Dizzy Dros : «les comportements de certains rappeurs nuisent à la crédibilité du Rap»

Dans cette interview, Dizzy Dros nous parle de ses débuts, de ceux qui l’ont aidé à ses débuts, de son prochain album et de ce qu’il pense du paysage artistique du Rap marocain.

Dizzy Dros © Reda Adine Dizzy Dros © Reda Adine

Omar Souhaili alias Dizzy Dros ou « Mister Cazafonia », né dans le quartier de Bine Lemdoune à Casablanca, est un rappeur marocain âgé de 29 ans. Il commence à écrire à l’âge de 16 ans, mais son intérêt pour le Rap remonte à plusieurs années auparavant. Après plusieurs mixtapes, il se fait connaître en 2011 grâce à son premier clip « Cazafonia ». En 2014, il sort son premier album qu’il a intitulé « 3azy 3endo stylo (« nigga » a du style) ». L’un des objectifs de cet album est de banaliser l’usage du terme « 3azzy (nigga) », qui a une signification péjorative au Maroc, et de le transformer en « source de fierté et d’appartenance ». Il a, par la suite, enchaîné des titres qui ont fait sa notoriété notamment « Chouwaya », « RDLBAL (fais attention)» ou encore « Paris ».

Dans cette interview, Dizzy Dros nous parle de ses débuts, de ceux qui l’ont aidé à ses débuts, de son prochain album et de ce qu’il pense du paysage artistique du Rap marocain. 

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Traduit de l'arabe par Chafik Laabi*1

  • Comment ont été tes débuts dans le Rap ? Pourquoi avoir choisi ce genre musical plutôt qu’un autre ? Ta condition sociale a-t-elle été déterminante dans ce choix ?

J’ai commencé à écrire dès l’âge de 16 ans, mais ma passion pour le Rap avait éclos bien avant cet âge. Je crois que lorsqu’on grandit dans un milieu populaire assourdissant et marqué par les tensions, il devient difficile de prendre l’habitude de la musique douce. L’oreille finit par s’habituer aux genres musicaux assourdissants tels que le Chaâbi, le Raï, le Metal ou le Rap. Ce dernier genre m’a attiré à un âge précoce et pas seulement musicalement, l’image a été déterminante ainsi que la manière de s’habiller des rappeurs.

J’ai grandi dans une famille conservatrice au quartier Bine Lemdoune à Casablanca. Exception faite de quelques enregistrements des groupes Lemchaheb et Jil Jilala, la musique et la chanson n’avaient pas leur place chez moi. J’allais, de temps en temps, chez ma tante paternelle, voir des clips diffusés par certaines chaînes de télévision. Il n’y avait pas encore de YouTube et même pas l’internet dans notre quartier. Beaucoup de choses ont changé depuis. Les amoureux de la musique d’aujourd’hui ont de la chance.

  • Pourquoi avez-vous choisi Dizzy Dros comme nom artistique ?

Très jeune, j’ai adopté Dizzy Dros comme pseudo. Dros est l’acronyme phonétique de « The Rhyme Of Street ». Je lui ai accolé Dizzy pour avoir un nom composé.

  • La personnalité de Dizzy Dros est-elle identique à celle de Omar Souhaili ?

Il y’a du Omar dans Dizzy, comme il y’a du Dizzy dans Omar. Mais il va de soi qu’il y’a des différences entre les deux personnalités. La vie de Dizzy Dros l’artiste est faite de sorties médiatiques, de spectacles et de vidéoclips, alors que celle de Omar Souhaili, derrière la lumière des projecteurs, de la vie quotidienne Monsieur tout le monde.

Beaucoup de personnes sont étonnées lorsqu’elles me rencontrent et constatent les différences avec l’image stéréotypée qu’elles se sont faites de moi à travers mes vidéoclips. C’est pourquoi il faut toujours se méfier des préjugés.

  • Des rappeurs marocains vous ont-ils donné un coup de main au début de votre parcours ? On dit que Mobydick a contribué à l’édition de votre premier album ? Est-ce vrai ?

