr Crazy, 7liwa, Komy et Dizzy Dros) à travers des titres interposés qui n'ont rien à envier à ce qui se passe aux Etats-Unis ou en France. La violence physique en moins.... pour le moment.

Couverture du titre de "Don Bigg" © Don Bigg Couverture du titre de "Don Bigg" © Don Bigg

Dans une pièce sombre décorée de deux tableaux, [les deux plus chers tableaux marocains : l'un de Abbés Saladi, peintre et artiste plasticien marocain (1950-1992), et l'autre de Jilali Gharbaoui, peintre marocain non figuratif (1930-1971)]et d'un abat-jour, le roi du Rap, Don Bigg alias Taoufik Hazeb, siège en majesté sur le trône du « Rap Game », en fumant un cigare à la gloire des rappeurs de la nouvelle génération, et force le respect par son regard dissimulé par une paire de lunettes noires.

Derrière lui, à sa droite et à sa gauche, apparaissent en reflets rouges très fins des lions d’armoiries, similaires à celles du Maroc, soutenant le trône du Rap. Devant lui, à ses pieds, gisent les cadavres baignant dans leur sang et les squelettes des rappeurs rattrapés par sa noire colère. Il leur déroule le tapis rouge pour ensuite leur porter le coup fatal. 7liwa (à lire hliwa) est attaché à son auriculaire, Dizzy Dros est piétiné par une paire de « Jordan », Komy sur le ventre et les mains menottées derrière le dos et Mr Crazy affalé sur son dos. A droite de la pièce, tout contre le mur, un squelette porte une casquette bleue. Tout porte à croire qu’il s’agit du rappeur tangérois Muslim. Aussi, sur la coupe de 7liwa, apparaît la banane du rappeur « El GrandeToto ».

Il s’agit là de la couverture du dernier titre de Don Bigg  publié sur YouTube dans la soirée du samedi 22 décembre 2018. « 170 Kg », censé représenter le poids de l’artiste sur la scène du Rap marocain et aussi le poids maximum qu'à atteint le rappeur à un moment donné de sa vie, est resté en première position des tendances dès sa sortie sur la plateforme de musique en ligne et a cumulé depuis plus de 15 millions de vues.

Les paroles sont tout aussi sordides. Don Bigg, dans ce titre, s’en prend aux rappeurs de la nouvelle génération qui avaient ouvert les hostilités à son égard. « On m’a cherché. On a cité mon nom à tort et à travers dans des interviews. On m’a même traité d’opportuniste. Et cela a duré près d’un an et demi. Ceux que j’ai clashés sont ceux qui m’ont cherché »1. Il ajoute qu’il ne s’adresse pas à toute la nouvelle génération de rappeurs. « Je ne fais pas dans le subliminal. Je cite les noms et j’y vais direct »2.

Le clip est composé de deux parties. La première comporte une image figée, celle de la couverture du titre. « L’écriture des paroles de cette partie ont duré moins d’une heure »3.Quant à la seconde partie, son visuel reprend des extraits d’un concert remontant à deux ans, celui du « Festival Wecasablanca ». Dans cette partie, le rappeur dit présenter des excuses. Mais ce n’est qu’un leurre : « Il faut prendre ça au troisième degré. Je ne demande pas qu’on me pardonne, je défonce tout »4.

Don Bigg s’adresse à ces rappeurs sur un ton moralisateur, celui d’un père de famille qui gronde ses enfants comme le dit si bien Anis Hajjam. En effet, nombre de rappeurs de la nouvelle génération étaient surnommés « Wlidat l Bigg (les enfants de Don Bigg) ». A ce sujet, il tonne dans un couplet qu’il « n’a jamais effleuré leurs mères ». Le ton moralisateur s’exprime à travers plusieurs invectives : « J’aimerai que mes enfants issus du Rap étudient… Le meilleur d’entre vous n’a ni Chahada (certificat d’études primaires) ni baccalauréat », « n’oubliez pas que j’ai veillé à votre éducation » ou encore « jour et nuit, vous ne faîtes rien d’autre qu'utiliser votre téléphone et de publier des tonnes de story sur Instagram ».

