L’Institut Supérieur du Travail ou le syndicalisme expliqué au patronat

Encore récemment avec le mouvement de grève des pilotes Air France, on a eu droit à leurs fines analyses. Dans la presse de droite, dans C dans l’air ou sur BFM TV, les analystes de l’Institut Supérieur du Travail sont omniprésents. Avec un nom pareil, on pourrait s’attendre à trouver derrière les portes de cet institut de gentils universitaires à lunettes ou d’anciens syndicalistes archivant minutieusement les traces du mouvement ouvrier. Mais loin de tout cela, l’IST est une officine patronale issue de la collaboration et de l’anticommunisme.

Ce n’est pas un hasard si le nom de l’Institut supérieur du travail rappelle celui de l’un des centres de formation de la CGT de l’entre-deux-guerres, l’Institut supérieur ouvrier. C’est dans le cadre du Centre confédéral d’éducation ouvrière que le futur fondateur de l’Institut supérieur du travail, Guy Lemonnier (1916-2011), alias Claude Harmel, rencontre deux jeunes militants socialistes, pacifistes et comme lui professeurs, qu’il ne cessera de côtoyer au cours de sa longue carrière. Le premier, Georges Lefranc (1904-1985), se fera un nom comme historien du mouvement ouvrier. Le second, Georges Albertini (1911-1983), deviendra une éminence grise très écoutée sous les IVe et Ve Républiques et surtout le grand manitou de l’anticommunisme en France[1].

Le bon vieux temps des années 1940

Ces syndicalistes réformistes sont alors proches de Syndicats, le courant anticommuniste de la CGT qu’anime René Belin (1898-1977), nommé ministre du travail par le Maréchal Pétain[2]. Sur le plan économique, ce sont des partisans du planisme, une sorte de troisième voie entre collectivisme et libéralisme. Croyant en un socialisme national, ils se rallieront sans peine à Vichy, jusqu’à, pour certains, devenir pro-nazis. Georges Albertini seconde ainsi Marcel Déat (1894-1955), un autre ex-socialiste, au sein du Rassemblement national populaire, un parti collaborationniste et, cela va sans dire, farouchement antisémite. Claude Harmel est l’un de ses plus proches « collaborateurs ». Tous deux se vouent une admiration réciproque, Albertini allant jusqu’à considérer que Harmel vaut intellectuellement bien davantage que Marcel Déat. A la Libération, les deux compères sont incarcérés à Fresnes pour « intelligence avec l’ennemi » [3]. Après avoir été gracié, Albertini trouve rapidement comment se relancer en politique. Avec le soutien de riches patrons du Groupe des industries métallurgiques de la Région parisienne, il s’investit dans l’anticommunisme systématique : fichage de militants, financements de campagnes électorales, pression constante sur les pouvoirs publics. Fini le dirigisme, désormais pour Albertini et ses amis, ce sera le libéralisme à tout crin. Claude Harmel est de tous ces combats. Il participe activement à la rédaction du Bulletin d’études et d’informations politiques internationales qui devient Est-Ouest en 1956. Son sujet de prédilection ? Dénoncer la mainmise du Parti communiste sur la CGT, notamment au travers d’une feuille hebdomadaire, Les Etudes sociales et syndicales (310 numéros entre 1955 et 1982).

A la fin des années 1960, Harmel commence à voler de ses propres ailes, toujours sous le regard bienveillant d’Albertini. Tandis que ce dernier conseille les princes, notamment Georges Pompidou, Harmel veut mener la lutte directement dans les entreprises. Il donne des cours à la Faculté autonome et cogérée d’économie et de droit (la FACO), créée en 1968 après la fermeture de la Faculté de droit de l’Institut catholique de Paris. A sa tête, un autre transfuge de la CGT, Achille Dauphin-Meunier, passé par Vichy, converti au néo-libéralisme et à la doctrine sociale de l’église. C’est sur ses conseils et avec l’appui de Georges Lefranc que Claude Harmel crée l’Institut supérieur du travail entre 1969 et 1971, selon les sources.

