Monia Rizkallah :”Mon violon, c’est devenu avec le temps un fidèle partenaire”

“Et, alors que ses soeurs faisaient leurs devoirs scolaires, elle descendait à la cave où elle travaillait le violon cinq à six heures par jour”. C’est dire que son parcours n’est pas dû au hasard : ”le travail paie”.

Monia Rizkallah Monia Rizkallah

Monia Rizkallah est une violoniste française, née à Bordeaux (France), et d’origine marocaine. Son père, un mélomane au grand coeur, avait l’habitude d’aller au conservateur de Casablanca pendant sa jeunesse et de suivre une émission télévisée consacrée à la musique classique chaque mercredi soir. A l’âge de sept ans, et sur proposition de son défunt père, elle s’inscrit à l’école de musique du quartier où elle choisit le violon pour accompagner sa formation musicale. Sa mère a déclaré dans un documentaire retraçant le parcours de sa fille prodige qu’étant jeune Monia était “très turbulente” mais que la musique l’avait aidé à canaliser son énergie. “Et, alors que ses sœurs faisaient leurs devoirs scolaires, elle descendait à la cave où elle travaillait le violon cinq à six heures par jour”. C’est dire que son parcours n’est pas dû au hasard : ”le travail paie”. Lauréate de plusieurs concours européens, Monia Rizkallah a intégré l’orchestre Philharmonique de Berlin en tant que remplaçante. Par la suite, Monia a gravis les échelons au point de devenir la première chef d’attaque à l’Opéra de Berlin.

Monia Rizkallah est aussi la fondatrice du programme “El Akademia Masterclass” qui en est à sa deuxième édition. Ce programme permet aux jeunes musiciens marocains de “leur transmettre la culture d’orchestre” et à “les préparer à intégrer des orchestres professionnels”. La dernière édition, qui s’est déroulée du 5 au 13 juillet 2018, a été placé sous la présidence d’Honneur de la Princesse Lalla Meryem et sous le patronage de l’Ambassade d’Allemagne et de l’Institut Goethe au Maroc et en partenariat avec le Conservatoire de Musique et d’Art Chorégraphique de Rabat. Entretien.

  • Vous êtes née à Bordeaux (France) et vous avez des origines marocaines. Actuellement, vous habitez à Berlin (Allemagne). De quel pays vous sentez-vous le plus proche?

Comme la plupart des gens de ma génération, la mobilité et le multiculturalisme est dans notre ADN. Aujourd’hui, je peux dire que les influences de chacune de mes origines sont tellement ancrées en moi, que toutes définissent qui je suis. Je me sens proche de ces trois pays avec, pour chacun, un attachement particulier, surtout lié à une période de ma vie, ou à ma famille.

  • Vous êtes à cheval entre deux cultures : marocaine et française. Cette double culture vous a-t-elle apporté un regard différent sur la musique ou sur la façon de l’interpréter? Et a-t-il été facile de porter cette double culture dans le club très fermé de la musique?

La double culture constitue indéniablement une richesse, sans clivage, ce n’est pas la culture marocaine d’une part et la culture française de l’autre. C’est plus un mélange qui se fait naturellement.

Maintenant, lorsque l’on parle spécifiquement de musique classique européenne, les codes et l’histoire des œuvres ne permettent pas que l’on puisse s’en écarter.

La façon de jouer est plus influencée par le caractère de l’interprète que par ses origines.

  • Vos parents sont natifs de Casablanca (capitale économique du Maroc). Avez-vous des souvenirs du Maroc datant de votre jeunesse? Et, quel est votre rapport au Maroc?

Comme pour beaucoup d’enfants d’immigrés, les souvenirs de ma jeunesse sont riches de nos retrouvailles en famille, c’est ce lien fort qui me revient en mémoire : les grandes tablées, les soirées festives en musique, le partage tout simplement.

Le Maroc pour moi c’est avant tout ma famille, ma grande famille.

  • Comment s’est faite votre rencontre avec la musique? Le rapport qu’avait votre père avec la musique (et plus précisément la musique classique) a-t-il cultivé chez vous l’amour de la musique? Et, a-t-il influencé votre style musical et votre penchant pour la musique classique?

Mon tout premier contact avec la musique classique, c’est effectivement à mon père – paix à son âme - que je le dois. Il aimait aussi bien écouter des concertos que des chansons de Oum Kalsoum ou Farid Al Atrach. A la maison, d’aussi loin que je m’en souvienne, musique classique européenne et musique classique orientale résonnaient dans nos murs.

Monia et son défunt père © Télé Maroc, https://www.youtube.com/watch?v=eMIhmILSF1s Monia et son défunt père © Télé Maroc, https://www.youtube.com/watch?v=eMIhmILSF1s

Je reconnais que j’ai été attirée par la musique classique européenne qui était, avec du recul et à mon sens, plus accessible. La complexité de la langue arabe que je n’ai pas apprise à l’école a été un frein à l’appréciation complète des œuvres comme celles de Oum Kalsoum par exemple, où les textes forts sont portés par la musique et moins l'inverse.

