«Psycho Wrecking» : Le «Fifty Shades of Grey» marocain

A l’image de Hicham Abkari, directeur du théâtre Mohammed VI de Casablanca, qui a largement contribué à l’essor du Hip Hop au Maroc, certains considèrent que « 170 Kg » était la pièce maîtresse d’une stratégie médiatique qui a préparé un nouveau titre : « Psycho Wrecking (PW) ».

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Après le succès de « 170 Kg », le single qui a signé le retour de Don Bigg sur la scène du Rap -qui a dépassé les 18 millions de vues -, le roi du Rap revient avec un nouveau titre « Psycho Wrecking (Destruction mentale) ». Ce clip a été dévoilé dans la soirée du 25 janvier 2019 après une campagne de communication réussie. Elle l’a été puisque le clip est en première position des tendances et ce dès sa sortie sur YouTube et a cumulé plus de deux millions de vues en moins de 24 heures.

En quoi consiste cette campagne de communication ?

A l’image de Hicham Abkari, directeur du théâtre Mohammed VI de Casablanca, qui a largement contribué à l’essor du Hip Hop au Maroc, certains considèrent que « 170 Kg » était la pièce maîtresse d’une stratégie médiatique qui a préparé un nouveau titre : « Psycho Wrecking (PW) ».

Le 22 janvier 2019, Don Bigg a dévoilé la bande annonce du clip où il a annoncé sa date de sortie. Elle a été visionnée plus de deux millions de fois. Elle fut supprimée une fois que le clip a été mis en ligne.

Ensuite, Don Bigg a demandé à Saad Abid, acteur associatif connu pour sa campagne « Maymkench2026 »[1], de rassembler de manière aléatoire des personnes dans la rue, de les inviter au Studio DBF, celui du rappeur, et de leur donner la possibilité de regarder le clip en avant-première. Puis, une vidéo virale a été réalisée par « Welovebuzz », plateforme marocaine spécialisée dans le contenu viral, contenant les réactions hilarantes de ces personnes-là.

Aussi, dans le cadre de la promotion du clip, Don Bigg a-t-il lancé le « PW Challenge » où il exhorte ses fans à filmer leurs réactions. Il a annoncé qu’il repartagera, sur son compte Instagram, celles qu’il aimera et il récompensera les deux meilleures réactions.

Le 25 janvier 2019, Don Bigg a participé à « Rachid Show », une émission télévisée diffusée sur 2M TV[2]. A la fin de cette émission, le rappeur a annoncé que le clip a été mis en ligne.


Quatre questions à Don Bigg alias Taoufik Hazeb :

  • Comment est née l’idée de ce clip ?

Avant de parler de l'idée du clip, il faut parler de la chanson elle-même. Je voulais absolument traiter un sujet que tout le monde arabe vit au quotidien, la schizophrénie sociétale qui fausse les rapports entre les gens et qui provoque des déséquilibres dans les rapports hommes-femmes. J’ai donc opté pour une vision artistique décalée et choquante qui puisse marquer les esprits.

  • Quel message souhaitez-vous passer à travers ce clip ?

Le message est très simple. Il s’agissait de mettre un miroir devant chacun de ceux qui regarderont ce clip, et de les laisser interpréter, chacun selon sa personnalité et sa perception.

L’idée est que la dichotomie « mâle dominant versus femme soumise » est créée par les rapports faussés, par l’hypocrisie de nos sociétés arabes autour de la question des rapports hommes-femmes. Ces rapports faussés naissent en grande partie de la schizophrénie sociétale que je dénonce et qui se manifeste dans l’organisation sociale et sociétale et de certaines habitudes qui pervertissent la tradition, une compréhension faussée de la religion…

  • Ce clip est-il destiné à l’international ?

Oui d'où le choix de la langue. J'ai célébré mes 20 ans de scène par un retour à l’anglais ; mes premiers couplets sur scène en tant que Bigg étaient en anglais.

  • Vous dites que « la misogynie commence par l’objectification des femmes, passe par la violence et peut se conclure par une décapitation ». Certains vous reprochent d’avoir chosifié la Femme dans votre clip. Que pouvez-vous leur répondre ? 

Comme je l'ai précisé plus haut, un sujet aussi important ne peut être traité de manière douce et consensuelle, nombre d'artistes que je respecte l'ont fait, mais n'ont pas dépassé le cadre artistique d'une chanson réussie...

Je recherche à travers ce titre à éveiller les consciences en dérangeant délibérément, en choquant volontairement. Ce n’est jamais agréable de recevoir un électrochoc, mais des fois ça sauve des vies…


Comment interpréter ce titre ?

Avec ce titre, Don Bigg signe son 20ème anniversaire sur la scène du Rap. Il revient à ses premiers amours puisqu’il rappait uniquement en anglais à ses débuts.

