Étude de cas : Johana et Sébastien, 2 - Sébéjo

Devant lui toutes les deux on s'ignore presque, on s'adresse peu la parole.

Quand il est là c'est autour de lui que ça tourne, Jo passe en annexe – sur le côté, disponible : attendant qu'on l'appelle pour desservir. Elle n'intervient pas dans la conversation, qui généralement porte sur l'effondrement du monde et la perte des valeurs. Séb explique de sa voix componctueuse. Il s'afflige.

Depuis les coulisses Jo regarde son héros avec une satisfaction bizarrement rassurée. Comme si le tenant des yeux comme ça elle maintenait la situation. Sur le fil. Un peu de jusqu'ici tout va bien dans son demi-sourire timidement installé – suffirait d'un rien pour qu'il s'efface sous la cendre de ses yeux bleu triste.

 

Le temps de contempler la pièce vide et nue (ils vont bientôt déménager putain j'espère ça la fait tenir),

la télé au milieu qui bave des voix criardes couleurs braillardes, insupportables comme des chats,

le chien aux yeux fous, gueule ouverte, qui aboie en sautant – ça résonne parce que c'est vide j'imagine, qu'y a rien aux murs et du carrelage par terre.

 

 

C'était absurde ce moment. On était là tous les quatre dans leur grande pièce jaunâtre : une ampoule crue c'est tout, le rose vert et bleu qui brillent d'une émission télévisée. Autour de nous les chiens sautent, gueulent, et on parle de fin du monde.

Séb est sec, ses bras ses jambes des bâtons, il a le regard fixe et dur. Je dirais la mâchoire serrée mais je ne suis plus sûre que ce soit vrai.

Y a un carton de Leffe ouvert à côté du canapé, les yeux de Jo voudraient se fermer.

 

 

Quand on sera partis ils continueront à boire, elle fumera ses pétards. Bientôt ils s'écrouleront devant la télé pour se réveiller hagards la bouche sèche vers 1 heure du matin. Elle voudra monter se coucher, il aura faim : il faudra finir d'éplucher les patates pour la tartiflette lancée hier soir. Si ça se trouve il sera rendormi quand ce sera prêt !

 

 

Sébéjo ne sortent pas beaucoup, ils n'aiment pas tellement ça : ça dégénère toujours...

Ils finissent à s'engueuler avec les autres ou se font mal. Une nuit comme ça, à Lille, Jo a eu la main écrasée dans un rail de tramway ! Ils étaient à vélo, complètement défoncés ! Depuis elle sent des picotements dans son doigt quand il fait froid et rien d'autre.

 

Parfois pour l'apéro ils passent voir les anciens du village.

Georges-Etienne, évidemment, le parrain. Qui les dépanne et leur raconte la vie.

Le vieux Robert tout effrité d'alcool, rosé le matin, blanc le soir : quand il aide c'est de loin. Le bon Robert au regard triste : il pense à ses vaches – c'est un jeunot qui a repris sa ferme, un ambitieux. Pas question de se contenter de laitières, faut voir grand – ni de se taper le vieux à la traite. Au bout d'une année de passation on a signifié son congé à Robert et depuis il boit en regardant les bêtes par la fenêtre – mal soignées, pleines de boue. Regarde-moi ce foin dégueulasse qu'il leur donne pour l'hiver...

 

 

Je ne sais pas qui sont les femmes de ces hommes-là.

Elles n'existent qu'accrochées à leurs prénoms : Georges-Etienne et Marie-Joëlle, Robert et Josette, Sébéjo. Les femmes dans ce hameau ça assiste aux conversations et ça surveille le niveau de la gnôle. Si elles ont moins de 30 ans on les titille parfois pour se distraire, profiter du paysage, les entendre glousser. Et puis on en revient aux sujets importants, aux choses sérieuses : le temps qu'ils annoncent pour la semaine ou celui qu'il faisait en 76, l'année de la Grande Tempête, et tu sais pas il les a foutues dans le champ de Denis, il prend un quad pour aller les voir.

 

Jo écoute les histoires des anciens. Elle aime bien ça, elle ne dit rien. Elle sourit.

Elle est jolie quand elle sourit, Jo, c'est agréable de l'avoir là.

 

 

 

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