  • A l’âge de sept ans, et sur proposition de votre père, vous vous êtes inscrit à l’école de musique du quartier puis au conservatoire de Bordeaux. Par la suite, votre père vous a encouragé à choisir un instrument de musique pour accompagner votre formation. Pourquoi avez-vous choisi le violon?

Je dois vous avouer qu’à l’âge de 7 ans, lorsque mon père m’a posé cette question, ce qui me restait en tête, c’était les concerts que nous regardions ensemble à la télévision. L’instrument le plus représenté était le violon, et surtout, il y avait souvent un soliste qui jouait sur le devant de la scène et qui semblait capter toute l’attention. Avec mes yeux d’enfant, cela me fascinait. C’était ça que je voulais !

  • L’on raconte que chaque violoniste a une histoire avec son violon. Est-ce votre cas?

C’est très juste ! Mon violon, c’est devenu avec le temps un très fidèle partenaire. Je connais tout de mon violon, jusqu’aux diverses sonorités qu’il peut produire selon les conditions climatiques. Un même instrument ne sonnera pas de la même façon entre toutes les mains. C’est une « relation » si je puis dire exclusive et spéciale.

  • Vous avez commencé vos études de violon à Bordeaux, puis à Paris (Au conservatoire national de musique de Paris, à Varsovie (à l’Académie Mozart) et finalement à Berlin (à la classe de perfectionnement de Thomas Brandis). Avez-vous constaté des différences dans les méthodes d’enseignement? Qu’en est-il des mentalités? Sont-ils très différentes ou relativement proches?

Il est important de distinguer les diverses phases dans l’apprentissage de la musique.

Tout commence par l’apprentissage scolaire qui est généralement dispensé au niveau des écoles de musique et qui se poursuit dans les conservatoires. A ce stade, il n’y a pas de grandes divergences au niveau des méthodes. Des différences existent mais n’ont pas un impact fort. En revanche, lorsque l’on entre dans la phase de perfectionnement, tout change.

L’Allemagne et l’Autriche se démarquent radicalement dans leur façon d’aborder et d’enseigner le perfectionnement. Il y a une culture du métier avec une conscience élevée d’intégration professionnelle. En effet, la musique est considérée comme un métier à part entière. C’est une différence majeure avec la plupart des autres pays.

  • En 2000, vous avez intégré l’orchestre Philharmonique de Berlin en tant que remplaçante. Par la suite, en 2002, vous êtes entrée au “Deutsche Oper Berlin (l’Opéra de Berlin)” où vous avez gravi les échelons : de toutiste à 1ère chef d’attaque. En quoi consiste le rôle le chef d’attaque?

Intégrer un orchestre ou une maison d’opéra est extrêmement sélectif. Cela débute par un concours d’entrée. Ce concours vous permet d’être pris à l’essai pendant une période de 1 à 2 ans. Ce n’est qu’après avoir fait vos preuves auprès de vos pairs que vous pouvez prétendre à une titularisation. C’est un système de sélection très particulier. Ensuite, au sein du même orchestre, pour gravir les échelons, il faut repasser par la case concours et période d’essai. Et ainsi de suite pour chaque étape.

Le rôle de chef d’attaque dans un orchestre, serait l’équivalent de celui d’un directeur d’unité en entreprise. Le chef d’attaque est le garant du niveau et de l’harmonie de son groupe. Il rend des comptes au chef d’orchestre mais également aux autres chefs d’attaque des autres instruments.

  • Y a-t-il un profil spécifique à ce rôle?

Les qualités demandées à un chef d’attaque, sont, encore une fois très similaires à celles d’un dirigeant en entreprise, à savoir, des aptitudes managériales, bien entendu techniques mais aussi de communication. 

  • Etait-ce un objectif pour vous d’accéder à l'Opéra de Berlin? Et avez-vous d’autres objectifs en vue?

Mon rêve a toujours été d’intégrer une maison d’excellence. Cela a toujours été une source de motivation et de dépassement de soi très saine. On se mesure aux meilleurs, on se met en danger, on s’expose à des remises en questions et parfois aussi à des échecs. On sort de sa zone de confort et on développe, comme pour des sportifs de haut niveau une force mentale.

Aujourd’hui, mon ambition est plutôt tournée vers le partage de mon expérience, je ressens le besoin à mon tour de transmettre ce que j’ai pu apprendre ; j’ouvre un nouveau chapitre.

  • Qu’est ce que cela vous fait d’être la première femme et la première africaine à tenir ce poste à l’Opéra de Berlin?

Vous savez, dans mon travail, je côtoie diverses nationalités et, au bout d’un moment, on oublie cette particularité. Ce n’est que lorsque l’on me le fait remarquer, que je prends conscience d’être quelque part une pionnière. Le sentiment que j’ai est un mélange d’humilité lié à mon éducation, je ne mets pas ce fait en avant, mais également une forme de responsabilité d’ouvrir la voie à d’autres femmes, et aussi d’hommes, issus des mêmes origines que moi.

