West : « On devient de l’ancienne génération lorsqu’on ralentit le rythme »

Dans cette interview, West nous raconte ses débuts. Il nous parle de ses collaborations. Sans oublier de nous parler de son actualité.

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Mourad Hayane alias West, né en 1991 à Agadir (Maroc), est un rappeur, producteur et compositeur marocain. Il commence le Rap à l’âge de 17 ans, mais son intérêt pour le Rap remonte à plusieurs années auparavant. Il démarre sa carrière avec le collectif de production W-S avec Scorp. Il rejoint le groupe un collectif de producteurs avec lequel il a acquis de l’expérience au niveau de l’enregistrement et du mix.

Dans cette interview, West nous raconte ses débuts. Il nous parle de ses collaborations. Sans oublier de nous parler de son actualité.

  • Vous avez déclaré que vous avez commencé le Rap il y a dix ans de cela (2008). Pourquoi le Rap ? Et quand avez-vous commencé à écrire ?

J’étais passionné par le Rap. J’avais acheté plusieurs cassettes et j’écoutais du Rap tout le temps. Et ça a commencé avec « The Next Episode » de Dr. Dre en featuring avec Snoop Dogg, Kurupt, Nate Dogg – le refrain mythique « Smoke weed everyday ».

J’ai commencé à écrire lorsque j’étais gamin dans le but de faire rire mes camarades de classe. J’écrivais des petits clashs contre certains de mes amis. Et pendant les cours, je sortais deux ou trois lignes. Ça faisait rire mes potes. Ça a commencé comme ça.

  • Quelle était votre source d’inspiration ?

Au départ, la mouvance West Coast était ma source d’inspiration : en gros, la génération Dr. Dre, Snoop Dogg, Tupac, Ice Cube… Puis, j’ai porté mon attention sur les producteurs comme Scott Storch, Timbaland, Swizz Beats… Quant à mon inspiration actuelle, j’écoute de tout pour rester compétitif. Les parcours m’inspirent aussi .

Ce nom de scène me représente et résume ma vision des choses et mon parcours. Bien que je fasse de la Trap actuellement et que j’aime la Trap, ça me permet de ne jamais oublier d’où je viens.

  • A vos débuts, aviez-vous fait une tentative de Rap en anglais ?

Ce n’était pas une tentative à proprement dit. J’étais avec un collaborateur canadien du nom de « Scorp » - Il est toujours en activité. Il faisait du Rap en anglais. Alors, on était plus dans cette mouvance anglophone. On faisait des titres en anglais pour s’amuser et on les faisait écouter à nos potes pendant une soirée. C’était du Craft pur et dur. Ça a duré trois ans. Toute cette période de Rap en anglais m’a permis d’acquérir certains réflexes qui m’aident dans ma création de tous les jours.

  • Actuellement, vous faîtes du Rap en français et en darija. Trouvez-vous plus de facilité à composer dans une langue plutôt que dans une autre? Et comment choisissez-vous dans quelle langue vous allez composer vos titres?

Le choix de la darija n’est pas dû au hasard. A un moment donné, j’ai sorti tous mes titres pour connaître l’avis du public. Ainsi, j’ai sorti « Overdose 2 » sur trois mixtape – et ce le même jour. Il n’y avait qu’un seul titre en darija sur un ensemble de 36 titres. Et le morceau en darija est celui qui avait le plus circulé sur internet. Il y a eu un réel engouement pour ce titre. J’ai rapidement pris conscience que les gens ont besoin de se projeter et se reconnaître dans un artiste.

  • « Overdose 1», votre première mixtape [disponible gratuitement sur le site « Haute culture »]. Quelle est l’histoire de cette mixtape ? Que représente-t-elle pour vous ? Et pourquoi l’avoir proposé gratuitement ?

« Overdose » a marqué une période de ma vie. C’est le combat intérieur entre l’adolescence et la phase adulte. J’ai souvent risqué de nombreuses choses dans ma vie, je ne le regrette pas. J’assume totalement. C’est pour ça que je l’ai appelé ainsi et la pochette parle d’elle-même. Cette mixtape raconte l’histoire d’un jeune qui se cherche, qui en a marre de beaucoup de choses et qui a beaucoup de rêves.