A tous ceux qui avaient affirmé, dans des interviews, que Don Bigg avait disparu de la circulation, parce qu’il n’avait plus rien à dire et qu’il n’avait plus rien à donner au Rap, celui-ci leur répond ainsi : « Nous avons libéré la scène pour voir ce dont vous étiez capable. Mais, on savait en notre fort intérieur que le meilleur d’entre vous n’allait que merder ». De plus, dans la couverture du titre se trouve le tableau de Jilali Gherbaoui. Son auteur n'a pourtant pas connu la gloire de son vivant. « De la misère à la gloire posthume ». De sorte que Don Bigg souhaite passer le message, à ceux qui ont « annoncé » la fin de sa carrière, qu'il revient et que sa valeur artistique n'a fait qu'augmenter. Quant au second tableau, « L'Offrande », le tableau le plus cher de Abbes Saladi, adjugée à plus de 466.000 euros (plus 4,5 millions de dirhams marocain), Don Bigg envoie à ces rappeurs le message suivant : « ce titre est mon offrande pour vous »...

Par ailleurs, il affirme que ce titre a eu le mérite d’avoir « ré-intéressé une très large frange sociétale à ce qu’on appelle le rap »5 ou du moins d’avoir titillé les esprits pour relancer la dynamique du Rap au Maroc.

Après la publication du titre de Don Bigg, Dizzy Dros s'en est pris à Faty El Jaouhari, actrice marocaine de renom, en piratant son compte Instagram. Aussi, la boîte mail de Salma Rachid, chanteuse marocaine qui s'est fait connaître après sa participation à la deuxième saison d'Arab Idol, a aussi été piraté.

Don Bigg Vs Mr Crazy

Othmane Atik alias Mr Crazy, âgé de 21 ans, est un rappeur Casablancais. Son intérêt pour le Rap a commencé en 2006. A l’âge de 17 ans, il a passé trois mois en prison pour « détournement des paroles de l’hymne national », « insulte à corps constitués », « propos immoraux » et « incitation à la consommation de drogue ». Des accusations faisant suite à la diffusion de trois titres où il décrit la difficulté de vivre dans la ville de Casablanca, la capitale économique du Maroc. A sa sortie de prison, il supprime tous ces anciens titres et commence une nouvelle carrière musicale qui se veut être plus engagée avec un discours plus élaboré. En 2017, il a remporté la récompense du « meilleur titre » dans la catégorie « Rap » au « Morocco Music Awards (MMA) ».

Moins de 24 heures après la sortie de « 170 kg », Mr Crazy fut le premier rappeur à répliquer avec un titre qu’il a intitulé « BIGGSHOT ». La couverture du titre est inspirée de « KILLSHOT », le clash d’Eminem contre Machin Gun Kelly. Et il reprend à son compte l’instrumental de « Hit ‘Em Up », le clash de 2PAC contre Biggie - puisqu’il se considère comme le « 2PAC » marocain.

Mr Crazy ne mâche pas ses mots envers Don Bigg. Il commence par se recueillir sur la dépouille du rappeur, supposé décédé à la suite de ce titre, en ces termes : « Je demande à tout le monde de lever les mains au ciel et de prier pour l’Bigg ». Il continue en affirmant qu’il s’occupera personnellement de son enterrement. Par la suite, il déclare que s’ils se rencontrent dans la rue, sa licence en droit privé ne lui servirait à rien. Une incitation claire à peine voilée à la violence. Ensuite, il lui reproche d’avoir donné un concert au congrès de la Jeunesse Itihaddia [Jeunesses de l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP), parti d’opposition de gauche] et de s’être « vendu » : « Combien t’ont-ils donné ? Moi, je ne retournerai jamais ma veste ».

Dans une story sur Instagram, quelques minutes après la mise en ligne de la réplique de Mr Crazy sur YouTube, Don Bigg a répondu au titre de Mr Crazy en ces termes : « Les gars, qui a commandé un 2PAC de chez AliExpress ? ».

Don Bigg Vs 7liwa

7liwa, de son vrai nom Ihab Ikbal, né le 19 janvier 1996, est un jeune rappeur Casablancais qui est considéré comme la tête brûlée du Rap marocain. « Son univers est sombre, mais d’une efficacité redoutable »6. Sa carrière musicale démarre avec un titre « Dahktkada » (Fini de rire). Il s’est fait connaître ensuite par « Batal l3alam » (champion du monde), « Weld Fatema » (le fils de Fatema, du nom de sa mère), « Yema » (maman) ou « Mimi ». Son nom reste associé à celui de Ilham El-Abrbaoui alias Ily, la jeune rappeuse marocaine.

