Ahmed Benchemsi : "Le changement de mentalités s’opère sur le long terme”

Vous pouvez consulter le dernier rapport annuel de Human Right Watch sur la situation des droits humains au Maroc : https://www.hrw.org/fr/world-report/2018/country-chapters/313091

Ahmed Reda Benchemsi © Telquel Ahmed Reda Benchemsi © Telquel

Ahmed Reda Benchemsi, fondateur et ex-directeur de l’hebdomadaire marocain “TelQuel” et actuellement directeur de communication et du plaidoyer auprès de la division Moyen-Orient et Afrique de Human Right Watch, répond à nos questions à propos des libertés individuelles et plus précisément de la liberté la liberté de croyance au Maroc.  

Comment se porte, selon Human Right Watch (HRW), la situation des libertés individuelles et plus précisément de la liberté de conscience au Maroc?

La liberté de conscience est mise à mal par plusieurs articles du code pénal marocain, dont l’article 220 qui interdit de « secouer la foi d’un musulman »--une formulation vague, qui laisse une grande marge d’arbitraire aux tribunaux pour sévir contre quiconque prend des libertés avec l’islam.

  • Quels sont les violations les plus graves à la liberté de conscience que vous avez constaté en 2018?

Nous avons entendu parler de quelques cas dans la médias et via des acteurs associatifs, mais n’avons rien pu vérifier avec précision jusqu’à présent.

  • Quels sont les articles de lois que vous considérez comme attentatoire à la liberté de conscience au Maroc?

L’article 220 (voir plus haut) et aussi l’article 222 qui interdit de dé-jeûner publiquement pendant le mois de Ramadan. Les articles 489 et 490, qui interdisent respectivement les rapports homosexuels et les rapports sexuels hors mariage, sont aussi fondés sur des références islamiques, même si beaucoup de Marocaines et de Marocains ne s’y reconnaissent pas.

  • Mustapha Ramid, ministre des droits de l’Homme, a déclaré le 14 juin dans un entretien accordé au journal marocain Assabah que "La liberté de conscience ne constitue pas pour l'Etat une menace à court terme (...) mais c'est certainement un danger à long terme". Qu’en pensez-vous? Cela est-il digne d’un ministre des droits de l’Homme?

Je ne pense pas que la liberté de conscience soit une menace du tout, à court ou à long terme. L'établir serait, au contraire, se mettre en conformité avec les standards internationaux des droits humains.

  • Comment avez-vous accueilli la fondation de l’«Association Marocaine pour les droits et les libertés religieuses»?

Toute association nouvelle est susceptible d’enrichir la société civile au Maroc.  

  • A combien estimez-vous le nombre d’athée au Maroc et des personnes appartenant aux minorités religieuses (chrétiens, chiites, baha’i, ahmadi)?

HRW n’a pas de chiffres à ce sujet—personne n’en a, à ma connaissance du moins.

  • Vous avez déclaré que “l'athéisme, en soi, n'est pas le problème. Le revendiquer à haute voix l'est”. En quoi est-ce un problème de le revendiquer dans un pays comme le Maroc ?

Je ne donnais pas mon point de vue en disant cela, évidemment. Cette phrase illustrait plutôt ce que je pense être la logique légale au Maroc. Aucun article du code pénal n’interdit l’athéisme. En revanche, l’article 222 interdit de « secouer la foi d’un musulman »--une formulation floue qui peut inclure le fait, par une personne athée, de faire état publiquement de ses convictions.

  • Jawad El Hamidy, fondateur et coordinateur national de l’«Association Marocaine pour les droits et les libertés religieuses», a rapporté qu’un jeune homme qui n’a pas dépassé ses vingts printemps s’est suicidé le vendredi dernier après que ses parents l'avait chassé de chez lui parce qu’ils avaient découvert son athéisme. Comment pouvons-nous changer les mentalités?

Je ne peux pas commenter le cas que vous évoquez, car nous ne l’avons pas vérifié. Le changement de mentalités s’opère sur le long terme, par l’activisme et les prises de position.

  • Quel est votre avis sur de l’épreuve d’éducation islamique de la 1ère année du baccalauréat (option sciences humaines)1 de la région de Casablanca-Settat ? Que pensez-vous de cette matière? Devrait-elle être supprimée plutôt qu’être constamment reformée?

Je n’ai pas d’opinion à ce sujet. Je pense que l’enseignement public devrait offrir aux élèves marocain.e.s le maximum possible d’ouverture d’esprit et de diversité d’opinion.

  • Cette année, l’association marocaine des droits de l’Homme (AMDH) et le mouvement Mouvement Alternatif pour les Libertés Individuelles (MALI) ont rapporté qu’aucun marocain n’a été interpellé pour avoir rompu le jeûne durant le mois de Ramadan. Partagez-vous cette appréciation?

Il ne s’agit pas d’une appréciation, mais d’une information donnée par ces deux entités. Nous ne sommes pas en mesure de la confirmer ou de l’infirmer. L’AMDH tout comme le MALI ont un historique de combat sincère en faveur des droits humains qui crédibilise leurs affirmations.

  • Vous avez déclaré que “l’avenir s’annonce sombre”2 en parlant des libertés individuelles. L’avenir s’annonce-t-il toujours aussi sombre selon vous?  

Je ne sais pas. Il est difficile de faire des prévisions dans un contexte toujours changeant.

  • Quels sont les recommandations de Human Right Watch destinées à l’état marocain pour consolider les libertés individuelles au Maroc?

Les articles de loi cités plus haut doivent être abrogés ou amendés de manière à garantir à chacun.e la liberté de vivre selon les opinions religieuses qui lui sont propres.

 

1- Les élèves étaient conviés à “Définir la vérité de l’athéisme”, et à “citer deux types d’athéisme”. D’autres questions insinuaient que les athées sont "victimes de la propagande faite de cette doctrine sur les réseaux sociaux". Et ce, malgré la réforme des manuels d’éducation islamique ordonné par le roi Mohammed VI

2- Dans l’éditorial du 391ème numéro du magazine “Telquel” dont vous êtes le fondateur

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