Je l’ai proposé gratuitement parce que je propose toujours ma musique gratuitement. Je considère qu’un artiste n’est pas obligé de commencer à la fin du film. C’est-à-dire l’étape de la commercialisation n’est possible que lorsqu’il y a des ventes assurées. C’était promotionnel. Aussi, je voulais partager avec le public.

  • Vous êtes producteur, compositeur et rappeur. Comment arrivez-vous à concilier ces trois casquettes ?

Pour ne pas te mentir, je fais ce que je veux. Si je sens que je veux faire une prod, je fais une prod. Si je veux poser un couplet, je pose un couplet. Si je ne veux rien faire, je ne fais rien du tout. Quand je me réveille et que je sors de ma chambre à coucher, à droite y a le studio et en face y a la salle de bains. C’est cette liberté qui me rend épanoui

Quand il s’agit des artistes que je produis, j’engage mon Label (Ayé Prod). Sur les deux dernières années, j’ai eu de bons résultats. Comme je te l’ai dit précédemment, c’est vraiment quelque chose que j’aime faire. J’ai la structure qu’il faut. Les gars peuvent venir enregistrer tranquillement et moi je gère le côté technique et artistique. Au début, c’était un peu difficile. Mais je ne me suis jamais posé cette question. Il ne faut pas croire que ce sont des casquettes différentes. Tout est interconnecté et interdépendant. C’est un plaisir d’avoir la main sur toutes les étapes du processus.

  • Où vous sentez-vous le plus à l’aise ? En tant que rappeur ou en tant que producteur ?

En 2019, croire qu’un producteur est séparé d’un compositeur… et croire qu’il doit y avoir forcément un producteur, un compositeur et un rappeur séparés est une vision erronée et unidirectionnelle. On voit de plus en plus de gens qui arrivent à faire les trois simultanément grâce la démocratisation des moyens d’enregistrement (MAO).

Personnellement, je suis contre les étiquettes. Cet étiquetage est démodé. Il faudrait poser la question aux rappeurs et leur demander pourquoi ils ne sont pas producteurs. Et poser la question aux beatmakers et leur demander pourquoi ils ne tentent pas de chanter sur leurs créations. Qu’est-ce vous empêche de ne pas faire les deux ? Moi, j’imagine qu’il y aura bientôt des logiciels où on n’a plus besoin d’un ingénieur de sons pour enregistrer – des logiciels à commande vocale, tu dis « rec » et ça enregistre...

  • Où et comment avez-vous appris le mixage, le mastering ?

J’ai appris cela avec le temps – dix ans de travail acharné. A 16 ans,  j’ai commencé à enregistrer pour d’autres artistes au prix dérisoire de 50 Dh. Ça me faisait de l’argent de poche.

Je m’enregistrais et je mixais mes sons moi-même. Je voulais avoir le son le plus clean. Pour faire le bon mixage. Ainsi, je me donnais à fond sur mes titres. J’ai acquis plusieurs réflexes que j’ai utilisés plus tard au profit d’autres artistes.

  • Quels sont les logiciels que vous utilisez le plus souvent dans la pratique de votre métier ?

J’utilise Pro Tools pour enregistrer et mixer (à 60%) et FruityLoops pour faire l’instrumental (à hauteur de 40%).

  • Vous avez travaillé la prod du titre « Gonzales » de Lartiste en partenariat avec 7liwa, comment est venue votre participation à ce titre ?

J’étais dans un autre studio vers minuit. On m’a appelé et 7liwa m’a dit de venir. J’ai proposé des prods à moi et voilà. Je leur ai donné une clé USB avec l’instru de « Gonzales » dedans – en référence au pianiste Gonzales. C’était dans une soirée où je regardais des vidéos de Gonzales. De là les accords, le côté un peu mexicain. Pour l’anecdote la base du refrain c’est « Handale Handale ».  

  • Comment est née votre collaboration avec Lacrim?

