Eric Dudoit : "La spiritualité n’est pas opposée à la laïcité"

Eric Dudoit est psychologue clinicien et responsable de l'unité de psycho oncologie (service d'oncologie médicale et soins palliatifs) au CHU de la Timone à Marseille. En 2005, ce psychologue a co-fondé l’Unité de soins de recherches sur l’esprit (USRE) où il oeuvre à "avoir une approche très ouverte de la spiritualité”.

Eric Dudoit © http://www.signegeneve.ch/tag/eric-dudoit Eric Dudoit © http://www.signegeneve.ch/tag/eric-dudoit
Eric Dudoit est psychologue clinicien et responsable de l'unité de psycho oncologie (service d'oncologie médicale et soins palliatifs) au CHU de la Timone à Marseille. En 2005, ce psychologue a co-fondé l’Unité de soins de recherches sur l’esprit (USRE) où il oeuvre à "avoir une approche très ouverte de la spiritualité”. Cette unité répond à un besoin : "essayer de comprendre et d’approcher le plus possible le phénomène de la mort et surtout à quoi elle servait". L'un des moyens utilisés dans cette unité est l'expérience de mort imminente (EMI). 

Après des études à la faculté de théologie protestante, vous avez entrepris des études de psychologie clinique et de psychopathologie. Qu’avez-vous recherché dans les études de théologie ? Et qu’est-ce qui vous a mené à entreprendre de nouvelles études médicales ?

J’ai entrepris des études de théologie car je voulais comprendre. Je ne savais pas qui était ce Dieu et je ne comprenais pas tout ce que racontait les religions. Ce qui m’a beaucoup intéressé c’est l’étude des textes anciens et les religions. Bien sûr, je me doutais bien qu’il n’existait pas un Dieu en particulier mais que cette notion recouvrait beaucoup de multiplicité culturelle.

Et, j’ai repris mes études parce qu’à l’époque j'étais serveur dans une pizzeria et des amis m’avaient poussé à reprendre les études afin de pouvoir être un peu plus inséré dans la vie sociale. Avant d’avoir repris mes études, j’ai fait une licence technologique.

J’ai toujours beaucoup apprécié d’avoir fait des études de théologie avant d’avoir fait études en psychologie car cela orientait toute la trajectoire et la compréhension que j’ai de la psychologie moderne maintenant.

Vous êtes responsable depuis de nombreuses années de l'Unité de psycho-oncologie (service d'oncologie médicale et soins palliatifs). Et en 2005, vous avez cofondé l’Unité de soins de recherches sur l’esprit (USRE) au CHU de la Timone (Marseille). Quel est le sens de la création de cette unité ? Pourquoi vous êtes-vous spécialisé dans la recherche sur l’esprit et sur la mort ?

Le sens de la création de cette unité a été donné par le professeur Roger Favre, professeur universitaire et praticien hospitalier (chef du service Oncologie médicale à l’Hôpital de la Timone à Marseille), et ce, après moult discussions où nous avons compris qu’elle était nécessaire. L’oncologie médicale était une terre sacrée et les soins palliatifs allaient de soi. Ainsi, en 2005 nous avons co-créé cette unité. Et tout naturellement, je me suis spécialisé pour ma thèse sur la question « Comment pouvons-nous faire pour mourir le plus paisiblement possible ? ».

Cette recherche sur l’esprit - et bien sûr sur la mort - est la recherche fondamentale que j’ai entreprise. Il me fallait absolument essayer de comprendre et d’approcher le plus possible le phénomène de la mort et surtout à quoi elle servait. Ainsi, nous avons créé cette unité et nous avons continué à chercher ce que pouvait bien être l’esprit. Je ne fais pas partie de ces gens qui pensent que l’esprit est sécrété par le cerveau comme le dit le dogme matérialiste moderne. Je pense à l’instar des mystiques de toutes les religions qu’il existe effectivement un lien très étroit entre l’esprit et la matière et que le cerveau a une action sur l'esprit via la conscience.

Comment ce projet a-t-il été accueilli dans le milieu hospitalier, surtout dans un pays profondément laïc comme la France ?

