La France, tu l'aimes, mais surtout, reste chez toi !

Moi, Pierre, la quarantaine passée, une vie très sombre, ai été mis sur le droit chemin par une femme et ses deux filles. Mais la France me refuse illégalement de pouvoir faire venir ma famille dans mon pays tout comme elle freine pour reconnaître mon fils français.

Je m’appelle Pierre, né un jour de 1979 en pleine canicule, avec un incendie non loin de la clinique. Né sous le signe du feu. Comme le feu, ma vie ne supporte pas les compromis, c’est tout ou rien.

Je suis né autiste Asperger, et par conséquent HPI. J’ai très tôt dans ma vie senti que j’étais différent des autres. Apprendre n’a jamais été pour moi pertinent, mais comprendre a toujours dicté et orienté ma vie.
Le 1er juin 1987 a été créé France Info, une radio (presque) sans musique. Pour quelqu’un qui est insomniaque structurel et qui a une aversion pour toute musique, cette radio a été pour moi une seconde mère. Aujourd’hui, en 2021, je suis peut-être là seule personne au monde à l’avoir écouté chaque jour. Pour autant, ma soif de connaissances n’a jamais été assouvie, même après des décennies à regarder reportages et documentaires.
7059SX30, 2051TP30, les plaques d’immatriculation des voitures de mes parents quand j’avais 5 ou 6 ans… Quel intérêt de s’en rappeller ? Aucun, mais j’ai un cerveau Asperger.
J’ai connu les violences paternelle, enduré les viols d’un cousin, subi la réprobation des camarades d’école, les regards pleins de dédain des filles.
L’entrée au collège, 1000 élèves, quand tu viens d’un village de 189 habitants, c’est un viol autrement plus considérable pour un Asperger hypersensible et hyperempathique.
J’ai eu donc une enfance de merde. Violences, viols et conflits se sont terminés, après 14 années de scolarité traumatisante et un bac pro agricole, sous un bâche bleue derrière une discothèque dans un terrain inondable à cause de la MSA.
Le cannabis, la cocaïne, l’héroïne, le crack, les amphétamines, les champignons, le LSD, l’opium, la MDMA… J’ai tout connu à outrance.
Mon IS, intérêt spécifique d’autiste, c’est la photo. J’ai eu mon premier appareil photo à 5 ans, en 1984. Depuis, je n’ai jamais ressenti autant d’émotions  qu’à travers un objectif. La photo et mon sang, ce sont les même choses.
J’ai vécu 11 ans sans logement, allant de la vente de drogues aux vols dans les magasins, en passant par la vie bucolique et champêtre dans la nature, ma mère. J'ai exercé près de 40 métiers aux quatres coins de la France. Même dans les périodes les plus sombres de ma vie, je ne me suis jamais séparé d'un appareil photo.
Il y a 3 ans, alors que je cherchais des contacts au Cameroun, l’Afrique en miniature, pour partir faire un reportage, j’ai été contacté par Marie, qui pouvait m’aider à trouver logement et guide.
Marie avait (a) une façon de parler si simple et si solide que mon esprit d’Asperger, habitué au culte de l’image sociale occidental, a été troublé. Son degré d'acceptation hallucinant est compréhensible quand on connaît l'indice démocratique du Cameroun. Mais son calme... Son calme indéfectible, ça, je ne le comprendrai jamais.
Je suis un révolté dans l'âme, je ne pourrai jamais changer tant mon pays n'est ni libre, ni égalitaire, ni fraternel. Seule Marie est capable d'influer sur mes décisions.
Un jour, elle m’a raconté qu’elle venait de perdre son travail car son patron l’avait  remplacée par sa nièce, sans emploi. Elle se retrouvait donc à dormir dans une église avec ses deux filles.
Je n’ai même pas réfléchi une seconde ce jour là. Je lui ai dit que j’étais loin d’être un mec parfait, mais que si elle acceptait mon amour, elle serait certaine de mon investissement total. J’étais, à ce moment, sous curatelle renforcée, avec 320€ d’argent de poche mensuel.
Marie m’a dit oui.
Un jour, les filles m’ont demandé : « Pierre, est-ce qu’on peut t’appeler papa ? »
J’ai dit oui. Je n’ai plus jamais entendu mon prénom dans leur bouche. Le soir même, j’étais aux urgences avec 24/14 de tension.
Responsabilités level 100000. Ressenties comme un traumatisme. Un traumatisme bénéfique. Tu peux décevoir une femme, t'es une merde, mais elle a des chances de s'en remettre. Décevoir un enfant, en revanche, ce n'est pas concevable.