Ali Rguig, propriétaire du studio « Art’Coustique », m’appelle. Il me dit qu’il voudrait que je prenne en charge un artiste et que c’était important. Je savais que je devais être efficace. Je me suis rendu au studio et là je trouve Lacrim. J’ai été très agréablement surpris et inspiré par le niveau d’attente technique requis. J’étais prêt à me donner à fond . Ça lui a plu. Ça s’est très bien passé, hamdoulah. De fil en aiguille, on a échangé. On est resté en contact. Maintenant, on continue à travailler ensemble sur tous ses projets : « Force et honneur », « R.I.P.R.O 3 » et le double album « LACRIM ».

Karim est un homme de parole et de valeurs. J’ai eu plaisir à travailler pour lui et c’est un honneur.

  • Le Rap marocain est passé du stade local au stade international. Quelles sont les raisons de cet envol ? Ne pensez-vous pas que la darija constitue un obstacle ou bien y a-t-il d’autres paramètres qui rentrent en jeu ?

D’abord, la démocratisation des moyens et des techniques d’enregistrement est la raison principale qui peut expliquer cet envol. En 2009/2010, on ne trouvait pas de micros, il fallait les amener de France. Avant, il fallait obligatoirement passer par un studio. Et ça coûtait très cher. Du coup, l’artiste ne faisait qu’un titre par mois. C’était trop long. Au début de 2015, les choses ont commencé à changer. Y a des petits studios qui ont commencé à s’organiser. De mon côté, j’avais mon matos et j’avais un espace où je pouvais travailler. Chaque artiste avait une équipe et ensemble boom, boom, boom. Avec ces moyens, on avait la possibilité d’enregistrer trois à quatre sons par semaine sans sortir un dirham de sa poche.

Ensuite, il faut remercier les médias comme « Lacage », « Streetart » et « Moroccan Rap Trolls ». Y a eu un engouement de la part de ces médias qui ont aidé à promouvoir le Rap au Maroc.

Sincèrement, la darija a été un facteur clé pour que le Rap marocain et la Trap marocaine soient reconnus parce qu’on pourrait comparer la darija à l’anglais sur la structure de l’écriture et de comment on écrit. On pouvait enchaîner des couplets en face Trap, coller deux mots ensemble comme en anglais… Etc. Après, il y a une barrière réelle pour la compréhension des paroles. Je pourrais la décrire comme une barrière de verre. Dans le sens où maintenant ça marche mais jusqu’à quel point, on ne sait pas. 

  • Vous dîtes vouloir hisser le drapeau marocain vers le sommet à travers le Rap. Pensez-vous que le Rap peut contribuer à la fierté d’être marocain ?

Bien sûr que oui. Le Rap peut contribuer à cette fierté dans le sens où plusieurs jeunes, voués à ne rien faire, ont réussi à réaliser leurs rêves à leur niveau. Le Rap est la philosophie des temps modernes.

Pousser le Rap marocain jusqu’à la limite des frontières et la dépasser est une façon de dire aux jeunes que tout est possible. D’ailleurs, la nouvelle génération de rappeurs marocains est accueillie à bras ouverts par la communauté marocaine et la communauté africaine en général. Et c’est en grande partie grâce à eux que ça a circulé dans les réseaux sociaux et qu’il y a eu des featuring entre les rappeurs marocains/algériens/tunisiens d’ci et d’ailleurs... Ça crée de la valeur.

  • Pensez-vous que les rappeurs marocains devraient signer chez une maison de disque ou bien rester indépendants ?

Je ne sais pas si je suis apte ou si j’ai les connaissances nécessaires pour pouvoir parler de ce sujet. Je ne peux parler que de mon propre cas. Personnellement, je préfère être indépendant. Après, c’est vrai que c’est intéressant pour certains rappeurs qui font ça en indépendant et qui n’ont pas forcément un studio de pouvoir être pris en charge par des maisons de disques.

Faut dire aussi qu’il n’y a pas que deux options à savoir « être indépendant » et « signer chez une maison de disque ». Il y a plusieurs autres options comme signer en édition ou distribution ou en licence.