Ce projet a été extrêmement bien accueilli dans le milieu hospitalier aussi étrangement que cela puisse paraître. Nous nous sommes attachés à rester laïques et c’est quelque chose qui est d’une très grande importance. À aucun moment nous avons eu l’idée de faire du prosélytisme pour une religion plutôt qu’une autre. Il nous a semblé important de pouvoir apporter une pierre à un édifice qui est celui de la spiritualité. Pour ce qui est de la religiosité, nous avons les ministres des cultes et cela suffit. Lorsque quelqu’un est très ancré dans une religion, et bien nous faisons appel à un de leurs ministres du culte quelle que soit cette religion.

En fait, il est aisé de comprendre que la spiritualité n’est pas opposée à la laïcité. Cette dernière peut mettre à l'écart la religiosité dans le fonctionnement de la République ou dans le fonctionnement politique du moins tel qu’il a été en conçu en 1905 quoique cela est en train de bouger. Toujours est-il que le projet a été bien accueilli et qu’il y a eu très peu de barrières. Nous avons même beaucoup discuté avec les associations qui luttent contre les mouvements et les dérives sectaires et nous avons toujours été très respectueux de la façon dont chacun croit ou élabore quelque chose de sa vie intime, même si cela n’est pas dans notre travail. Par contre, notre travail est de pouvoir accueillir cette croyance qu’a un sujet avec sa divinité et pouvoir le mettre en travail au sens d’accoucher sa spiritualité pour qu’il puisse trouver des moments de paix et de confort.  

En quoi consiste exactement le travail de l’Unité de soins de recherches sur l’esprit ? Quel est le processus de votre travail ? Et quels sont les moyens que vous utilisez ?

Le travail de « l’Unité de soins de recherches sur l’esprit » consiste à avoir une approche très ouverte de ce qu’on appelle « la spiritualité ». Au départ, nous avons une vision un peu américaine de la chose. Nous avions mis en place plusieurs groupes de méditations : des groupes de type « mindfulness » comme celui de Jon Kabat-Zinn ou autres, des groupes de travail autour des textes saints et des groupes pour soignants afin d’acquérir un minimum de connaissances spirituelles pour aider les patients.

A l’heure actuelle, nous utilisons plutôt des moyens très individuels car la France est assez réfractaire au fonctionnement groupal. Et puis, il existe dans nos structures en France « La ligue contre le cancer » et d’autres associations qui permettent d’utiliser des groupes de parole et d’autres groupes de sophrologie ou autres.

Nous restons centrés sur le sujet et maintenant notre travail est très axés à la fois sur l’esprit (au sens large du terme) et sur ce qu’on la psycho-corporel c’est-à-dire tout le travail avec la sophrologie, les massages ayurvédique et tout autre moyen permettant d’entrer en contact à la fois avec la transcendance et avec l’immanence de son corps.

Selon vos interviews, les témoignages sur les expériences de mort imminente (EMI) figurent parmi les moyens que vous utilisez dans votre unité. Pourquoi et comment les utilisez-vous ?

Nous utilisons le mythe, au sens de Paul Diel, de la mort imminente parce que nous pensons que cela peut aider à figurer et à faire penser à pousser à symboliser autour de celle-ci afin d’en avoir moins peur et d’être moins terrifié. Les travaux, comme les travaux américains, montrent qu’il y a une baisse des syndromes anxio-dépressifs à l’évocation ou à la lecture des expériences de mort imminente.

Ainsi, nous avons voulu monter un travail qui a été décrit dans un article qui est sorti dans la revue des « Soins palliatifs » à Genève qui montrent notre façon de procéder : nous commençons par parler avec les personnes de la possibilité de  mort imminente c’est-à-dire de mort et de retour à la vie et puis nous proposons de la documentation des feuillets où il y a le pour et le contre (c’est-à-dire que les scientifiques qui sont plutôt détracteurs et des scientifiques qui sont plutôt pour) et puis nous proposons un film notamment celui de Sonia Barkallah au sujet des EMI.