Ma carrière professionnelle dans la Rap a démarré en 2011 grâce à mon premier single (avec clip) « Cazafonia ». Mais avant cela, il y’a eu beaucoup de travail et de sueur. Dès l’âge de 16 ans (en 2005), j’allais au Parc Al Awassem au quartier Aïn Chock (Casablanca) et je passais de longues heures à écrire des paroles de chansons. Et puis j’ai rencontré des amis qui m’ont convaincu que je devais me lancer. J’ai alors enregistré dans un studio mes premières tentatives en 2007.

Depuis ces débuts, j’ai toujours autofinancé mes œuvres. Avec le temps et un début de renommée, j’ai fait la connaissance de jeunes passionnés de musique et de Rap et qui ont proposé de contribuer à mes travaux, chacun selon sa spécialité. Parmi ceux qui m’ont toujours accompagné, je peux citer : Lamine de Meknès, Taoufik Teekay de Fès, tous les deux des « Rhythm Makers » très doués ; Amine Hamdoune, un excellent technicien du son ; Karim Mokhtari, un virtuose du Photoshop…  

Quant à la contribution de Mobydick, il m’a permis d’apposer le nom de sa société de production sur mon album pour faciliter sa distribution sur le marché et je le remercie pour ce geste.

  • Vous avez donné le nom de « Azzi 3ndou Stylo » à votre album ? Que signifie ce nom ? Quel sens donnez-vous au terme de « Azzi » ?

Mes amis et moi, depuis le collège et le début de notre passion pour le Rap, nous utilisions le terme de « Azzi ». On sait que ce terme a une connotation très péjorative, voire raciste [équivalent de « nègre »] vis-à-vis des Noirs. D’ailleurs, c’est pour cela que nous l’avions inconsciemment adopté pour exprimer notre rejet d’une telle signification puisque la racine du mot « Azzi » signifie la fierté. D’autant plus que le Rap vient des Etats-Unis d’Amérique et plus particulièrement de la communauté afro-américaine.

Au début, nous ne prenions pas la chose très au sérieux, mais ce terme commençait à changer de signification. Ceux qui connaissaient ma passion du Rap commençaient à m’appeler « Azzi », dans la rue. Un groupe de jeunes a même créé une page Facebook intitulée « Ouazza » [pluriel de « Azzi »]. Cela montre qu’un terme, ne serait-ce que parmi une catégorie de personnes peut perdre sa connotation péjorative et se transformer en source de source d’appartenance et de fierté.

Dans des commentaires, par ironique retournement des choses, certains affirment que je ne suis pas « Azzi » en se basant sur la couleur de ma peau. Je voudrais que les auteurs de ces commentaires sachent que j’ai des origines sahraouies et plus précisément de Zagora [ville du sud-est marocain]. Mon grand-père, paix à son âme, était noir de peau et parlait couramment la langue amazighe. Son sang coule en moi.

Contrairement à ce que veulent faire croire certains, le Maroc est un pays à l’identité aux multiples composantes et qui s’est nourrie enrichie d’affluents très variés.

  • Votre premier album compte 21 chansons. Pourquoi un nombre si élevé ?

Mon album « 3zzi 3ndou Stylo (33S) » est le fruit de plusieurs mois de travail continu. La plupart des morceaux, j’en avais écrit les textes dans le bus en route pour le boulot, ou alors chez mon ami Sim-H alias Mohammed Sguiry, dans une petite pièce, où nous nous réunissions pour écouter de la musique ou écrire les paroles de chansons.  Après cela, j’ai rencontré Lamine, qui avait une pièce chez lui équipée pour l’enregistrement. Nous avions passé près de neuf mois dans l’enregistrement des chansons. Nous en avions enregistré 39, pour finalement en sélectionne 21 morceaux qui figurent dans l’album.

La confection d’un album prend beaucoup de temps et d’efforts, sans parler des frais de studio, des rythmes et de tout le reste. J’étais le seul unique et responsable pour tout ça.  Pour la vérité, je ne savais pas quel sort m’attendait après la sortie de l’album. Allais-je rencontrer le succès et poursuivre ma carrière sur de solides bases ou alors tout le temps investi, les efforts fournis et l’argent dépensé allaient partir en fumée. Je me suis donné à fond et cherché à exceller dans les compartiments et au final, je crois que mes efforts n’ont pas été vains.