L'orchestre de l'Opéra de Berlin © ww.VH.ma L'orchestre de l'Opéra de Berlin © ww.VH.ma

  • Vous avez lancé en 2017 la première édition de “El Akademia – Masterclass” qui se déroule à Rabat. Et ce, sous le patronage de l’Ambassade d’Allemagne et de l’Institut Goethe au Maroc et en partenariat avec le Conservatoire de Musique et d’Art Chorégraphique de Rabat. Quel est le but de cette plateforme internationale? Et d’où vient l’idée de ce projet?

Le programme de coaching “El Akademia masterclass” a débuté en 2014 à Ankara, en Bosnie et à Oman, auprès d’orchestres professionnels et spécifiquement pour travailler le jeu d’ensemble. Cette discipline est très particulière car elle ne s’enseigne pas lors du cursus académique.

Les coachs "El Akademia Masterclass" qui ont animé l'édition 2018: Magda Makowska, Michael Hussla et Guntram Halder © Monia Rizkallah Les coachs "El Akademia Masterclass" qui ont animé l'édition 2018: Magda Makowska, Michael Hussla et Guntram Halder © Monia Rizkallah

Les “El Akademia masterclass” organisées au Maroc en 2017 et également en 2018 s’adressaient, elles, aux jeunes talents marocains désireux de se perfectionner et de découvrir la culture orchestrale, dans le but de pouvoir intégrer des orchestres professionnels existants.

Cette idée m’est venue lors d’une tournée que j’avais réalisée en 2008 dans diverses villes du Royaume du Maroc. Nombreux étudiants avec qui j’ai échangé m’interrogeaient sur les voies à suivre afin de faire de leur passion leur métier.

Cette idée a mûri et j’ai décidé de rassembler autour de ce projet, une équipe de musiciens professionnels issus des grandes formations allemandes d’orchestres d’opéra et symphonique et tous sont animés par la même volonté de transmettre leur savoir, de partager et d’échanger.

L’objectif a été, dès le départ, que ces masterclass puissent bénéficier aux jeunes talents prometteurs, indépendamment de leur classe ou origine sociale. C’est pourquoi, aidée par des sponsors convaincus par ce programme innovant, chaque étudiant a pu bénéficier de ce programme gratuitement.

Je tiens d’ailleurs à citer et à remercier le GLV, l’ambassade d’Allemagne, le Goethe Institut et la société Bosch pour leur implication.

  • Cette année, la deuxième édition d’“El Akademia – Masterclass” aura été sous la présidence d’honneur de la Princesse Lalla Meryem. Pensez-vous que cela va-t-il donner une meilleure visibilité à votre projet ambitieux?

SAR la Princesse Lalla Meryem nous a honorés de sa confiance, en acceptant la Présidence d’honneur des El Akademia masterclass 2018. Les étudiants, premiers concernés, ont ressenti une grande fierté et ont tout fait pour en être dignes lors du grand concert de l’Orchestre National des Jeunes du Maroc (ONJM), créé par El Akademia, qui a eu lieu le 13 juillet dernier.

Cette reconnaissance au plus haut niveau confirme que ce programme a toute sa place et contribue au rayonnement de la jeunesse du royaume.

Les futures éditions des El Akademia masterclass, avec le soutien de nouveaux sponsors qui rejoignent l’équipe, mettront l’accent sur l’accès au plan national de ce coaching. Il est essentiel d’aller chercher les talents où qu’ils se trouvent sur l’ensemble du territoire et pouvoir financer leur participation à ces masterclass, que ce soit leur logement ou leur déplacement.

El Akademia, a pour vocation, dans un futur proche de présenter l’Orchestre National des Jeunes du Maroc au prestigieux “Festival Young Euro Classic” à Berlin, qui produit chaque année les meilleurs orchestres nationaux des jeunes. Le Maroc y aura assurément toute sa place.

  • Avez-vous un rituel avant d’entrer en scène?

Je n’ai pas de rituel à proprement parler. Cependant, deux choses sont essentielles : la concentration, et l’alimentation. Jouer demande beaucoup d’énergie, c’est très physique, les performances sont souvent longues et exigeantes. Pour ma part, je mange toujours une banane et du chocolat avant d’entrer en scène, cela me permet de tenir la distance.

  • Pensez-vous démarré une carrière en solo?

Aujourd’hui, en parallèle avec mon rôle de 1er chef d’attaque à l’Opéra de Berlin, je suis sollicitée pour jouer en tant que soliste ou en formation de musique de chambre lors de festivals. Je suis également coach à l’Académie du “Deutsche Oper Berlin” et suis régulièrement invitée à jouer dans de nombreux orchestres prestigieux sur le plan international. C’est par la variété de ces activités que je m’épanouis dans mon métier.

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