Après, et suivant les personnes, nous continuons le travail en parlant avec eux et avec leurs familles à faire du lien ou encore nous pouvons proposer d’aller un peu plus loin et de faire des méditations et de faire l’expérience (peut-être) des OBE (out of body experience) et de pouvoir (presque) apprivoiser la mort par l’expérience de celle-ci.

Je dois avouer qu’il y a très peu de personnes qui sont arrivés jusque-là. La plupart des personnes restent sur ce savoir ou cette expérience que d’autres ont eu donc pas une expérience à la première personne. Et cela alimente simplement une réflexion et une pensée afin de mieux vivre ces derniers moments de la vie.

Qu’apportent ces soins palliatifs à vos patients ?

Les soins palliatifs apportent aux patients une ouverture de plus sur la prise en charge de ce qu’est le sujet humain. Bien évidemment, il n’y a pas que la spiritualité et fort heureusement. Il y a tous les traitements antidouleur, la prise en charge médicale extrêmement importante des symptômes qui peuvent apparaître à ce moment-là.

Il y a aussi la prise en charge psycho-oncologique ou encore les soins de supports dont fait partie les soins palliatifs comprenant l’hypnose et autres techniques comme la sophrologie, le « toucher massage » ou la socio-esthétique. Ces techniques permettent d’apporter à nos patients un bien-être même s’il est très court, afin que cela puisse se passer au mieux de ce qu’ils ont besoin ainsi qu’à leurs familles.

Peut-on dresser un bilan de cette unité de soins palliatifs ?

Le bilan de cette unité reste un bilan clinique. Nous n’avons en effet pas pu ou pas su faire une recherche quantitative. Nous sommes restés sur l’aspect qualitatif. Il n’en demeure pas moins qu’à l’heure actuelle deux études sont en cours dans notre service sur l’apport spirituel à ce moment-là de la vie.

Pour l’instant, les résultats sont assez encourageants. Mais la finalisation ne se fera pas avant un an et donc le temps d’écrire l’article scientifique, il faut attendre encore deux ans pour que cela puisse paraître. En tous cas, le bilan de cette unité de soins palliatifs est positif dans le sens d’une aide profonde aux soignants, car eux aussi souffrent et ont besoin d’aide et bien sûr aux patients et à leurs familles.

Mais il n’y a pas de bilan scientifique, au sens stricto sensu du terme, c’est-à-dire quantitatif, pour savoir si le fait de s’occuper du soin spirituel a une réelle incidence, au sens statistique, sur une amélioration de la qualité de vie en soins palliatifs. Plusieurs études le montrent sur d’autres aspects et je pense que nous mettons notre petite pierre à l’édifice afin d’aider le plus possible ces personnes-là.

De quand date votre premier contact avec les expériences de mort imminente (EMI) et comment votre intérêt pour le sujet s’est-il accru?

Mon premier contact avec les expériences de mort imminente date de la lecture d’un livre réalisé par IANDS France (Association internationale à but non lucratif pour l'étude des états de conscience modifiée) qui a été publié en 1988 et bien évidemment par la lecture des livres du Dr Raymond Moody et d’Elisabeth Kübler-Ross au moment où j’étais encore étudiant en théologie. Cet intérêt s’est accru au fur et à mesure de mes études et des questionnements sur la question de l’Homme, de ce qu’il est venu faire et du sens de la vie.

Je crois que les expériences de mort imminente nous montrent que le sens de la vie est tout autre que ce que l'on croit. Ce n’est ni gagner de l’argent, ni avoir une belle voiture, mais c’est comme le dit un expérienceur de se poser la question « Comment j’ai aimé ? » et non pas « Qui j’ai aimé ? » et « Comment j’ai pu mettre ma vie au service des autres ? ». Je pense que la notion de service, au sens noble du terme, pas au sens de la servitude, est très importante et nous permet de vivre plus en harmonie avec les autres.