7liwa a tenu lui aussi à répliquer rapidement à Don Bigg avec un titre qu’il a nommé « 57 Kg » dans lequel il mange un « Big Mac » pour se moquer du rappeur Don Bigg. Ensuite, il insinue que Taoufik Hazeb est « avare » puisqu’il n’aurait pas si bien rémunéré les rappeurs qui ont travaillé sur la « mixtape » de son album « Byad ou Khal » (blanc et noir). Puis, il a répondu au « Roi du Rap » au sujet de sa prise en charge de la production des titres de 7liwa en affirmant qu’il n’utilisait pas d’Autotune, qui est un logiciel correcteur de voix permettant de donner un son robotique, contrairement à lui qui l’aurait utilisé dans son dernier titre pour accélérer son « flow ». Par ailleurs, il clame haut et fort que Don Bigg profite des subventions de l’Etat pour faire du Rap, alors que la nouvelle génération est livrée à elle-même et manque cruellement de soutien.


Taoufik Hazeb alias Don Bigg s’est exprimé sur les ondes d’Hit Radio au sujet de ces subventions en ces termes :

« Pour en finir avec cette polémique et aux rumeurs qui circulent sur le Net, je tiens à dire ceci : j’ai bien reçu 60 millions de centimes comme subventions de la part du ministère de la Culture. Cependant, voilà comment cette somme a été répartie :

- 25 millions de centimes m’étaient destinés (ce qui représente 50% du budget du clip que j’ai produit).

- Les 35 millions de centimes restants, étaient destinés à produire 7 albums, par mon studio « DBF », de sept jeunes artistes marocains inconnus du grand public. Sachant que l’enregistrement d’un album (sans compter production ni rien du tout) coûte 15 millions. » alors c’est autant que les subventions qui me sont destinés ».


Don Bigg Vs Komy 

Après 7liwa, c’était au tour de Oussama Dallouli plus connu sous le nom de Komy, rappeur marocain auteur d’un seul album solo « Sociologie », produit par Partinium Universal Music, et précurseur du mouvement « Crunk » sur la scène marocaine7, de répondre à Don Bigg.

Son titre « Cha7ma (la graisse) » ne remporte pas le succès espéré comme ce fut le cas de ses confrères. Il se moque du titre de Don Bigg : « 170 Kg de quoi ? 100 Kg de graisse et 70 Kg de merde qui n’arrive plus à sortir ». Puis, il reprend les arguments développés par les autres rappeurs, celui de la subvention étatique et du concert qu’il a donné lors du congrès de la jeunesse de l’USFP. Par la suite, il lui demande de faire un test ADN à son fils pour vérifier s’il est bien de lui puisque « de nombreuses personnes sont passées chez lui ». Il ajoute qu’il ne parlera pas de sa mère (paix à son âme), en évitant de tomber dans l’erreur qu’à fait ce dernier. D’où une question : Y a-t-il ou pas des limites à ne pas franchir dans les clashs du Rap ? La crainte des observateurs est que cette guerre de clashs passe dans la réalité à travers des affrontements physique entre fans de rappeurs ou entre rappeurs.

Don Bigg Vs Dizzy Dros

Omar Souhaili alias Dizzy Dros ou « Mister Cazafonia », né dans le quartier de Bine Lemdoune à Casablanca, est un rappeur marocain âgé de 29 ans. Il commence à écrire à l’âge de 16 ans, mais son intérêt pour le Rap remonte à plusieurs années auparavant. Après plusieurs mixtapes, il se fait connaître en 2011 grâce à son premier clip « Cazafonia ». En 2014, il sort son premier album qu’il a intitulé « 3azy 3endo stylo (« nigga » a du style) ». L’un des objectifs de cet album est de banaliser l’usage du terme « 3azzy (nigga) », qui a une signification péjorative au Maroc, et de le transformer en « source de fierté et d’appartenance »8. Il a, par la suite, enchaîné des titres qui ont fait sa notoriété notamment « Chouwaya », « RDLBAL (fais attention)» ou encore « Paris ».

Après deux semaines d’attentes, Dizzy Dros a été le dernier à répondre à Don Bigg, le meilleur pour la fin comme on dit. « Tu l‘as commencé… et je l’ai fini », en parlant du clash que Don Bigg a déclenché. C’est comme cela qu’il termine son titre.

« Moutanabi » est le titre de ce morceau de Dizzy Dros, du nom du célèbre poète arabe du Xe siècle à l'égo hypertrophié et qui prétendait être prophète. Ce titre n’est pas dû au hasard. Les paroles ont été écrites comme un poème en respectant les rimes entre les vers. Aussi, Dizzy Dros a déclaré sur Télé Maroc qu'il choisi ce titre pour deux raisons : « D'abord, le poète Al Moutanabi maîtrise l'art du "clash". Ensuite, Al Moutanabi a été assassiné par une personne qu'il avait "clashé" ». De plus, « le flow est Old School et les paroles écrites avec l’écriture kufique » comme l’a rappelé Omar Souhaili dans son titre.