Le clip a été réalisé par Sébatien Rossi, connu pour ses publicités pour Hyundai ou encore Electronic Arts, qui a déjà collaboré avec Don Bigg pour son clip « TJR ». A propos de ce clip, Don Bigg a déclaré que les autres rappeurs devront « se retrousser les manches et travailler un peu plus pour arriver à ce niveau-là ».

Quant à la musique, elle mêle Trap et Afrobeat avec « tantôt des notes douces et mélancoliques et tantôt scintillantes et trépidantes »[3]. Elle a été produite par Akram Rach, producteur de musique et de bandes sonores de séries télévisées et masterisé par Alex Psaroudakis, nominé trois fois au Latin Grammy - récompense équivalente aux Grammy Awards décernées aux États-Unis.

Le clip « Psycho Wrecking » est tourné à l’américaine. Il démarre par un visuel du symbole « Ψ » qui représente la 23ème lettre de l’alphabet grec. Elle se prononce « Psi » et elle est utilisée comme abréviation des disciplines de la psychologie, de la psychiatrie ou encore de la psychanalyse. Ce symbole est tatoué sur le dos de la main droite de Don Bigg. Il est aussi à noter que le costume porté par le rappeur dans ce clip est le même que celui qu’il porte sur la couverture du titre « 170 Kg ».

Le clip se poursuit par une vue aérienne du pont Mohammed VI[4], reliant la ville de Rabat à celle de Salé et surplombant le fleuve Bouregreg. Une prise réalisée grâce au« Drone Prod-CineMaroc ». Ensuite, on le voit conduisant une Bentley avec « DBF » comme plaque d’immatriculation, fournie par la société « Al Kimma Prestige ». Il traverse le pont, de nuit, illuminé en lumière bleue.

L’histoire se déroule à Rabat dans l’une des 14 suites de la « Villa Soraya », qui combine le « style colonial américain, un design contemporain et une pointe d’architecture marocaine »[5]. On y voit une jeune femme, habillée en porte-jarretelles glamour, lascive, dans un lit. Elle attend avec impatience le personnage interprété par Don Bigg… Mais, c’est la mort qui est venue à elle.

Par la suite, Don Bigg se  métamorphose en une autre personne aux cheveux longs qui n’est autre que Yassine Mourabite, peintre, illustrateur et styliste de talent. Un peu plus tôt, ce dernier est apparu dans un tableau accroché au murCe tableau est un remake de « le Sauveur du monde » de Salvator Mundi, qui est aujourd’hui le tableau le plus cher au monde (estimé à plus de 450 millions de dollars).

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A droite, le tableau de Salvator Mundi, Alias Léonard de Vinci, dans lequel le Christ bénit le monde en tenant l’univers dans la paume de sa main gauche. A gauche, le tableau accroché dans la Villa Soraya, dans lequel Yassine Mourabite tient un crayon dans sa main droite et un crâne dans sa main gauche. Prédit-il la mort de ses semblables ?

A la fin du clip, sur un fond de musique dramatique, Don Bigg explique via un texte à l’écran que « la schizophrénie de nos sociétés est prouvée de façon mortelle. Elle nourrit la misogynie qui commence par l’objectification des femmes, passe par la violence et peut se conclure par une décapitation »[6]. Il dénonce ainsi la schizophrénie sociale et par ricochet la misogynie dans les sociétés arabo-musulmanes. 

Pour étayer son propos, Don Bigg énumère une liste de femmes victimes de la schizophrénie au Maroc et ailleurs.

A travers ce titre, Don Bigg rend hommage à Amina Filali, qui s’est suicidée pour avoir été contrainte d'épouser l'homme qui l'avait violée, aux victimes du drame d'Imlil, à la jeune femme décapitée près d'Ifrane, à « toutes les Malala Yousafzai, et à toutes les femmes victimes de la schizophrénie de leur société ».

Qu’en pense le public ?

Les avis sont divisés. Certains considèrent que Don Bigg a réalisé un clip audacieux et aux normes internationales à travers « l’utilisation d’images stupéfiantes et volontairement choquantes »[7] pour arriver à faire passer son message. Alors que d’autres considèrent que ce clip est à l’antipode de ce qu’il veut défendre et qu’il aurait pu traiter le sujet d’une manière différente.


Réaction de Amine Belghazi, journaliste à Medias24 et l’un des animateurs de l’émission « 1 dîner 2 cons » :

« Les images qu'il montre font clairement l'éloge du féminicide. Le choix des angles, des couleurs, de la mise en scène érotique, tout y est pour susciter le désir chez les spectateurs. Si on ajoute à cela les paroles, qui en passant sont d'une pauvreté extrême, cristallisent la soumission de la femme au lieu de la dénoncer.