J’ai pris ma Clio et je suis parti à Montpellier, je me suis inscrit sur les plateformes de jobbing, tout en dormant, plusieurs mois durant, en plein hiver, dans ma voiture, au milieu des outils.
Après 10 ans en invalidité, physique et psychique, les débuts furent durs. 
J’ai, depuis lors, travaillé 7j/7, perdu plus de 40kg, arrêté toutes les drogues ainsi que les traitements assomants des psychiatres.

Pour moi, qui ai toujours été perçu socialement comme une personne négative, lire les notations et évaluations des clients a été une véritable révélation.
Marie et nos filles m'ont certainement bien plus sauvé que je ne les aient sauvées elles.
J'ai, aujourd'hui, bien plus de vitalité qu'à 20 ans. Forcément, quand tu passes près de 25 ans en obésité morbide à matraquer ton cerveau à grands coups de drogues, puis que tu te retrouves à 75kg en ne fumant même plus une cigarette, c'est comme si on débridait une moto. j'ai déjà été opéré plusieurs fois des lombaires, j'ai des douleurs neuropathiques abominables dès que je suis au repos. Je m'en fiche, je fonce. Tout ou rien.
J’avais prévu de partir au Cameroun le 31 janvier 2020. Forcément, j’ai reçu, enfin, une première convocation par le juge d’instruction du tribunal de Nîmes pour le 11 février. Entretien portant sur deux plaintes, de 2004 et 2015 pour viols sur mineur, remontants à 1985-87. Entretien où je me suis entendu dire que les deux dossiers avaient été perdus. Ça a rendu éternelle et irrévocable mon aversion pour toute forme d'administration française.
Je suis donc arrivé le 12 février à Douala, la publication des bans et les certificats de non opposition publiés et actés au Cameroun et en France.
Le jour du mariage, le 14 février, nous avant appris que l’on avait besoin d’un Certificat de Capacité À Mariage (CCAM). Clairement, toi, citoyen français, libre et égal en droits et en devoirs, comme tous les français, pour te marier avec une africaine, tu dois demander l'autorisation à papa état. Mariage annulé.

J’ai vécu deux mois là bas de bonheur. Pour repartir du Cameroun (Je devais travailler pour assumer ma famille) j’ai dû aller jusqu’à défoncer à coups de pieds la porte de la boutique Air France, qui, depuis plusieurs jours, laissait des centaines de personnes s'entasser en pleine pandémie, employés aux guichets, sans ouvrir ses portes. J'ai ainsi pu payer le billet sur un vol de rapatriement que j'avais réussi à réserver.
Arrivé à Roissy alors que ma voiture était à Toulouse, j’ai pris, une semaine plus tard, un train pour aller la chercher. À Narbonne, terminus, trajet final annulé.
J’ai regardé le trajet, 5 jours de marche minimum. Je suis allé à l’entrée de l’autoroute, fait 6h de stop et été pris par un routier. Il me dépose à 21h45 au MIN de Toulouse, j’arrive au métro « La Vache » à 22h10. Covid, métro fermé. Je dors en bas des marches avec la musique de merde dans les hauts parleurs, entrecoupée de « informations Corona virus » toutes les 2 minutes. Un viol auditif.
J’ai récupéré ma voiture, j’ai pu reprendre les chantiers. Ma femme avait des nausées, était fatiguée… Test de grossesse positif.
J’ai bossé comme un esclave, pas par obligation, mais par plaisir, pour être enfin fier de moi. Pour me prouver aussi, à plus de 40 ans, que j'étais capable d'assumer une famille. Fin juin, vers Langon (33), je suis tombé d’un échafaudage, je me suis cassé le bras, broches le lendemain. 5 jours après, je gérais 5 personnes sur un chantier. J’ai dormi 3 semaines à même le sol, dehors, à côté de la piscine.

