“Comme des vaches qui regardent le train passer” (Conférence sur le PLF 2019)

Le Maroc n’est ni une économie capitaliste ni une économie libérale. D’un côté, le Maroc a une rhétorique et un verbiage libéral mais en réalité le Maroc est un pays proto-capitaliste, où il y a encore des schémas précapitalistes, qui coexiste avec des schémas greffés, issu d’un capitalisme libéral occidental, imposé par les organes libérales (FMI, banque mondiale..)

 © JCMP © JCMP

Le vendredi 23 novembre, une conférence a été organisée par l'association “Jeune Communauté Marocaine Publico-éco (JCMP)” en collaboration avec la médiathèque de la fondation Mohammed VI sous le thème "Quelle lecture dans le projet de loi de Finances 2019 ?" avec la participation de M.Mohamed Chiguer, économiste, professeur universitaire et président du centre d'études et de recherche Aziz Blal (CERAB) et de M.Rachid Achachi, enseignant en Sciences de gestion, consultant et chroniqueur sur Luxe Radio.

La conférence a connu une grande affluence. Et selon les organisateurs, cette conférence-débat a connu une affluence record avec des étudiants de plusieurs universités marocaines (INSEA, UIR, ESI, IAV, ENCG, la faculté de Sciences...) en plus des professeurs universitaires et des cadres du ministère de l'Économie et des Finances.

L'assitance à la conférence sur la loi de Finances 2019 à la médiathèque de la fondation Mohammed VI © JCMP L'assitance à la conférence sur la loi de Finances 2019 à la médiathèque de la fondation Mohammed VI © JCMP

Cette conférence s'est singularisée par rapport à toutes celles qui l'ont précédées autour de la même thématique par le fait que les orateurs n'ont donné aucun chiffre puisqu'ils considèrent que ce PLF 2019 est un non-événement.

Le professeur Mohamed Chiguer a choisi dans sa présentation d'aborder la Loi de Finances 2019 sous l'angle de la justice sociale . En d'autres termes "est-ce que la loi de Finances 2019 garantit la dignité humaine ?". M.Chiguer a tranché dès le début, c'est non et ce pour plusieurs raisons :

D'abord, le PLF 2019 s'inscrit dans la continuité par rapport au PLF 2018 et des PLF des années précédentes. En fait, selon M.Chiguer, depuis 1998 (c'est-à-dire depuis le gouvernement d'alternance dirigé par Abderrahman El Youssoufi), toutes les Lois de Finances ont été présentées sous le label social. Et ce, pour la simple raison qu'en 1993 à la sortie du PAS (Plan d'Ajustement Structurel) [qui fut imposé par le FMI en 1983] l'état s'est rendu compte des conséquences désastreuses sur le plan social d'un tel plan. Donc, Il fallait prendre des décisions pour pallier à cette situation. De ce fait, faire du social une priorité est une réaction (au PAS) et non une action.

Ensuite, selon M.Chiguer, l'état considère le social comme une charge et comme un secteur contre-productif alors que la banque mondiale dans son "Mémorandum économique : le Maroc à l’horizon 2040" estime que la santé et l'enseignement sont des secteurs productifs.

Par ailleurs, universellement pour élaborer une Loi de Finances, il est nécessaire de passer par plusieurs étapes : une vision, une stratégie, un plan d'action et finalement l'élaboration des budgets. Or, au Maroc, on fait l'économie des trois étapes pour sauter directement aux budgets. En d’autres termes, les budgets sont élaborés sans prendre en compte les autres éléments de la chaîne.

Finalement, lors de la présentation du PLF 2019 au parlement, M. Benchaaboun, ministre de l'Économie et des Finances, s'est référé aux orientations royales et non au programme gouvernementale. De sorte que, les budgets sectotiels ne sont pas en adéquation avec le programme gouvernementale.

Quant à M.Rachid Achachi, qui se présente comme marxien (qui se réclame uniquement des écrits de Karl Marx lui-même) et démocrate au sens de la démocratie directe et non de la démocratie représentative, il considère que le Maroc n’est ni une économie capitaliste ni une économie libérale. D’un côté, le Maroc a une rhétorique et un verbiage libéral mais en réalité le Maroc est un pays proto-capitaliste où il y a encore des schémas pré-capitalistes qui coexistent avec des schémas greffés, issu d’un capitalisme libéral occidental, par les organes libérales (FMI, banque mondiale..). C’est ce que Karl Marx nomme un système hybride (qui est une phase de transition vers un capitalisme intégral après avoir liquidé son antériorité). Ainsi, selon M.Rachid Achachi, le libéralisme ou le néo-libéralisme (adopté par le Maroc depuis 1983) n’est qu’un alibi théorique qui procède d’une logique de greffe à travers le PAS (Plan d’ajustement structurel) par le FMI. Cette greffe-là n’a pas pris et a été rejetée par le peuple.

Ensuite, M.Rachid Achachi, s’attaque au concept de gouvernance, qui selon lui, a été conçu pour être ambigu. Il ironise à son propos en disant que “le mot gouvernance qu’il soit écrit en majuscule, en rouge ou en taille 48 ne fait absolument pas peur’. Quant à l’origine de la gouvernance, M.Rachid Achachi considère que la gouvernance est une émanation du néo-libéralisme. Le déploiement de la gouvernance s’est fait à travers la technocratie et a pour finalité de phagocyter tous les concepts qui procèdent d’une logique politique pour les introduire dans le domaine technique. De sorte que le politique ne s’occupera que du sociétal. Ainsi, “le politique n’a pas de choses à dire dans les questions sérieuses”. M.Achachi nous donne un exemple poignant, celui du régime du taux de change (le passage à un régime flottant), qui a été présenté comme une question technique sans que les parlementaires ni le peuple ne donne son avis sur le sujet. Bank Al-Maghrib, la banque centrale du Maroc, s’est accaparé la gestion du régime de change. De plus, Le Wali de Bank Al-Maghrib est nommé par le Roi et non par le gouvernement, le parlement n’a donc pas la possibilité de convoquer le Wali de Bank Al-Maghrib pour lui réclamer des comptes. Et “puisque la fenêtre politique du peuple est le parlement alors on se retrouve avec un peuple spectateur comme des vaches qui regardent le train passer”. M.Rachid Achachi s'interroge : “à quoi bon voter ?”

Finalement, M.Rachid Achachi termine sa présentation par un développement sur le modèle de développement économique. “Sa Majesté le Roi a invité à une rupture avec l’ancien modèle de développement économique, je considère que cette rupture devrait être une rupture paradigmatique, il ne s’agit pas de re-paramétrer un modèle défaillant”. M.Achachi se pose même la question “avons-nous eu un modèle de développement ?”. Avant d’affirmer qu’une redistribution des richesses appelle obligatoirement à une redistribution du pouvoir, les deux étant corrélés.

 

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