Les formations comme « management de la musique », « marketing de la musique » et « production artistique » sont des filières qui ne sont pas disponibles au Maroc. Ces filières nous auraient permis d’avoir un vivier de gens qui ont ces compétences et qui nous auraient permis de faire des maisons de disque au Maroc… Affaire à suivre.

  • Revenons à l’actualité, les deux clashs qui ont fait le buzz récemment ont été ceux de Don Bigg/Dizzy Dros et Dizzy Dros/Don Bigg. Lequel vous a-t-il semblé le plus percutant ?

Dizzy Dros est un rappeur que je respecte énormément. C’est quelqu’un de très respectable. Il gère tout, tout seul. Il ne parle pas beaucoup sur les réseaux sociaux, il reste discret.

Je ne sais pas si j’ai le droit de donner mon avis sur cela. Certes, Don Bigg a bien préparé son coup – en termes de stratégie marketing – mais je donne Dizzy Dros gagnant. Après ce serait bien que Don Bigg s’aligne sur le rythme actuel même s’il se considère de l’ancienne génération. A mon avis, il n’y a pas d’ancienne ou de nouvelle génération. On devient de l’ancienne génération lorsqu’on ralentit le rythme. Jay-Z, Puff Daddy et les autres peuvent se le permettre parce qu’ils ont énormément de deals derrière eux. La césure s’est créée juste à cause de la différence de rythme. Un artiste avec qui je travaille a fait cinq titres d’affilée en six heures. L’essence du Rap, c’est ça.

C’est une très bonne initiative. Je les remercie pour ça. Je n’ai pas pu être présent parce que j’étais à Agadir à ce moment-là pour un autre événement. Les gens de « LaCage » sont des personnes que je connais bien. Ils ont beaucoup donné pour la promotion de la culture du Rap marocain, mais ils ne sont pas assez récompensés. Y a des artistes qui devraient se rappeler qui les a soutenus. Ils étaient avec nous dès le début. Je leur souhaite bon courage pour la suite.

  • Y a-t-il des artistes marocains ou étrangers avec lesquels vous souhaiteriez collaborer ?

Maintenant, je me concentre sur ce que j’ai à faire. Je ne cherche pas beaucoup les collaborations. Cependant, j’essaie d’être sélectif dans ce que je fais, même si ça dérange certains. Il faut travailler selon ses priorités. J’essaie de collaborer non seulement dans un esprit gagnant-gagnant, mais aussi collaborer juste pour faire de la musique – comme ce que je fais avec plusieurs compositeurs que je trouve très talentueux.

  • Avez-vous des projets en préparation ?

Je ne prépare pas quelque chose en particulier. Quand j’ai quelque chose de près, je le sors. D’ailleurs, j’ai sorti hier (le 12 avril 2019) un titre intitulé « STS ».


Ilyass Joundai, concepteur graphique, distributeur des titres dans les plateformes digitales et YouTubeur

 © Ilyass Joundai, © Ilyass Joundai,
Vous avez réalisé la pochette de « STS », le dernier titre de West. Quelle est la signification de cette pochette ?

West est mon ami. On se connaît depuis très longtemps. Le travail avec un ami se fait au feeling – et ce feeling s’est développé très rapidement. Il m’a contacté dans la soirée d’hier et il m’a dit qu’il avait besoin d’une pochette pour son titre « STS ». J’ai préparé trois versions. On a opéré plusieurs modifications sur la troisième version pour obtenir la version finale. Je pense que le résultat est au rendez-vous. Cette pochette ne reflète pas les paroles du titre.

Quand avez-vous commencé à réaliser des pochettes pour les rappeurs ?

Cela remonte à 2017. Deux ans auparavant, en 2015, je me suis auto-formé en conception graphique. J’ai travaillé avec des rappeurs nationaux comme L'3issaba Muzik, Sa3er Man, Lferda, Madd, Toto, Klass-A, Mr Crazy et maintenant West, mais aussi avec des rappeurs internationaux.


 

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