  • « Sa3tek Salat » (ton heure est arrivée) est l’un des morceaux les plus mélancoliques de l’album ? Quelle est son histoire

C’est un morceau qui a une place à part dans mon cœur. Il raconte l’histoire réelle de trois de mes amis d’enfance disparus trop tôt dans leur vie. C’est une histoire que j’ai tant voulu raconter pour leur rendre hommage, mais j’attendais de tomber sur la mélodie qui me fera vibrer avant d’en écrire le texte. Lorsque j’ai rencontré Said Lakhrif, un musicien de Fès, qui m’a fait écouter certaines de ses compositions, dès que j’ai écouté sa mélodie intitulée « Saâtek Salat », j’ai su que ce serait la mélodie idéale pour raconter cette histoire.

  • Le rappeur peut-il vivre de son art au Maroc ?

Beaucoup croient que la vie du chanteur en général et du rappeur en particulier est une vie de fureur, de folies et de plaisirs au quotidien. Peut-être est-ce le cas aux Etats-Unis, en Grande-Bretagne et même en France. Mais, au Maroc, la réalité du vécu du rappeur de cette image idyllique.

Personnellement, rares sont les moments où je ressens du plaisir ou l’excitation. C’est le cas seulement que je sors un nouveau morceau, quand je suis sur scène ou lors de la réalisation d’un nouveau vidéoclip…

J’ai très tôt compris qu’un rappeur ne peut pas vivre de son art, c’est pourquoi j’ai toujours travaillé dans d’autres domaines pour gagner ma vie. Exception faite de rares chanteurs ayant bénéficié de dons royaux (y compris certains rappeurs), la règle pour le rappeur est de travailler dans des domaines qui n’ont rien à voir avec la musique pour gagner sa vie. Les revenus des spectacles où ils se produisent ou des vues du YouTube sont dérisoires par rapport à ce qu’ils dépensent pour éditer leurs singles ou albums.

  • Quel bilan dressez-vous du paysage artistique du Rap marocain ?

Aujourd’hui, le Rap prend une direction différente par rapport à celle que nous connaissions. Comme ailleurs, de par le monde, on constate un changement avéré dans les sons, les mélodies et même les thématiques du Rap. Et puis, la nouvelle génération d’auditeurs, qui n’a pas connu les débuts du Rap au Maroc, et qui n’est pas tout à fait au fait que le Rap est une composante de la culture du Hip-Hop, a émergé.

Je ne suis pas juge de l’esthétique du Rap, car c’est en fin de compte une question de goût. Mais je peux néanmoins affirmer, qu’au Maroc, dans un contexte où la popularité du Rap a beaucoup augmenté, la qualité du produit a pour sa part dégringolée. Nous sommes, actuellement, en face de chansons « clonés » en termes de sons et d’interprétation. De plus, les vidéoclips sont vides de toute forme de créativité.

Pire, les comportements immatures et parfois même immoraux de ceux qui se considèrent comme chanteurs du Rap font perdre de plus en plus sa crédibilité à cet art comme moyen d’expression et consacrent le stéréotype du chanteur de Rap intellectuellement indigent et toxicomane.

  • Y’ a-t-il au Maroc un star-system ?

On ne peut parler de star-system au Maroc tant que le comportement avec les artistes sont encore si dénué de professionnalisme. L’art n’y est pas encore pris au sérieux. De plus, le commun des mortels ne considère pas l’art comme un métier. Au mieux, il pense qu’il s’agit d’un simple passe-temps. Les artistes eux-mêmes (et les rappeurs en particulier) contribuent à consacrer une telle image.

Par ailleurs, une nouvelle génération de jeunes chanteurs sont dénués de toute connaissance du milieu artistique et des règles du travail dans ce domaine. Ne parlons même pas des principes de base de la communication ou de la commercialisation. Ils participent ainsi à des spectacles qui sont à des années-lumière des critères professionnels et en acceptant parfois des conditions humiliantes. Cela non seulement porte préjudice aux artistes, mais nuit gravement à la valeur de l’artiste dans la société et sur le marché.  