Avec la reconnaissance en 1968 des sections syndicales en entreprises, puis la loi sur la formation professionnelle votée en 1971, il y avait un filon à exploiter : la demande patronale explose. Le PDG de Pechiney est le premier à solliciter les services de Claude Harmel pour ses cadres : «  » Expliquez-leur ce que c’est ! », lui a-t-il dit. Guy Lemonnier a fait alors une cinquantaine de conférences sur l’histoire et les méthodes syndicales, notamment sur l’usage que les syndicats font des droits qui leurs sont accordés. L’objectif était clair : « connaître son ennemi afin d’éviter de faire des conneries » »[4]. Les clients se bousculent au portillon : Aérospatiale, Air France, Total, les Houillères du Nord, Pechiney, Prisunic, Thomson, Usinor, Valourec[5], etc. Au menu des formations dispensées pour la modique somme de 2000 Francs (l’équivalent de 2000€ d’aujourd’hui) : « Méthodologie de l’action syndicale d’inspiration marxiste-léniniste. La courroie de transmission CGT-PCF, la politique d’action de la CGT, procédés d’organisation de la CGT, formation syndicale, la propagande (analyse d’un film de propagande), procédés d’action dans l’entreprise, l’action fractionnelle, des revendications aux véritables objectifs, différents moyens d’influence »[6].

Sans surprise, avec ses parrains passés du collaborationnisme à l’anticommunisme, et un financement massif du patronat, l’IST se positionne d’emblée sur le terrain de la lutte contre le syndicalisme d’inspiration communiste. « Mais c’est dans les années 1970 que les réseaux Albertini vont donner toute leur mesure avec des jeunes recrues comme Alain Madelin, Xavier Raufer ou encore Hervé Novelli, « formés » dans les groupuscules fascisants Occident ou, plus tard, Ordre Nouveau »[7] . Parmi les faits d’armes de cette jeune équipe de barbouzes, financée par l’UIMM et en lien avec les services de renseignement, figurent alors l’impression en masse de brochures contre les ouvriers en lutte de LIP ou encore la diffusion de faux journaux, préfigurant ce qui se passerait si « le rouge » Mitterrand arrivait au pouvoir. C’est Xavier Raufer (de son vrai nom Christian Bourgain), qui fait office de secrétaire général de l’IST.

Une vitrine aujourd'hui respectable?

Tout ça c’est du passé, nous direz-vous. Les années 1970 sont loin. Alain Madelin et Hervé Novelli (longtemps responsables de la bibliothèque de l’IST où l’on pouvait croiser quelques fachos identitaires essayant d’apprendre à lire) sont depuis devenus ministres. De son côté, Xavier Raufer s’est reconverti en expert sur l’insécurité[8]. Et l’Institut, lui-même, a su en partie faire oublier l’histoire tumultueuse de ses fondateurs peu recommandables. Les relations avec la nébuleuse Albertini se sont tout de même maintenues longtemps. Si Claude Harmel quitte la direction de l’IST en 1983 – année de la mort d’Albertini-, il reprend dès décembre 1984 la rédaction des Etudes sociales et syndicales (nouvelle série), désormais publiées par l’IST. A partir de janvier 1985, l’officine lance un nouveau périodique Les dossiers de l’IST dont le directeur de publication se fait appeler Morvan Duhamel. De son vrai nom Maurice Bourgeaux, Morvan Duhamel multiplie les pseudonymes aussi divers que Paul Binic, Gilles Bréhat, Gilles Guirec et Yves Josseli. Sous ces noms, c’est l’auteur d’une quarantaine de romans d’espionnages – à croire qu’il connait bien ces milieux-là. Mais Morvan Duhamel, c’est également un ancien des Jeunesses nationales populaires du RNP, qui fréquente Georges Albertini depuis qu’il a l’âge de 16 ans. A l’époque, les anciens collabos se réunissaient dans l’appartement de sa mère[9].

 

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Invités permanents de BFM Business et du Figaro, les dirigeants de l’IST d’aujourd’hui savent se glisser dans les oripeaux rassurants d’un observatoire « neutre » du mouvement syndical. Qu’un mouvement de grève surgisse et les voilà tout disposés à produire un discours valorisant l’ensemble des syndicats de cogestion. Le plus souvent, ces animateurs se contentent en public de diffuser une parole libérale (comme en décembre 1995 avec ce cycle de conférences passionnant intitulé « Résilier au mieux un contrat de travail »)[10]. Certains enseignent même à l’université à l’instar de la « directrice des études sociales » de l’IST, Stéphanie Lecocq.

Et pourtant… Chassez le naturel réactionnaire ou anti-communiste et voilà qu’il revient au galop ! Dites le mot CGT et Bernard Vivier, jeune recrue des années 1980 et actuel directeur de l’IST, ne peut que vanter les mérites de ses devanciers : « Claude Harmel et « les études sociales et syndicales » ont depuis longtemps démontré cet assujettissement de la CGT au Parti communiste »[11]. Et quand Bernard Vivier publie un libelle intitulé Les ressources financières de la CGT (1986), devinez qui se cache derrière le pseudonyme de son coauteur René Milon ? Claude Harmel, évidemment ! Bref, les noms changent, mais sur le fond, rien ne change. Alors, chers patrons d’aujourd’hui, comment l’IST-il pourrait vous rendre service ?