Couverture du titre de "Dizzy Dros" © Dizzy Dros Couverture du titre de "Dizzy Dros" © Dizzy Dros

La couverture de ce titre est la réponse du berger à la bergère de Dizzy Dros à Don Bigg. Il a utilisé les éléments de la couverture de Don Bigg et les a retournés contre lui. On suppose que la scène se déroule dans le garage de « DBF », le studio de Don Bigg. Par la suite, « 3azzy 3ndo Stylo (33S) » fut écrite en surimpression sur l’inscription « DBF ». Le trône a été renversé et la « Danone Gang », en référence au titre « … » de Don Bigg où il traite la nouvelle génération de rappeurs d’enfants gâtés [« Trikt Danone (génération Danone) »], a pris le contrôle du « Rap Game ».

Ensuite, l’on remarque que Dizzy Dros, tient une barre de baseball portant la mention « Cazafonia 2011 » [pour signifier qu'il était connu bien avant que Don Bigg ne le prenne sous son ail] s’occupe de Pappy Mouchkil, le frère de Don Bigg, alors que 7liwa tient en laisse Don Bigg… L’arroseur arrosé. El Grande Toto se tient à côté de 7liwa, en tant que spectateur, en fumant un joint.

A droite de l’affiche, se trouve le rappeur Komy qui prend un selfie en faisant de la musculation et Shobee/XCEP (tout un chacun a donné son interprétation) piétine Masta Flow. Et à côté de SmallX, membre du groupe « Shayfeen » et celui qui prend une cuillère du yaourt « Danone », se tient Ilham El-Arbaoui Alias Ily.

Dizzy Dros a été la victime de clashs incessants de Don Bigg dans ses deux derniers titres. Don Bigg l’a traité d’opportuniste et sa femme de « pute ». Il avait ajouté que « toute sa vie durant, il s’est cru être noir » alors que ce n’est point le cas. Dans ce titre, Dizzy Dros règle ses comptes avec celui qui dit « l’avoir aidé pour acquérir la notoriété qu’il a actuellement », puisque c’est grâce à lui qu’il serait passé pour la première fois à la radio.

En moins de quatre jours, le titre de Dizzy Dros, qui a été visionné plus de 8 millions de fois sur YouTube, a détrôné celui de Don Bigg dans la liste des tendances sur YouTube, trônant ainsi en première position des tendances.

Dès le début du titre, Dizzy Dros a rappelé au destinataire de ce clash la fois où il « s'est retrouvé avec une mineure à Agadir » et que c'est grâce à Hassan Nafali, ancien responsable au Festival Mawazine - Rhytmes du monde, que Don Bigg est monté, pour la première fois sur la scène de ce festival. Ensuite, il répond à Don Bigg, qui affirme « avoir inspiré la nouvelle génération de rappeurs », qu'il a inspiré une génération de lèche-bottes. Finalement, Dizzy Dros a déclaré qu'aucun rappeur n'a signé dans DBF, le label de Don Bigg. Ce qui démontre, selon lui, que ce label n'a aucune valeur.

En écoutant le titre de Dizzy Dros, Don Bigg a répliqué que ce titre était ce qui a été fait de mieux depuis le début de sa carrière. « Artistiquement parlant, c'est un bon titre. N'oublies pas de me remercier de t'avoir cité dans mon titre car sans moi, tu ne l'aurai pas produit. Et je souhaite que ton titre reste le plus longtemps possible premier dans les tendances sur YouTube. Bisous » a-t-il déclaré en s'adressant à Dizzy Dros.

Quant à El Grande Toto, il ne s’est pas senti concerné par le titre de Don Bigg. Ainsi, il n’a pas voulu participer à cette guerre de clashs et il a préféré dire, dans une de ses story sur Instagram : « Les garçons, faites bouger les choses. Tout ça me fait plaisir parce que ça fait parler. Même des personnes âgées en parlent ».

Les clashs ne risquent pas de s’arrêter en si bon chemin...

Affaire à suivre

[1] Le magazine TelQuel : https://telquel.ma/2019/01/04/donbigg_1624609/?utm_source=tq&utm_medium=paid_post

[2][3][4][5] Idem

[6] https://www.booska-p.com/new-rap-afrique-5-la-revolution-rap-en-afrique-du-nord-dossier-n92078.html

[7] http://www.hitradio.ma/artists/komy/

[8] https://al3omk.com/273016.html

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