Personnellement, mon manager s’occupe de tous les aspects techniques, logistiques et de ceux relatifs à la communication… Il m’arrive de refuser beaucoup d’offres de concerts non pas tant pour des raisons de rémunération, mais surtout pour absence ou par manque de professionnalisme. Je refuse de donner des concerts lorsque la salle ou le lieu où se déroulent ces concerts ne disposent pas d’équipements du son professionnels et de haute qualité ou ne sont pas appropriés du tout pour accueillir des concerts. Je respecte mon public et je crois qu’il mérite de jouir d’un spectacle de bonne qualité.

  • Votre séjour pendant des années en Europe a-t-il changé le regard que vous portez sur la société marocaine ?

Le voyage ou le séjour dans des pays avancés change forcément votre regard sur votre société d’origine et sur le monde. Le gap est incommensurable, en matière d’infrastructures, de niveau de vie et des opportunités offertes aux citoyens…

Mais on peut légitimement s’interroger s’il est si difficile que cela de se débarrasser de certains comportements et de certaines pratiques au sein de la société marocaine. Nous nous plaignons toujours du fait que l’Etat ou le gouvernement ne fasse pas ceci ou cela. Mais a-t-on besoin de l’intervention de l’Etat pour adopter des pratiques citoyennes en matière de propreté. Que peut faire l’Etat face à des comportements inciviques comme ceux de jeter des déchets n’importe dans la rue ou des voitures. Il y’a même encore en plein XXIème siècle des gens qui continuent à jeter des sacs de poubelles pleins de détritus des terrasses et des fenêtres !

Autres exemples puisés dans les comportements des piétons et ceux des conducteurs. Dans les rues de Casablanca, les gens traversent les chaussées comme s’ils se baladaient dans des parcs, sans respecter aucunement les feux de signalisation.  Quant aux conducteurs, ils démarrent comme des bolides lorsque les feux passent au vert et ignorent superbement le code de la conduite.

Ce sont-là des exemples simples que nos problèmes de société sont des problèmes de mentalités et d’éducation. Et l’Etat, au lieu d’assumer ses responsabilités dans la sensibilisation, elle multiplie les lois et de nouvelles sanctions qui ne font qu’aggraver les choses et les tensions sociales. Je suis convaincu que le changement, dans n’importe quel pays, commence par le changement des comportements de ses citoyens. On reconstruit du bas vers le haut et jamais l’inverse.

  • Quand votre nouvel album « Aflam » sera-t-il sur le marché ? Pouvons-nous donner quelques infos sur cet album ?

Cet album « Aflam », que certains considèrent déjà comme l’album « Detox » du rappeur et producteur américain Dr. Dre, et qui s’est fait désirer vingt longues années.

Qui sait ? Il se peut que cet album soit le dernier de ma carrière. C’est peut-être pourquoi je ne cesse d’en reporter la sortie. En tout cas, j’espère toujours offrir des œuvres artistiques de qualité à mon fidèle public. Ce public sait que je lui resterai fidèle et moi je sais qu’ils me resteront fidèles.

 

1- Après des études de droit et de sciences politiques à l'Université Mohammed V à Rabat (Maroc) et à Grenoble (Université et Institut d'études politiques), il entame une carrière de journaliste de 1993 à décembre 2004 ("Maroc Hebdo", "Le Quotidien" et "La Vie éco"). Il rejoint la Haute Autorité de la communication Audiovisuelle (HACA) en tant que Responsable de l'Unité Pluralisme, de janvier 2005 à décembre 2012, avant de devenir directeur adjoint du Département de Suivi des Programmes à la Haca, de janvier 2013 à décembre 2017. Au sein de la HACA, il a participé à la mise en place des normes et du suivi du pluralisme politique dans les médias audiovisuels nationaux, et essentiellement dans les journaux et les magazines d'information (chafiklaabi@gmail.com).

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