Nabila Benohoud : "Toute ma vie a défilé devant mes yeux"

Plus de trente millions de personnes dans le monde affirment avoir vécu une expérience de mort imminente. Au Maroc, ce phénomène demeure encore un «OVNI» dans le milieu scientifique, peu productif. De plus, marocains et marocaines n’osent pas encore raconter leur EMI. Cependant, la parole commence à se libérer.

Nabila Benohoud, Professeur de Langue et Communication à la Faculté des Sciences Economiques, Juridiques et Sociales (Université Mohammed V - Agdal, Rabat) et coach de vie, a vécu une expérience de mort imminente le 8 décembre 2011 -un événement qui a radicalement transformé sa vie.  Et ce, à la suite d’un accident où elle s’est retrouvée sous sa propre voiture. Enceinte, son bébé est sorti indemne. Selon elle, tout “a été orchestré pour que l’enfant vive”. À quoi ressemblait son EMI ? Quelles répercussions cette EMI a-t-elle eu sur elle ? Réponses.

Nabila Benohoud © Stéphane Szmil Nabila Benohoud © Stéphane Szmil

  • Aviez-vous eu connaissance du phénomène de l’expérience de mort imminente (EMI) avant d'en avoir fait l’expérience ?

Non, je n’en avais jamais entendu parler.

  • Vous dites avoir vécu une expérience de mort imminente (EMI). Quand et dans quel contexte l'avez vous vécu?

C’était le 8 décembre 2011, à 19h45, alors que j’étais enceinte de trois mois et demi. J’étais avec ma sœur et ma fille d’un an et demi. C’était une journée où je ne me sentais pas du tout bien, émotionnellement parlant.

On avait pris un café. On s’apprêtait à rentrer à la maison quand je me suis rendue compte que j’avais besoin de passer à la banque pour retirer de l’argent. Une longue discussion, avec ma sœur, a précédé le choix de la banque mais j’avais décidé de passer à un guichet automatique derrière mon immeuble. Je me suis garée dans les règles de l’art. La présence d’un groupe de jeunes (pas très rassurants)*1 m’a inquiétée mais j’ai décidé d’y aller. Ma sœur et ma fille sont restées dans la voiture et ont gardé leurs ceintures de sécurité (ce qui leur a sauvé la vie).

Effectivement, j’ai retiré l’argent. Et, en ouvrant la portière de la voiture un bruit assourdissant m’a effrayée. Je me suis retournée voir… Et là, une voiture perdant le contrôle a heurté la portière arrière de ma voiture, et l’a fait tourner à 180 degré. Puisque j’étais en train d’ouvrir la portière, je fus propulsé sur mon côté droit pour me retrouver sous ma propre voiture. Et là, j’ai vécu une EMI.

  • Pourriez-vous nous raconter, le plus fidèlement possible, à quoi ressemblait votre EMI?

Au moment où la roue de la voiture s’est posée sur mon épaule gauche (mon corps était sous le véhicule, la roue sur mon épaule), j’ai senti une énorme pression. Une pression indescriptible ! Ma poitrine se serrait et j’ai compris que mon âme s’apprêtait à me quitter... Par contre, un sentiment de bien-être et de paix intérieure m’a envahi. J’étais tellement sereine, paisible, calme et convaincue que c’était bien.

A ce moment-là, ma vie s’est défilée devant mes yeux dans une vitesse lumière avec des focalisations sur des visages, des choses ! Ce film rapide mais de qualité numérique était complet. Il a tracé ma vie de ma naissance à ce jour-là.

Et puis, allongée sur mon côté droit, je suis devenue spectatrice, dissociée de mon propre corps, je me suis vue sortir de moi et descendre comme un papillon léger dans un gouffre / tunnel / spirale. Je m’éloignais de moi pour atteindre une lumière mystérieuse et enchanteresse !

Je me voyais descendre quand soudain, une voix a résonné fort dans ma tête, « tu n’as pas le droit de partir, ce bébé doit vivre ! »

Une autre voix m’a interpellé : « Madame, ouvrez les yeux, restez avec moi, j’ai appelé l’ambulance ! ». Mais la descente était plus stimulante ! J’ai continué à me voir descendre, légère, sereine à la rencontre de la lumière !

La voix a encore hurlé dans ma tête : « Ce bébé doit vivre ! Dieu veut que ce bébé reste en vie ! »…

Un moment de ralentissement et une reprise de la descente : un sourire énorme, un sentiment de paix et de sérénité… jusqu’à une perte de conscience totale !

  • Et vous, pendant ce temps-là, étiez-vous consciente de ce qui se passait?

Non ! Cependant, à mon réveil je ne savais plus est-ce que j'étais morte ou vivante ou dans un monde parallèle ! Je me suis posé la question : « Que s’est-il passé ? »

  • Et qu’en est-il de votre famille? Comment ont-ils vécu l’accident?

Très mal ! Mon père pleurait ! Ma mère était mal, impuissante devant ce qui m’est arrivée !

L’information : « Elle est enceinte » se répétait à longueur de journée !

Il y avait une colère, une peur, une impuissance devant le destin ! Et je remerciais Dieu constamment : « hamdoulillah » [louange à Dieu]

  • Avez-vous raconté votre histoire immédiatement après votre réveil ou bien plus tard?

Je n’ai jamais raconté mon histoire ! J’ai dit uniquement que mon âme était sur le point de me quitter ! Par contre, ils ont tous essayé de reconstituer le moment de l’accident pour me le relater.