Mes filles, me disant que Poutine était un démocrate, se sont vu inscrites au CNED, en formation libre puisque le conseillé culturel de l’ambassade de France à Yaoundé a refusé de signer un papier car mes filles ne sont pas françaises. Nous souhaitions surtout leur accorder une année d'adaptation au système scolaire français.
En septembre, je suis entré en formation à l’école supérieure de journalisme de Montpellier en reconversion dans le but de devenir paysan-reporter.
J’ai fait cette formation en continuant les chantiers le week-end, en allant suivre les cours en distanciel au Cameroun, en devant vendre mon appareil photo pro le jour même de l’accouchement de ma femme pour ne pas avoir à lui ouvrir moi-même le ventre dans la rue, devant l’hôpital. Quand tu es blanc en Afrique, tout devient beaucoup plus cher. Blanc et riche sont un seul et même mot. Il faut l'accepter. Depuis mon enfance je m'étais juré de ne jamais vendre un boîtier. Là, j'étais fier de le vendre, mécontent, mais fier.
Forcément, j’ai contracté le palu le même jour, j'ai, 4 jours durant, fait les aller-retour avec les perfusions à bout de bras. Il fallait aider Marie et surveiller le bébé pour ne pas qu'on nous le vole. Ma femme avait un colocataire, un énorme rat qui habitait dans l’armature de son lit, le "bailleur" selon les rares infirmières. Les murs de l’hôpital me rappelaient, mais en pire, les champignonnières Angevines. Une fête était organisée dans la cour de l'hôpital. Les enceintes sur l'estrade étaient à peine à 10m des fenêtres de la chambre. Ni eau chaude ni électricité dans les toilettes. Une des deux seules chambres "haut standing" de l'hôpital.
Camerounian life...
J’ai déclaré la naissance de Zack Eole le 15 janvier au consulat, 1 jour avant la date limite. Depuis, le consulat me demande des documents qu’ils n’ont pas à me demander, la liste officielle étant sur le site internet de l’ambassade. Ne voulant pas exposer ma femme à un trajet dangereux avec le bébé, en laissant les filles seules, j’ai refusé de fournir ces documents. Je fournirai ces documents le jour où l'on m'expliquera pourquoi on ne les demande pas pour une naissance binationale au Japon ou en Australie, par exemple. Notre fils n'est donc toujours pas français.
J’ai pu, après 3 billets achetés et 5 tests PCR, m’évader du Cameroun, le 18 février.
J’ai fini ma formation en journalisme le 2 avril. J’ai pu ainsi recommencer à travailler 80h/semaine pour subvenir aux besoins de MA famille.
Dimanche dernier, 11 juillet, après avoir payé près de 1500€ de passeports et backsichs, j’ai passé 3h à remplir les demandes de visa « regroupement familial », RDV étants pris mercredi 14 juillet pour le dépôt et paiement des taxes.
Le jour dit, après 45000 francs de photocopies (2/3 d’un salaire d’employé de bureau), ma femme et nos enfants se présentent au consulat général de France à Yaoundé.
Reçue par une métis, svelte, la trentaine passée, ma femme s’est littéralement faite agressée.
L’employée (torchon) du bureau numéro 4, l’a insultée, l’a menacée, l’a malmenée, sans jamais ouvrir un des 4 dossiers.
Ma femme, dont moi, le marginal révolté, ne comprendra jamais son fameux degré d’acceptation, s’est sentie si agressée qu’elle a regretté qu’il y ai une paroi de plexiglas entre elle et la bête sauvage. Visas regroupement familial refusés sans être instruits. Ma femme est repartie avec ses demandes de visas.
Mes filles, avaient déjà l'appréhension de ne pas être acceptées par les enfants en France car elles sont noires. Je leur disais que les valeurs de mon pays sont la liberté, l'égalité et la fraternité. Je leur ai appris l'article 1 de notre constitution, leur affirmant qu'elles auraient les mêmes droits que n'importe qui.
Là, c'est mort. Elles sont traumatisées, elles ont peur de la France, un pays "méchant".
Ce que j’en déduis, de façon pertinente, c’est que la France est aux premières loges quand il s’agit de piller les ressources africaines et pactiser avec un mec, président depuis 1982. Mais quand il s’agit d’accueillir sur son sol des noirs, famille d’un citoyen français, là elle freine des 4 fers. Cette femme, au guichet 4, une camerounaise travaillant pour la France sur un sol français, n'a pas agit de son propre chef, elle a eu des consignes.
Et au vu des histoires similaires vues et entendues depuis plusieurs années, je suis en droit de penser que ces consignes viennent directement de Paris.
Pour info, la monnaie toujours en cours au Cameroun est le Franc CFA. CFA, Colonies Françaises d’Afrique…
Cela ne me dérange pas que la France soit un pays raciste, se sentant supérieur aux autres. Ce qui me dérange infiniment, c’est qu’elle ne l’assume pas. L'hypocrisie est institutionnelle dans la politique mondiale, la France étant dans le haut du tableau.
Je vais donc devoir continuer à vivre comme un forçat, à 6000km de ma famille, à cause d'une action illégale de la part du consulat général de France à Yaoundé.
Je vais devoir également payer 1000€/mois de lycée français à mes filles, sans compter le taxi. Le CNED, ça a été trop compliqué pour elles. Elles vivent dans un pays où on classe les élèves. Et, ayant vraiment le culte de la gagne, passer un an sans classement ni vie sociale, nous ne pouvons pas leur imposer une deuxième année dans ces conditions.
En définitive, la France bafoue nos droits en faisant des choses illégales, mais n'est pas contre presque 10000€ de scolarité pour deux gamines.
Pays de merde.

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