Étude de cas : Johana et Sébastien – Sous les cendres

Ils ont moins de trente ans, travaillent en bio et vendent leurs fromages au marché. Très sympas, Séb et Jo. Toujours le sourire, surtout elle – lui on ne le voit pas trop : il a beaucoup de travail à la ferme.

La ferme, c'est une cinquantaine de bêtes posées sur soixante hectares au creux d'un village modernement consanguin. Vingt-neuf laitières, des Pie Noire, sept bœufs à l'engraissage, un taureau et puis les génisses de renouvellement. Avec le lait Johana fait de la tomme et des lactiques dans un labo sans fenêtre à quelques centaines de mètres de là.

Depuis deux ans ils attendent de pouvoir vivre en face de leur bâtiment de travail, dans une maison péniblement cédée par un ancien – une grande figure du bio dans la région, Georges-Étienne, une marmule aux cheveux blancs et à la mâchoire carrée qui les a pris sous son aile depuis qu'ils sont arrivés dans la région, après l'école et des petits boulots d'été pour elle, une vie dans la rue pour lui ancien tox.

 

Ça y est le mot est lâché le paysage dressé : tu le vois grand et maigre dans une ruelle, la gueule marquée la mine sombre – et t'as raison. Version champêtre, seulement. C'est un frêle blondin aux cheveux bouclés. Doux comme un angelot anémié, toujours prévenant quand tu le croises. Jamais il ne s'attarde – entre deux livraisons, deux rendez-vous : mille choses à faire et l'air préoccupé.

Séb est un gars réglo, travailleur et compétent. Tu peux compter sur lui, et ses yeux qui te regardent par en dessous, sous ses sourcils compréhensifs, c'est une main sur ton épaule. Il gère, répond à tes questions, et s'il a tort c'est toi. Poli, je te dis, souriant : tu peux difficilement lui résister sans passer pour une compteuse de points.

 

Johana rêve d'intensité. De haute montagne, de neige. De troupeaux de bêtes à déplacer. D'un vent violent qui frotterait la roche et les visages.

 

Seulement qu'est-ce que tu veux ? Peuvent plus partir : le temps qu'ils remboursent les emprunts ils seront encore là dans 20 ans.

Ils ont un chien, tous les deux : Patouille, une bonne grosse bête qui n'aime pas les vaches ni les enfants. Ni les éleveurs. Même une fois avec le père de Jo... Chaque fois d'ailleurs : il l'aime pas. Il l'a déjà niaqué ! Du coup ils doivent faire gaffe, c'est chiant. Séb l'engueule toujours quand elle laisse Patouille s'approcher d'un autre chien : elle sait bien qu'il faut le tenir, il lui a dit quinze fois. Quand il aboie aussi, ça l'énerve, elle arrive jamais à le faire taire. Or il aboie beaucoup, souvent, en bagnole surtout : c'est mieux si elle monte derrière avec lui, comme ça il se tait.

Patouille dort entre eux dans le lit – ils ne font jamais l'amour, de toute façon : ils sont pas trop comme ça.

Je pense qu'ils se font des câlins. Ils doivent se prendre dans les bras, se serrer fort comme s'ils voulaient se fondre, et s'endormir défoncés.

 

Ils tisent pas mal, faut dire. Si Séb a pas sa bière pour l'apéro il est vénère ! Jo rigole en y pensant. Elle rigole beaucoup quand elle raconte.

La veille du jour où tu la vois, toutes les veilles de tous les jours où tu la vois ils se sont couchés défoncés, endormis avant de faire à bouffer pour se réveiller à 3 heures la dalle au ventre et des rillettes au frigo. Le plus souvent elle trimballe une vieille chiasse qui l'oblige à s'accroupir souvent quand on se balade.

Jo n'a plus trop envie de viande mais Séb la force. Elle a bien essayé de ne cuisiner qu'un seul steak, pour lui, mais la dernière fois il a coupé un morceau dedans pour l'obliger à en manger – il dit qu'il faut qu'elle prenne des forces, que c'est bon pour elle. Qu'elle arrête avec ses conneries : l'élevage c'est un échange, tu veux qu'on en fasse quoi, des vieilles ? Des veaux ? Les engraisser à rien foutre ?! Elle sait ce que ça coûte ? Parfois on se demande ce qui lui passe par la tête... Elle fait sa Parisienne ou quoi ? Elle veut devenir végane ? Ils rigolent tous les deux : elle pourrait pas, elle aime trop la blanquette ! Depuis elle en mange tous les jours ou presque – c'est vrai que c'est bon, et puis elle aime bien faire la cuisine.