Des formations pour comprendre la "psychologie et le comportement du militant CGT"

Imaginez que vos cadres soient un peu timides et baissent les yeux devant le représentant du personnel… Rassurez-vous l’IST propose des formations pour leur remonter le moral et leur apprendre quelques mécanismes d’auto-défense patronale. Inscrivez-les par exemple à ce stage de six jours consacré aux « Orientations et méthodes de l’action syndicale dans l’entreprise ». Ils vous reviendront tels des guerriers du libéralisme, prêts à pourfendre toute velléité de mouvement social. « Plus de 1500 dirigeants d’entreprise »[12] ont d’ailleurs déjà suivi ce magnifique programme  vous apprenant à différencier le syndicaliste « de rupture » du syndicaliste prêt à collaborer.

 

Pour seulement 2800 euros, votre cadre sera également capable de parler le langage des relations sociales et sera ainsi mieux armé pour conduire votre futur plan social. S’il est disponible, Bernard Vivier pourra même se déplacer en personne, comme lors de cette conférence du 22 septembre 2011 donnée aux patrons de l’UIMM du Languedoc-Roussillon. Il vous expliquera alors les différences qui traversent la galaxie des « désobéisseurs »[13].

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En effet, selon Bernard Vivier, d’un côté il y a le militant CGT, cet être un peu bestial, pour qui « la négociation est l’expression d’un rapport de forces ». Sans doute des restes de marxisme que l’on peut relier à cette « influence de militants du PCF et de militants trotskystes ». On a un peu le même problème avec les militants de SUD, partisans d’une véritable « guérilla juridique et « concession zéro », qui a permis le développement de spécialistes performants en droit du travail parmi les militants ». Avec ces foutus syndicalistes de SUD on ne peut pas faire grand-chose : ils se pensent comme « des opposants et non des partenaires sociaux ».

En revanche, du côté de la CFDT c’est déjà plus jouable car ces syndicalistes veulent généralement « transformer la réalité par la voie du contrat et dialogue social ». Parlez-leur « sécurisation des parcours professionnels » ou « formation professionnelle ». Et surtout profitez de leur « culture développée de la négociation ». Mais attention le militant CFDT varie. Son « comportement est très variable selon les époques, les régions, les cultures professionnelles ». Et il arrive même souvent que les « équipes militantes soient autonomes par rapport à l’appareil syndical ». Attention ! C’est aussi un peu le cas avec FO car si les « militants sont ouverts à la négociation » on déplore encore « dans certaines U.D., certaines fédérations et à l’échelon confédéral, quelques tendances trotskystes ». Oui Bernard Vivier a raison, il faut toujours se méfier de certains ilots lambertistes. Non franchement le mieux, c’est lorsque l’on a sous la main des militants de la CFE-CGC. Eux, au moins, ont « le sens de l’entreprise et de ses exigences ». Ils savent qui est le boss et sont mus par cette « volonté de participer aux décisions sans chercher à transformer le pouvoir hiérarchique ».

En proposant une cartographie du monde syndical, les cadres de l’Institut Supérieur du Travail produisent un savoir directement orienté vers la casse d’un syndicalisme de luttes. Pour ce faire, ils décortiquent les différentes traditions syndicales et leurs façons d’organiser les salariés. Ils forment aussi les DRH à opposer aux représentants du personnel la novlangue du management.

Ne dites pas licenciement et restructuration mais bien "accompagnement du changement"

Si vous achetez de nouvelles machines et envisagez de licencier une partie de vos employés, l’IST peut aussi vous aider. Peut-être aurez-vous un jour la chance de croiser lors d’une formation de l’IST Jean-Luc Vergne, ancien DRH de Sanofi, Elf Aquitaine ou encore PSA Peugeot Citroën ? Son aide vous sera précieuse. L’homme a de l’expérience. Il vous expliquera que dans une entreprise, il y a toujours « plusieurs formes de résistances ». C’est navrant mais c’est ainsi. « Toute transformation crée des incertitudes, casse des habitudes, et remet en cause les « conforts«  acquis (…). Des résistances émergent quasiment toujours, prenant des formes variées selon les individus et les groupes : inertie, zèle, discussions et ratiocinations sans fin, rébellions et/ou grèves, sabotages et macadams, démotivation, etc. ». Rien que de très normal. Lorsqu’il s’agit « des hommes et des femmes de l’entreprise (…), les réactions de ces humains peuvent être imprévisibles ».

