Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961

Alors qu’en France, on souligne ces jours-ci le massacre survenu il y a 56 ans, la République tarde encore à reconnaître la responsabilité d’État dans ces crimes d’une violence et d’une barbarie sans précédent dans l’histoire contemporaine de l’Europe occidentale. Avec «Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961», Yasmina Adi revient sur cet épisode traumatique. Sur Tënk jusqu'au 9 décembre.

Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961 Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961

La mémoire refoulée – et délibérément occultée – d’un tel drame contribue à la fois à l’érection d’un roman national mensonger et exclusif et à la perpétuation d’un mépris colonial et d’un racisme sournois. Pour qu’un processus de réparation soit envisageable, une mise en lumière des événements est nécessaires, mais aussi une reconnaissance officielle et des actions concrètes. Suite à la reconnaissance proposée par François Hollande et adoptée par le Sénat en 2011, les demandes liées par exemple à la mise en place d’un lieu de mémoire sont restées lettre morte. D’ici à ce que de réels mécanismes de réparation soient orchestrés, la collecte des récits et des mémoires des victimes est plus que vitale pour dépasser l’impasse mémorielle, politique et sociale qui paralyse une France qui a tant de mal à faire face à son passé colonial. Car la construction d’un avenir est indissociable d’une connaissance et reconnaissance du passé, aussi douloureux soit-il.

Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961 - extrait © Tënk

Le documentaire Ici on noie les Algériens – 17 octobre 1961 participe à ce mouvement de mise en lumière des atrocités commises par les forces policières et étatiques pour mater la manifestation pacifiste organisée par le FLN pour dénoncer le couvre-feu raciste imposé aux Algériens. L'escalade de violence entre le FLN et la police qui ne cessait de croître - 22 policiers sont tués par des militants du FLN entre janvier et octobre 1961 - culmine dans cette soirée sombre et dans les jours qui ont suivi. La réalisatrice Yasmina Adi revient sur les événements en conviant au présent différents témoins, victimes ou acteurs de ces journées sombres de l’histoire française et faisant dialoguer leurs versions des faits à la version officielle diffusée dans les médias et à celle cachée des services d’ordre de cette fameuse nuit. Cette déconstruction et cette mise en lien des différents points de vue qui se heurtent ou s’additionnent offrent un regard complexe et kaléidoscopique sur les événements. L’histoire étant toujours une construction sociale, ce parti pris formel permet à la réalisatrice de présenter les visions plurielles de l’événement et de donner la juste mesure du décalage entre le discours officiel et celui de témoins directs, sans pour autant ériger UNE histoire, qui serait cette fois la bonne. Mais la violence des souvenirs est si prégnante que les témoignages continuent de hanter le spectateur longtemps après la fin du documentaire et forcent les questions autour du passé colonial : comment en parler, comment le dépasser, comment en panser les plaies ? 

Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961 Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961

La séquence d’ouverture donne le ton, alors que l’on roule de nuit dans un train avec une femme qui regarde impuissante les flots muets de la Seine qui abriteraient le corps de son mari disparu. Elle convie la mémoire intime qu’implique ce drame : ses enfants qui n’ont jamais vu leur père, elle qui est restée seule avec quatre enfants, à 25 ans, ses tentatives désespérées depuis 50 ans de jamais savoir ce qui s’est réellement passé. Puis, alors que mémoire, histoire, présent et passé se confondent, elle s’adresse directement à lui, dans un monologue d’une tragédie sans nom : « Je sais que tu es dans l’eau. Nos ennemis t’ont mis là. Ils t’ont mis là et t’ont laissé. Je sais que tu es là. Tu seras toujours ici. Ô Seigneur… »

Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961 Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961

La Seine, filmée à la tombée du jour par la réalisatrice, devient le symbole d’un traumatisme collectif et de son insondable mystère : que s’est-il réellement passé ? Alors que la réalisatrice convie des victimes à témoigner, on saisit en parallèle toute l’organisation de l’État pour réprimer et également pour contrôler la représentation de l’événement. Des journalistes qu’on empêche de filmer ou de photographier, des témoins muselés au silence, des constats officiels mensongers autour du nombre de morts et de blessés, des corps camouflés au Palais des Sports, etc. Mais le pire est parfois encore plus insidieux. Un homme, qui était chargé d’abreuver et nourrir les milliers d’Algériens entassés entre au Centre d’identification de Vincennes, raconte que malgré l’interdiction de témoigner de ce qui s’était passé dans ces lieux, lui et d’autres ont brisé le silence et ont raconté à leur retour. Mais personne ne les croyait. C’est bien là toute la force symbolique d’un dispositif aussi finement huilé que la répression étatique : ceux qui contrôlent le discours contrôlent également le cadre dans lequel peut s’énoncer une vérité.

Là où le film se fait – si c’est vraiment possible – plus lumineux, c’est lorsqu’il convie la mémoire de femmes algériennes qui ont lutté aux lendemains du massacre. Armées de leurs enfants, des milliers de femmes ont affronté les forces de l’ordre dans un acte profondément subversif. Les images d’archives qui nous laissent voir ces femmes portant des bébés ou tenant la main de jeunes enfants aux côtés des CRS casqués et armés dévoilent l’absurdité de ce déploiement démesuré de violence. Des policiers vont même jusqu’à vouloir faire interner de force une cinquantaine de femmes et d’enfants dans un hôpital psychiatrique ! Grâce à la complicité des médecins sur place, elles réussiront à s’échapper par une porte secrète. C’est là également un autre moment de lumière, quand le film nous donne à voir la solidarité qui s’est mise en branle suite aux événements et malgré les moyens utilisés par les forces au pouvoir pour contrôler l’information. Comme quoi les histoires officielles comportent toujours des failles qui permettent aux esprits critiques d’en voir les ficelles et de ne pas être dupes. D’où l’importance de participer à cette diffusion de voix multiples, des histoires oubliées, des mémoires opprimées, des récits des minorités, afin de brouiller toujours davantage l’histoire officielle qui nous donne à voir le point de vue du pouvoir et masque la réelle complexité du monde.

Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961 Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961


•• Ici on noie les Algériens - 17 octobre 1961 de Yasmina Adi, 2011. En ligne sur Tënk jusqu'au 12 décembre.

Et à partir du 20 octobre, retrouvez également sur Tënk Octobre à Paris de Jacques Panijel, film culte longtemps interdit de diffusion par la censure, qui témoigne des mêmes nuits d’horreur. À voir et à faire circuler, pour éviter les tragiques répétitions de l’histoire et pour lutter contre ceux qui gagnent à diviser et à entretenir les haines.

Pour en savoir plus, quelques organisations qui effectuent ce travail autour de la mémoire :
Au nom de la mémoire
Collectif du 17 octobre contre l’oubli
Musée national de l’histoire de l’immigration 


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