  • Quand avez su que vous avez vécu une expérience de mort imminente ? Avez vous répondu au questionnaire de Greyson [une échelle de mesure en 16 questions créée par Bruce Greyson, professeur émérite de psychiatrie à l’université de Virginie (États-Unis). Sept réponses positives permettent de valider l’EMI et elle permet aussi d’évaluer sa profondeur et sa puissance]?

J’ai découvert cela un jour en tombant par hasard sur une vidéo de Maria Bichra, "expérienceur" et organisatrice du premier colloque autour des EMIs à la faculté de médecine et de pharmacie de Casablanca, où elle racontait son expérience de mort imminente. J’étais toute émue ! Elle a pu mettre des mots à ce qui me semblait à l’époque incroyable. Par la suite, j’ai fait des recherches pour mieux comprendre. De ce fait, j’ai réalisé que j’ai vécu une EMI.

Sur 16 questions, j’ai répondu oui à 12 questions. Je n’ai pas vu d’être mystérieux mais la voix qui résonnait dans ma tête était un message divin ! Un ordre, une information, une force qui a tout du divin. Je ne sais pas comment mais j’en avais la certes conviction !

Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait sur le champ !

Et je n’ai pas vu de scène future. Mais je savais que ce qui arrivera est juste positive !

  • Vous avez déclaré dans une récente interview que vous aviez eu “la chance inouïe de côtoyer la mort” et donc d’avoir vécu une EMI. En quoi est-ce une chance?

Il y a eu deux Nabila. Une avant le 8 décembre 2011 et une autre après le 8 déc 2011. L’expérience de la Mort m’a fait comprendre que la vie sur terre est tellement précieuse: c’est un cadeau, une offrande que par ignorance nous empoisonnons !

On passe notre temps à nous éloigner de l’essentiel. On critique, on se dispute, on court dans tous les sens et on oublie de vivre la vie, de l’honorer, de la savourer. Avant mon EMI, j’ignorais que la vie était tellement précieuse, qu’elle peut d’arrêter en deux secondes. C’est pourquoi, la mort a redonné chance à ma vie !

  • Vous avez dit qu'il  y a eu “Nabila avant l’accident et une autre Nabila après l’accident”. Quelles répercussions cette EMI a-t-elle eu sur vous?

Après mon EMI, j’étais très mal physiquement : multiples fractures, impossibilité de bouger, opération, grossesse…la totale ! Mais je n’avais aucune colère, aucune haine. Bien au contraire, j’éprouvais un énorme sentiment de gratitude parce que je suis vivante, je n’étais pas paralysée et je n’ai pas perdue la tête ! Je ne comprenais pas pourquoi je n’étais pas en colère !

Ce sentiment de gratitude c’était en réponse au mal être que j’avais vécu auparavant. J’étais dans cette spirale infernale d’insatisfaction, de dégout, de victimisation, de « la vie est injuste et je n’ai pas de chance ! »

J’ai compris aussi que je suis infiniment petite, faible et fragile dans un monde infiniment grand ! Que c’est une folie de vouloir tout faire et tout contrôler parce qu’en une seconde tout peut échapper au contrôle humain ! J’étais dans cette « insoutenable légèreté de l’être »2.

Un processus de métamorphose s'est déclenché pour permettre de m’installer dans un cocon de soie, et passer de ma chrysalide à mon papillon !

  • Cette expérience a-t-elle changé votre perception de la vie, de la mort et de l'après-vie si après-vie il y a?

Oh que oui !

Avant, j’existais; je vivais une pseudo vie que je croyais pleine de sens. Maintenant, je vis. Aujourd’hui, la vie a un sens pour moi. La nature a son importance. le bonheur est en moi, je le crée, je le vis et je le propage autour de moi. Et j’ai compris que la mort n’est autre que l’autre visage de la vie !

Les séquelles de l’accident sont lourdes. Cependant, maintenant je vois  différemment la douleur et la souffrance et je prends le mal physique dans un autre sens.

Aujourd’hui, je suis positive ! J’accueille, je tolère, je laisse passer…

  • Pensez-vous que les EMI représentent une preuve de l’existence d’une vie après la vie?

Je le crois. Je crois aussi qu’après la vie, il y a l’apaisement ! L’EMI est une fenêtre sur un monde de lumière et cette lumière ne peut être que la promesse d’une vie meilleure !

  • Vous dites que tout a été orchestré pour que l’enfant dont vous étiez enceinte, le second, vive...

Petite précision en ce qui concerne l’accident lui-même : le fait que je sois projetée sur le côté droit et non sur le dos nous a protégé, le bébé et moi. Des milliers de femmes peuvent perdre leurs bébés facilement à cause de chocs mille fois moins difficile que le mien !

  • Après votre accident, vous avez décidé de suivre une formation en coaching. Pourquoi avoir fait ce choix-là?

J’ai pris conscience, après mon EMI, que j’ai une mission de vie ! D’abord, de faire la paix avec moi-même, ensuite de me développer, et enfin m’améliorer pour que je puisse être positive pour mon entourage (ma famille, mes étudiants, et la société en général)

Au début, le coaching répondait à un besoin : celui de me ressourcer, de me retrouver et me redécouvrir autrement…Puis, j’ai commencé à sentir le besoin d’accompagner et de transmettre aux autres que le plus grand enjeu dans la vie c’est la vie elle-même !

 

1- Ce sont ces mêmes jeunes qui ont soulevé la voiture en attendant l’ambulance

2- Expression empruntée à Milan Kundera

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