Il est extrêmement important de comprendre que quelles que soientt notre culture et notre religion nous sommes des êtres humains. Et que toutes les cultures et toutes les religions devraient être respectées au sens le plus sacré du terme. J’ai particulièrement beaucoup d’amour pour les trois religions monothéistes et j’éprouve toujours un immense plaisir à parler avec les patients musulmans et juifs. Je ne me considère pas comme un chrétien loin s’en faut (du moins au sens orthodoxe). Je pense que l’Eglise me brûlerait plutôt les pieds. Mais, je me considère comme un spirituel de la vie. J’aime beaucoup la voie de la non dualité qui existe dans toutes les religions (de Rumi ou encore des grands maîtres indiens). Mais, je n’ai pas une pratique particulière d’une religion. C’est plutôt un éclairage qui me permet d’adopter une conduite dans le respect fondamental de celle-ci.

Ainsi, depuis 1988 et même avant puisque même enfant la question me taraudait. Je disais en plaisantant avec ma maman que je voulais être prophète. Mais bon, c’est un peu raté (rires). Mais au moins, je travaille dans ce sens-là. Toujours est-il que le mot travailler est associé au mot accoucher, car ce n’est pas vraiment un travail. Je suis toujours étonné de pouvoir gagner ma vie avec ce que l’humanité partage de façon extrêmement naturelle.  

En quoi le phénomène de l’EMI a-t-il changé votre perception de la vie et de la mort ?

Le phénomène des EMI n’a pas forcément changé ma perception. Déjà enfant, je me questionnais là-dessus et je ne comprenais pas pourquoi les Eglises de l’Occident étaient si noires. Et là, dans mon imagerie d’enfant, j’y voyais plutôt la vision d’un diable que celle de la lumière de la vie. Et, je ne croyais pas non plus pourquoi je devais prier devant un être aussi beau soit-il mais cloué sur une croix.

Cela dit, au fur et à mesure des études intellectuelles que j’ai entreprises ou des expériences spirituelles que j’ai vécues, ma vision de la mort et de la vie s’est agrandie au point où il n’y a plus de distinction entre la vie et la mort. La mort est un acte de la vie. Elle est nécessaire. Même si je ne sais pas que je pense qu’elle ne vient pas au hasard, et que comme disent les textes de toutes les religions “il y a un temps pour tout”.

Maintenant, j’essaie au maximum de vivre et de profiter de l’instant présent. Et dans cet instant présent, j’ai la perception de la globalité de ce que décrit le phénomène des EMI c’est-à-dire le sentiment que quelque chose est juste pas au sens de la justice mais de la justesse. Après, il est évident que je ne comprends pas pourquoi l’animal humain peut être si terrible, mais je mise sur le fait qu’il est un être bon et que la lumière existe en lui quelles que soient ses actions et sa façon de se positionner dans la vie.

Le phénomène des EMI a donc renforcé quelque chose qui existait déjà en moi et m’a permis d’y mettre des mots et de continuer à envisager ce travail-là sans que celui-ci me conduise à être désespéré.

Après les recherches menées dans l’unité de soins palliatifs, quelles leçons peut-on tirer en matière d’acceptation de la mort ? Quels autres enseignements en avez-vous tirés ?

Je ne saurais trop dire. La première des leçons est l’apaisement, c’est-à-dire que pour bien vivre sa mort il faut être apaisé. Bien évidemment, pour comprendre cela nous n’avons pas besoin de l’unité que nous avons fondée. Il y a des êtres qui meurent chez eux ou ailleurs sur cette terre d’une façon qui est propre à leur culture dans cette acceptation de la mort. Et cela est très bien.

L’unité de soins palliatifs est typique de la société occidentale, car dans d’autres cultures, c’est pris en charge soit par les familles, soit par les structures culturelles mises en place. Nous, nous avons séparé la vie de la mort. Et donc cette unité-là, permet de rassembler ce qui est épars.

Il faut comprendre que n’importe quelle chose est amenée à un moment de transformation. « Ce que la chenille appelle la fin du monde,  le Maître l'appelle un papillon », dit Richard Bach. C’est un peu ça. Les enseignements que nous avons tirés sont qu’il faut continuer à travailler et grandir, pas au sens de l'expansion mais peut-être que notre exemple donnera d’autres idées encore plus bénéfiques à d’autres centres.

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