 

La transfo ça n'a rien à voir : t'es enfermée dans un préfabriqué éclairé au néon, tu fais la vaisselle et chauffer du lait, tu remplis des pots, tu frotte des croûtes. Elle aimerait mieux travailler dehors avec les bêtes mais bon, Séb et la transfo ça fait deux : il a horreur de ça. Et faut que ça dépote. Il bosse bien, c'est pas ça, consciencieux et tout, mais il a pas trop l'habitude, alors il prend du temps, tu comprends : et ils ne peuvent pas se permettre ça en ce moment. Faut que ça envoie. Du coup bah oui c'est elle qui fait, mais ça va, franchement : certains jours si elle lance que deux tournées de yaourts elle a le temps de bosser un peu au jardin.

Et puis avant d'entrer au labo elle se fait un gros stick : tout se qu'elle demande après tout, c'est d'être défoncée toute la journée, le reste elle s'en fout.

Y a déjà trop d'histoires entre eux, elle va pas mettre ça sur le tapis de toute façon – le partage des tâches et pourquoi il irait pas s'enfermer dans une boîte en plastique, lui aussi, avec une charlotte sur la tête et une cuillère en bois dans la main, pour sourire à la vie au-dessus d'une grande casserole, comme sur cette photo que j'ai vue dans un magasin de producteurs pour présenter leur ferme : Séb et Johana, un couple de jeunes s'installe en bio, c'est super !

 

Ils viennent de passer une période compliquée – elle lâche ça comme on crache, discrètement : faut pas s'y attarder, elle a pas envie d'en parler. Elle baisse la tête et la tourne un peu pour chercher un sujet qui ne la mette pas mal à l'aise, on dirait qu'elle a honte. Peur que je ne la juge.

Je la juge, c'est vrai, mais pas comme elle croit. Je ne l'accuse de rien, même si tu pourrais dire elle a qu'à, pourquoi elle reste là. Dans un couple on est deux, elle est la première à le reconnaître. Elle a ses torts – je ne sais pas lesquels.

Tu crois vraiment que si elle était capable de se barrer elle resterait ? Tu la prends pour qui ?

 

Il s'occupe de toute la paperasse : l'administratif, la compta, c'est lui qui va aux rendez-vous à la banque. Il est super fort, pour ça, alors qu'elle est complètement nulle : c'est un échange, là aussi, faut bien qu'elle y mette un peu du sien.

Que quelqu'un passe la serpillère de temps en temps : la dernière fois ils ont eu chaud ! Des voisins sont passés, heureusement qu'elle venait de nettoyer on voyait plus les taches de vin partout sur le carrelage, ils auraient eu l'air de deux pochasses ! Elle rigole. Quand elle pense que Séb voulait pas, que c'était pas la peine – il était tout penaud d'avoir sali avec ses bottes ! Elle lui a dit : tu vois ? J'avais raison de passer un coup ! Ils se sont bien marrés, finalement. Tu connais la Berthe ? C'est une bière locale, qui monte à 8, une triple brune : Jean-Marc et Isa en avaient apporté, ça les a soufflés !

C'est aussi lui qui s'occupe de la beuh, elle sait pas bien faire. Il fume pas : c'est pour elle, les plants. Mais il trouve qu'elle fume trop. Il a raison : elle voudrait faire que ça, vivre défoncée ! Quand ils auront déménagé chez eux elle devrait plus manquer, il lui a promis.

 

Avec les rendez-vous notaire pour la maison de Georges-Étienne (normalement ça devrait être bon, ils ont signé le compromis) Jo passe pas mal de temps dans les salles d'attente.

Elle a lu Femme actuelle et le magazine Elle : pensé à moi et mes histoires de féministes. Ça l'énerve, elle, ces trucs. Tu sais bien, metoo, les accusations, c'est la grande mode... Même ici elles font des histoires : la dernière fois au magasin de Calbé une stagiaire a dénoncé les conquêtes d'un vieux beau de la région, je te jure.

Jo marche sur des œufs avec moi, elle ne peut pas tout dire. Me raconte Séb traiter une voisine de pute parce qu'elle est veuve et qu'elle couche avec Georges-Etienne. Elle trouve qu'il exagère, parfois. Il est un peu vieille France, il aime bien que les choses soient carrées, l'engagement, tout ça.

 

À propos faut que je te dise, tu vas trop rigoler ! Il m'a pété une crise la dernière fois... Il croit qu'on est plus qu'amies : qu'on est ensemble, tu te rends compte ? qu'on est un couple ! Il me prend pour qui ? Je lui ai dit : Séb, tu réalises ce que tu viens de dire ? Tu m'insultes, là, je sais pas si tu te rends compte ?

T'imagines ? C'est pour ça je pense qu'on va peut-être un peu moins se voir, le temps qu'il se calme. En plus je sens que le déménagement, ça va lui redonner envie, qu'il s'enfermera moins, qu'on fera des trucs. Il m'a dit dimanche prochain on fait la boucle de Célestin, il devrait faire beau.

Faut juste pas qu'on picole trop la veille.

 

 

 

 

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