 

Mais ne vous inquiétez pas ! Pour commencer, menez un audit en faisant appel à des consultants. Une fois l’audit terminé, mettez-vous à genou et tendez l’oreille vers le haut car « c’est au président qu’il incombe de bien définir la stratégie, de dessiner une vision claire de l’avenir et de définir ce que l’organisation a à gagner ». Alors seulement vous pourrez vraiment commencer à manœuvrer le changement. La première étape est de faire en sorte que les salariés « s’approprient la solution retenue ». Puis il vous faudra « communiquer, communiquer, communiquer »… Ensuite, veillez à ce que le middle management (un mot moderne pour contremaître) relaie bien votre message. Enfin, croisez les doigts et – ah oui – « un dernier point : veillez à ne pas attenter à la santé des collaborateurs. C’est élémentaire, bien sûr, mais cela va mieux en le disant ! »[14].

Si un conflit social éclate alors que vous appliquez ainsi unilatéralement la solution du patron, Jean-Luc peut aussi vous aider à négocier. Pour ce faire, il vous conseille de vous demander en permanence « comment les organisations syndicales se positionnent entre elles dans l’entreprise » ? Y-a-t-il « des conflits de leader » ou des « problèmes de représentativité » ? Car voilà autant de failles potentielles qu’il faudra savoir exploiter. Rencontrez vos syndicalistes individuellement ! Ce « travail de couloir » est fondamental. Puis le jour J, lors de la rencontre, patientez car chaque syndicaliste va prendre la parole pendant 10 minutes : « c’est un tour de chauffe qui permet à chacun de se mettre en train. (…) Ces déclarations permettent à chaque syndicat de marquer son territoire, et de se positionner par rapport à ses homologues (et néanmoins rivaux !) ». Ce qui est vraiment énervant pour un DRH, c’est quand ce sont les syndicalistes CGT ou SUD qui parlent en premier car « en prenant la parole en premier, on a le champ libre pour radicaliser les positions dès l’origine et amener les autres organisations à devoir surenchérir ! ». Pour contrer cela, il vous faut travailler « au plan de table ». Celui-ci n’est jamais « innocent » car « l’organisation qui fait face à la délégation « patronale » bénéficie d’un avantage logistique. » Si jamais la salle est envahie, sachez aussi qu’un bon DRH doit rester calme : surtout « ne rien promettre ou accepter sous le coup de l’émotion » car « si la négociation n’est pas un jeu, elle n’en garde pas moins une dimension théâtrale ».

L’autre méthode de crevard que peut vous apprendre Jean-Luc c’est de faire croire qu’en tant que DRH vous avez un pouvoir de négociation alors qu’en fait vous êtes aux ordres du patron. Ça marche, il l’a testé lui-même : « Lors des négociations salariales, je me servais de longues suspensions de séance – jusqu’à une heure – pour laisser croire que les discussions étaient ardues de mon côté, et pour les laisser « mariner » un peu. Je revenais ensuite avec une proposition qui avait été envisagée précédemment. »

On l’aura compris, à l’IST on aime la démocratie interne dans l’entreprise mais pas trop.

Méfiez vous de la démocratie directe!

Le tableau ci-dessous résume particulièrement bien le cauchemar ultime du DRH selon l’IST : des foutus gauchistes finissent par former un comité de grève et les salariés désignent démocratiquement des représentants auxquels se soumettent les représentants du Comité d’Entreprise.

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Les 5 phases de la prise de pouvoir des syndicalistes sur l’entreprise selon l’IST (DR)

A l’IST on vous apprend ainsi à vous méfier de ces « mécanismes de contrôle des foules » et de ces instances directes qui justifient « toutes les formes de passage à l’acte » :

 « Émanant toujours d’une assemblée générale du personnel, le comité se propose de dépasser les clivages syndicaux et se constitue à partir de l’élection de délégués des salariés par un vote direct et à main levée. (…) Devenu tout puissant sur les salariés, le comité de lutte peut alors s’attaquer au pouvoir hiérarchique : par la culpabilisation, en provoquant le doute, voire par l’intimidation, en usant de la menace. II s’agit d’une part de priver la masse des salariés d’un lien hiérarchique de proximité qui pourrait subsister, et d’autre part de remplacer l’encadrement par une hiérarchie parallèle issue du comité de lutte, qui se pose comme le seul pouvoir légitime ».

