Alkayssar, un des fondateurs du Rap marocain, revient sur sa carrière (Partie 2/2)

Dans la seconde partie, Alkayssar nous parle de son opinion sur le clash, des rappeurs marocains qu'il apprécie le plus et de ses participations cinématographiques. Nouvelle vocation ?

Alkayssar avec Afrika Bombataa, un des créateurs du mouvement Hip-Hop et le fondateur de la "Zulu Nation" Alkayssar avec Afrika Bombataa, un des créateurs du mouvement Hip-Hop et le fondateur de la "Zulu Nation"

Amine Aboudrar alias Amine Snoop aka Alkayssar (le kaiser), né le 27 avril 1977 à Casablanca, est un des fondateurs du Rap marocain et un des premiers rappeurs à avoir utilisé la darija (le dialecte marocain) dans ses titres. Il est issu d’une famille d’artistes. Son père, Mohammed Aboudrar, était le chef d’orchestre symphonique du ministère de la Culture, professeur de musique, pianiste et compositeur de musique classique.

En 1984, il débute en tant que danseur de smurf. D’ailleurs, il a participé au premier championnat de breakdance au Maroc. Par la suite, il s’est intéressé au Rap. En 1994, il fonda son premier groupe « Casa Muslim » avec Mehdi Koman et Barry. En 2000, après que le groupe se soit dispersé, il a créé le groupe « Sahoura », un groupe de fusion et Rap hardcore. En 2002, Amine commença une carrière en solo. Il est notamment connu pour avoir réalisé le générique du film Casanegra de Nour-Eddine Lakhmari. Alkayssar sort son premier album en 2010 en forme de best-of. Il avait surtout fait de la scène.

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  • Comment est née la collaboration avec Moro [rappeur marocain], avec lequel vous avez fait votre retour sur la scène du Rap ?

C’est venu spontanément. On se connaissait de loin. J’écoutais ses titres et j’aimais bien. Moro a son propre style et il a une base de fans. J’ai proposé l’idée du featuring et il a tout de suite accepté. Je lui ai envoyé l’instru qui était de Westline. On a enregistré le titre chez « Aymane MegaHit ». En moins de 24 heures, le titre « Los Moros 1 » était prêt. Et avant de partir à Tanger pour le tournage d’un film germano-américain, on a tourné le clip - réalisé par « Tiger Prod ». On l’a fait dans mon quartier. De retour à Casablanca, mes amis m’ont appelé pour me dire que le clip était sorti. J’ai beaucoup aimé le résultat final. Par la suite, le public a demandé une suite et il y’a eu « Los Moros 2 » et « Los Moros 3 »

Moro et moi sommes toujours en contact. Un jour, il m’a même invité au tournage de son clip « Tdne » pour que j’y fasse une petite apparition. Il y avait aussi plusieurs de ses fans et ils se sont montrés respectueux de ma carrière de rappeur. Je le remercie pour ça et je remercie la team « CB4 gang » et les personnes qui étaient présentes ce jour-là.

  • Le Rap est devenu du simple divertissement, un Rap commercial. Êtes-vous favorable à cette telle évolution ?

Il y a toujours de l’underground au Maroc. Je peux même dire qu’au Maroc, le Rap commercial est aussi underground. Il est communément admis que le Rap commercial, à l’étranger (aux Etats-Unis ou en France par exemple) génère du cash. Du coup, si les rappeurs marocains suivent ce mouvement sans pour autant gagner de l’argent alors à quoi bon. Pour ma part, je n’ai pas les moyens de tourner des clips à l’américaine dans une villa luxueuse et de poser en compagnie de plusieurs créatures de rêve en lingerie. Pour moi, ce serait mentir au public que de laisser croire que le Rap rapporte autant d’argent.

Pour comprendre la différence entre le Rap commercial et l’underground, on pourrait comparer ce genre musical à la mer. Pour mieux le connaître, il faut plonger en profondeur. A bon entendeur…

Par ailleurs, je n’apprécie pas particulièrement le style appelé « Mumble Rap », qui joue beaucoup sur le flow, mais il n’y a pas paroles. Je trouve que certains rappeurs actuels sont devenus des solistes sur beat. De plus, les rappeurs font beaucoup de clips. Et quand tu regardes ces clips, tu peux voir qu’ils ne véhiculent aucun message. Le Rap est censé être écouté et non pour être vu.

  • Vous êtes un pionnier du Rap au Maroc, mais vous n’avez sorti que deux albums – « The best of AlKayssar » et « Valium 10 ». Quelle en est la raison ? Et pourquoi avoir attendu 2010 pour sortir votre premier album ?

Concernant mon premier album « The best of Alkayssar », j’ai commencé à travailler dessus en 2009. Après avoir enregistré le générique du film « Casanegra », qui avait fait un tabac, je devais sortir un album afin de continuer sur cette lancée. Le producteur de l’album était West. A l’époque, il n’était pas encore connu, mais moi je trouvais qu’il était talentueux. Gros Big Up à lui. L’album était à 100% en autoproduction. On l’a sorti en 500 exemplaires. Malgré cela, les ventes furent très faibles. Quelques jours plus tard, j’ai trouvé qu’il avait été piraté et que tous ses titres étaient sur YouTube. Il n’y a pas vraiment d’industrie musicale au Maroc. Il y’a très peu de points de ventes et le piratage n’est combattu… Alors, pourquoi s’acharner à sortir d’autres albums ?