La situation est en fait la suivante : d'après une personne proche qui a collaboré au projet, le but de Don Bigg dans l'histoire c'est de faire une chanson en anglais car il espère toucher le marché étatsunien, ni plus ni moins. Il pense sans doute que l'usage de la nudité et de la violence lui permettrait de faire le buzz nécessaire pour faire son entrée dans ce marché.

Il y a un autre aspect, tout aussi dangereux, c'est qu'il fait un amalgame flagrant entre la schizophrénie (qui est une maladie douloureuse pour ceux qui en souffrent et leurs proches) et le crime. Cela montre à quel point les maladies psychiatriques sont méconnues, et au lieu de traiter le sujet comme un phénomène médical, il contribue à stigmatiser ceux qui en souffrent, comme si leurs malheurs n’étaient pas suffisants.

En ce qui concerne les crédits en fin du clip, en plus d'être insultants à la mémoire des femmes violentées, violées ou tuées, sont un ramassis de citations complètement déconnectées de leurs contextes. Ainsi, il surfe sur ce drame pour être quitte avec sa conscience, et calmer tous ceux qui l'accuseraient (à raison) de faire la promotion de la violence à l'égard des femmes.

Globalement, c'est un travail décousu où le texte raconte une chose, les images une autre et la dédicace dans une toute autre dimension…

Réaction d’Anouar Zyne, ex-porte-parole et secrétaire général de la jeunesse de l’Union Constitutionnel (UC), entrepreneur, fondateur du mouvement « Changer» et proche de Don Bigg :

«  En me forçant à une grande objectivité : j’aime beaucoup ce clip. Pour moi, le nouveau Don Bigg est arrivé.

La fin du clip dénonce la prépondérance d’une schizophrénie dans la société, et pas que marocaine d’ailleurs, dont les femmes sont les premières victimes.

La liberté d’expression est un droit à tous, à l’artiste comme aux personnes qui n’apprécieraient pas son travail. La violence contre les femmes est une cause sans adversaire.

Qui est pour cette violence ? Personne. Le souci avec ce type de cause sans adversaires, c’est qu’on peut être tenté d’en trouver un, en l’occurrence, Don Bigg. Fantasmer sur l’existence d’un adversaire de la cause donne une occasion à ses défenseurs de prendre la parole, et de préempter davantage leur engagement, dans une course à qui « sait le mieux défendre la cause ». L’exercice consiste à dire : « Toi, tu ne sais pas le faire, moi, je le fais mieux que toi, et voici tes erreurs ». De là à penser à Don Bigg est un sadique schizophrène, c’est fort de café. On peut facilement admettre que tourner ce genre de clip, montrant ce genre de situations, serait compliqué en remplaçant une actrice par un acteur, ou alors, cela lancerait un autre débat.

Don Bigg a, encore une fois, créé le débat, au détriment de quelques critiques acerbes, et bienvenues par ailleurs. En plus des différentes interprétations, il faut se rendre compte de certaines réalités : Oui ou non, dans l’affaire Amina Filali, n’a-t-on pas entendu ici et là que c’est aussi un peu de sa faute d’avoir accepté la compagnie de celui qui s’est avéré être son violeur. Oui ou non, sur l’affaire d’Imlil, n’a-t-on pas lu, entendu, que ces deux jeunes femmes n’avaient qu’à ne pas être là toutes seules ? Oui ou non, sur l’affaire de l’agression de la jeune fille du bus, n’a-t-on pas entendu ici et là qu’elle était complice à partir du moment où elle a accepté de partir en sortie avec ses agresseurs ? Pareil pour Khadija, la fille Tatouée et dans plusieurs autres cas.

Je pense que le clip pose surtout une question fondamentale, qui mérite une montée en niveau pour être inscrite dans l’interprétation de la loi et la doctrine sociétale dominante : celle du consentement. Le consentement d’une femme pour une chose précise n’est pas à étendre, à un moment donné, à autre chose. Cette question du consentement, entre la zone claire, la zone interdite et la zone grise, mérite un vrai débat.


 

[1] Saad Abid a visité 26 pays en 26 jours afin de rencontrer 26 célébrités pour recueillir leur soutien à la candidature du Maroc à l’organisation de la Coupe du Monde 2026.

[2] 2M est la deuxième chaîne de télévision généraliste semi-publique marocaine, créée en mars 1989

[3] Communiqué de presse

[4] Ce pont, inauguré le 7 juillet 2016 par le Roi du Mohammed VI, est le plus grand pont à haubans d’Afrique avec une longueur de 950 mètres.

[5]http://www.leseco.ma/les-cahiers-des-eco/weekend/274-sortie/53184-villa-soraya-le-luxe-r-bati.html

[6] Traduction du Huffpost Maroc : https://www.huffpostmaghreb.com/entry/sans-clash-mais-avec-un-message-don-bigg-signe-son-retour-dans-un-nouveau-clip_mg_5c4c3791e4b06ba6d3bd556b

[7] Communiqué de presse

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