Intermède : anecdote d'élevage

Il faudrait ne rien dire, ne rien écrire surtout. Parce que c'est bio, parce qu'il y a pire, parce que l'éleveur est un ami, et pas un homme mauvais – au contraire : investi, engagé, militant sur plusieurs fronts très respectables. Parler de ce que j'ai vu ce matin ce serait trahir, et songer à un monde impossible.

Au fond je suis d'accord avec elles, avec eux, depuis qu'infiltrée chez l'ennemi, je vois ce qu'autrefois je me débrouillais pour ignorer.

Et pourtant d'y être justement on ne sait plus quoi penser. Y a des jours où c'est pas très tenable.

Comment considérer les bêtes autrement qu'en ressources quand il s'agit de gagner cinq salaires par mois, de payer les charges, de rembourser les crédits ? Comment prendre le temps de les regarder, d'imaginer ce qui se passe en elles ? Y a pas la place pour ça, ni dans la tête ni dans le temps. (Heureusement, je me dis parfois : deviendraient fous.)

 

Ce matin j'ai ressenti ce que décrivent les cobayes de Milgram qui infligent la douleur par obéissance craintive : je déglutissais mal, une vague nausée m'attrapait la gorge, j'aurais voulu fermer les yeux et les oreilles.

Au creux de moi encore je sens mon ventre recroquevillé.

 

L'éleveur est un homme pressé, surchargé de responsabilités et accablé de tâches multiples.

Depuis le début de la période d'agnelage il dort peu, s'inquiète, se réveille la nuit pour éviter les ratés – les agneaux coincés, rachitiques, morts nés, les brebis faiblardes, les "vieilles biques" qui n'ont pas la force de pousser.

Il y a deux jours il a vu une poche bizarre au cul de deux de ses bêtes : le col était bien ouvert, il a pu y passer le bras jusqu'au coude, mais sans rencontrer d'agneaux. Chaque fois il butait sur une membrane solide derrière laquelle il avait l'impression de sentir un museau, au moins pour l'une d'elles. Du coup il a percé cette peau, "c'était un peu gore", tiré sur des boyaux, "tu sais jamais trop ce que tu trouves", et fini par extirper ici deux agneaux morts nés, là deux prématurés minuscules qu'il a mis dans une caisse en bois avec de la paille, sous une lampe chauffante. Il essaie depuis de leur donner le biberon mais ils ne prennent rien.

Les deux mères sont dans la bergerie. L'une peut se lever mais elle n'a pas d'appétit. L'autre est couchée parmi le troupeau des mères encore pleines. Elle pousse régulièrement des cris rauques. Elle a les yeux révulsés. Dieu sait pourtant combien les bêtes sont dures au mal.

 

PS. Elles ont fini par mourir, je ne sais pas au bout combien de temps – il les avait bien "charcutées", faut reconnaître, s'était précipité un peu. Tu sais, parfois on fait des erreurs... et si ça se trouve on n'en a même fait pas... on sait jamais avec le vivant. Cette année il n'en a "raté" que deux, c'est bien hein ?

Et moi j'acquiesce, le ventre tordu. (J'ose rien dire : je le comprends.)

 

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