Si malgré toutes ces recettes et formations, vous ne parvenez toujours pas à mater vos salariés, vous pouvez envisager que votre Comité d’Entreprise sollicite directement l’IST pour un audit. En dernier recours, les plumes de l’IST sauront alors trouver les mots justes pour casser le moral des plus réfractaires. Ce fut notamment le cas lorsque la direction de Disneyland Paris a fait appel à ces vrais spécialistes du dialogue social pour rédiger un rapport sur les compétences de ses syndicalistes maison. « Les compétences des partenaires sociaux [...] ne correspondent pas à ce que la direction peut attendre d’une entreprise comme Euro Disney»[15] ont résumé d’emblée les fins analystes de l’IST. Puis ils ont pointé pêle-mêle dans un rapport ordurier « le faible niveau des représentants du personnel », dont la plupart ont « un niveau de culture générale très bas » voire souffrent de « problèmes d’expression, d’orthographe et de compréhension »[16]. L’intérêt de faire des audits aussi outranciers est simple. Il permet de repérer sur qui l’encadrement pourra enfin s’appuyer. Dans ce cas d’espèce, si la CFDT fut « scandalisée par ce torchon » qui présente les syndicalistes comme « des analphabètes », la direction de Disneyland a réussi à trouver un représentant de FO sur qui compter, celui-ci ayant publiquement affirmé l’intérêt d’« accepter la critique » et le regard extérieur « qu’offre ce rapport » susceptible de « faire avancer les choses ».

Après un tel rapport, vous pourrez en tant que patron proposer un plan de formation sur les relations sociales à vos salariés… organisé par l’IST bien sûr.

Un musée de la prose réactionnaire

Peu d’officines patronales peuvent ainsi se targuer de maintenir la tradition du discours anti-communiste des années 1950. C’est bien là la marque de fabrique de l’IST, une maison où malgré la chute du mur et les évolutions géopolitiques de ces trente dernières années flottent toujours dans l’air comme une odeur de Guerre froide. Paradoxalement, cette ambiance est rassurante pour certains et leur rappelle leurs jeunes années. En décembre 2006, l’Association pour la liberté économique et le progrès social (ALEPS), dont Claude Harmel a été l’un des initiateurs et le secrétaire général, célèbre ses 40 ans dans les locaux de l’UIMM « en présence d’Alain Madelin, ancien ministre, et d’Hervé Novelli, alors député, mais [en 2008] secrétaire d’Etat chargé des Entreprises ». C’est toute l’histoire de cette nébuleuse anti-syndicale qui est alors célébrée dans un même mouvement : l’Institut d’histoire sociale de Nanterre, bébé de Georges Albertini et de Boris Souvarine, l’IST et les Contribuables associés se sont tous recueillis autour de la mémoire d’Harmel : leur vrai « père spirituel »[17]. De quoi se rappeler le bon vieux temps mais aussi de quoi rappeler à ceux qui financent ces boutiques que si du chemin a été parcouru, la longue marche vers la suppression des structures de défense des salariés n’est pas encore tout à fait terminée.

 

Patrick N’Golin et Emilie Wright


Initialement paru : http://terrainsdeluttes.ouvaton.org/?p=4159


[1] P. Rigoulot, Georges Albertini. Socialiste, collaborateur, gaulliste, Perrin, 2012. Cette biographie est très bien informée et pour cause, puisque son auteur est le directeur de l’Institut d’histoire sociale, fondée par Albertini et qui a longtemps hébergé ses archives.

[2] On lui doit la Charte du travail qui conduit notamment à la dissolution des confédérations syndicales.

[3] J. Lévy, Le dossier Georges Albertini : une intelligence avec l’ennemi, L’Harmattan, 1992.

[4] F. Charpier, Génération Occident, Seuil, 2005, p. 189.

[5] F. Charpier, « De l’extrême droite au patronat : Madelin, Devedjan, Longuet et les autres », in B. Collombat et D. Servenay (dir.), Histoire secrète du patronat de 1945 à nos jours, La Découverte, 2009, p. 249-250.

[6] Ibid.

[7] L’Humanité du 19 décembre 2007.

[8] P. Rimbert, « Envahissants experts de la tolérance zéro », Le Monde Diplomatique, février 2001.

[9] M. Duhamel, Entretiens confidentiels de Georges Albertini, Editions Amalthée, 2012, p. 7.

[10] Les Echos du 28 novembre 1995.

[11] Les dossiers de l’IST, n°4, juillet-aout 1985, p.2

[12] La liste que présente l’IST sur son site est impressionnante

[13] Les passages entre guillemets qui suivent sont extraits du power point de la formation.

[14] Tous les passages entre guillemets sont issus du papier de Jean-Luc Vergne.

[15] Le Parisien du 4 décembre 2013.

[16] Extraits du rapport cités par Le Parisien.

[17] Libération, le 31 janvier 2008.

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