  • En 2009, vous avez enregistré la chanson du générique du film « Casanegra ». Comment cela s’est-il fait ?

J’étais sur Radio Aswat avec Youssef Mirigue. Et d’après ce qu’on m’avait dit, le réalisateur Nour-Eddine Lakhmari écoutait l’émission dans sa voiture. A la fin de l’émission, il a contacté l’animateur pour lui dire qu’il avait apprécié l’émission et que je lui avais plu. Quand on a discuté au téléphone, Nour-Eddine Lakhmari m’a expliqué son projet – le film « Casanegra ». Il m’a donné rendez-vous le lendemain au studio Sigma, une société de production. Avant de le rencontrer, j’ai écrit les paroles du titre – le synopsis du film m’avait inspiré parce que j’ai vécu le côté obscur de Casablanca. Le jour J, j’ai vu une partie du film et je lui ai fait écouter les paroles. Il a écouté trois fois le titre et il m’a dit que c’était ce qu’il voulait. Et j’ai enregistré la maquette. Au festival de Cannes, il a présenté le film avec ma maquette.

Pour enregistrer la bande originale, j’ai demandé à Nour-Eddine que DJ Van, qui était la référence à l’époque, me fasse le beats du titre et qu’une artiste d’opéra fasse le refrain. Et ce fut le succès.

  • Vos récentes participations remarquées dans les films de Nour-Eddine Lakhmari et Adil Fadili marquent-elles une reconversion au cinéma ?

J’ai joué dans le film de Nour-Eddine et dans une série de Adil Fadili. J’ai joué dans d’autres films dans d’autres films actuellement en tournage comme « Caravane », un film germano-américain. Par ailleurs, pendant le mois de Ramadan, vous pourrez me voir dans une série télévisée de Hicham Lasri et de Driss Sawar.

Pour moi, le Rap et le cinéma se ressemble. Le Rap permet de s’exprimer librement et de parler du vécu du peuple. Quant au cinéma, il permet d’interpréter et de jouer des personnages de la vie réelle et de montrer leurs difficultés dans la vie. Y a eu plusieurs exemples de rappeurs américains et françaisqui se sont reconverti dans le cinéma. En tous cas, je tiens à remercier Nour-Eddine Lakhmari, Adil Fadili, Hicham Lasri et tous les réalisateurs qui ont cru en moi.

  • Que pensez-vous du paysage artistique du Rap au Maroc ?

Le Rap est sur une bonne lancée bien qu’il ait radicalement changé ait des dernières années. Le public du Rap s’élargit de jour en jour. Et le Rap marocain commence à se faire connaître à l’étranger et c’est une excellente nouvelle.

  • Que pensez-vous de la génération actuelle ? Et quels sont les artistes que vous appréciez le plus ?

Les rappeurs de la nouvelle génération n’y vont pas par quatre chemins. Ils ont un objectif, celui de développer le Rap marocain et de le faire connaître à l’étranger. Certes, ils ont tous ce qu’on n’avait pas à notre époque (les studios, les réseaux sociaux, les plateformes de musique légale…). Chaque génération a des facilités par rapport à la précédente… Pour répondre à votre question, je peux dire que j’apprécie particulièrement Nessyou, Moro, Fat Mizzo, Chimera, Sara Sea (deux rappeuses marocaines qui habitent en Italie) et d’autres. Je leur souhaite une bonne continuation.

  • Avec les clashs entre rappeurs qui se multiplient, ne pensez-vous pas que le Rap est en train de faire fausse route et de sombrer dans la recherche effrénée du buzz et du commercial au détriment des grandes préoccupations de la société marocaine ?

Ces clashs ont commencé avec le clash de Bigg, qui était une réponse aux provocations de certains rappeurs de la nouvelle génération. Les clashs ne sont pas le propre du Rap. On peut voir plusieurs artistes de genres musicaux différents se clasher pour faire le buzz. C’est comme si le buzz donnait une importance à tel ou tel artiste.

  • Les clashs sont-ils bénéfiques pour l’image et pour le développement du Rap au Maroc ou au contraire néfaste et puérile ?

Le clash fait partie de la culture du Rap – qui est né aux Etats-Unis avec le conflit entre le East Side et le West Side. Cependant, le clash devrait avoir un sens. Si un rappeur en clashe un autre, il faudrait qu’il y est un vrai conflit et non juste la recherche du buzz. En ce qui me concerne, je n’aime pas trop les clashs. Je ne rentre pas dans ce jeu. Et il y a une ligne rouge pour les clashs, c’est celle de ne pas toucher à la famille ou à l’entourage de l’artiste. Il y a des sujets beaucoup plus intéressants à traiter.

  • Avez-vous des projets en préparation ?

J’ai beaucoup d’idées mais rien de concret encore. En tout cas, je veux retourner vers le Rap conscient et engagé.

  • Y a-t-il des featuring à venir ?

Je ne suis pas très porté sur le featuring. Je n’aime pas contacter les rappeurs pour proposer un featuring. Je suis convaincu que les featuring viennent selon le feeling des artistes. De plus, mes fans préfèrent m’écouter seul dans mes titres.

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