Que vivent les Pyrénées de la Liberté!

Au col du Portillon dans le Luchonnais et au Pont du Roy dans le Petit-Comminges, Génération Identitaire met ses pas dans ceux de l’Opération Reconquête de l’Espagne d’Octobre 1944. Mon cœur s’emballe. L’Histoire s’inverse, les symboles sont méconnus, voire piétinés et les hommes qui cherchent la liberté sont pourchassés et c' est insupportable !

L’édition numérique du Parisien du 19 janvier 2021 à 17h35, je lis ceci «  Deux ans après son opération sur les hauteurs de Besançon, à la frontière franco-italienne, Génération identitaire récidive dans les Pyrénées. Le groupuscule d'extrême droite, adepte des coups médiatiques, affirme depuis ce mardi matin « sillonner » les abords du col du Portillon, près de Bagnères-de-Luchon, afin d'empêcher l'entrée de réfugiés sur le sol français . »

Le Col du Portillon qui part de Luchon , le col de Venasque plus au sud ,  la route du Pont du Roi qui longe la Garonne sont les routes qui mènent au Val d’Aran, vallée des Pyrénées espagnoles catalanes,  et à sa capitale Vielha. 

Aujourd’hui , Génération Identitaire a cherché à reprendre possession du col du Portillon et de la route du Roy. Pour ce groupuscule ce n’est pas un hasard mais pour le Parisien et la gendarmerie locale, cela ne parle pas

« Contactée par Le Parisien, la gendarmerie locale confirme avoir rencontré ces individus dans la matinée au niveau du col du Portillon, puis dans l'après-midi à l'autre poste-frontière du département, entre Melles et Pont-du-Roy. Mais le chef d'escadron Pierre Tambrun assure n'avoir constaté « aucun trouble à l'ordre public » et « aucune opération de remise de migrants ». Simplement « des personnes avec des drapeaux » qui, « en nous voyant, sont restées un petit peu puis reparties ». Interrogé sur les passages dans cette zone, il indique que la « fréquentation de ces deux points de passage montagneux est beaucoup plus faible en comparaison des voies d'autoroutes côté Pays Basque et côté Perpignan  . »

Car qui se souvient de l’Opération Reconquête de l’Espagne d’Octobre 1944 ?  

«  1- Le 19 octobre 1944, un contingent d'environ 4 000 guérilleros espagnols rentre en Espagne depuis la France par le Val d'Aran, pour tenter de renverser le régime du général Franco. Cette invasion armée, appelée « Opération Reconquête de l'Espagne », l'Union Nationale Espagnole (UNE) vise à établir un gouvernement républicain provisoire en Val d'Aran, avec l’aide de la guérilla espagnole(les maquis) qui collabore, en exil, avec la Résistance française du sud de la France. Malgré l'euphorie qui accompagne alors ceux qui viennent de vaincre les nazis en France, l’Opération Reconquête de l'Espagne échoue peu de temps après avoir commencé. Les rebelles sont finalement repoussés du Val d'Aran onze jours après leur entrée, le 29 octobre 1944. Le bilan humain selon les chiffres les plus fiables s'établit à 32 morts et 248 blessés du côté de l'armée nationale et des carabiniers, et 129 morts, 588 blessés et 241 prisonniers du côté des forces de la guérilla (Aguado Sanchez, 1975).

2Pendant des décennies, un silence quasi absolu règne sur ces événements, aussi bien du côté des troupes de Franco que du côté communiste et républicain. Martínez de Baños (2002) explique cet état de fait par l’intérêt que Franco a de cacher la tentative des maquis et par le refus du Parti Communiste d’assumer un échec si cuisant. Daniel Arasa (2004) a décrit cette opération comme la plus grande et la plus importante tentative armée de renversement du régime dictatorial de Franco de l’après-guerre espagnole. L'Opération Reconquête de l'Espagne est d'une grande importance du point de vue militaire puisqu’il s'agit du dernier épisode armé de la guerre civile espagnole (cinq ans après la signature du « Pacte de la Victoire » par le général Franco).

3Mais les implications politiques de cet événement historique sont encore plus significatives, tout particulièrement pour le Parti Communiste Espagnol (PCE). Julián Casanova (2013) nous rappelle que l’Espagne venait de vivre plus de cinq années de terreur, après la victoire franquiste, et que très peu de gens étaient encore prêts à commettre des acte héroïques, par peur de la répression et des représailles. Néanmoins, après une étude plus fouillée de ce qui s’est réellement passé, Paul Preston (2013), mais aussi un dirigeant communiste Santiago Carrillo (2006), présentent le rapide retrait des troupes et la toute aussi discrète revendication de cette opération, comme un échec politique très difficile à assumer.  » (   extraits de ‘ Lieu, genre et mémoire orale : l’histoire oubliée de l’arrivée des maquis au Val d’Aran vécue et racontée par les femmes ‘ Mireia Boya-Busquet et Rosa Cerarols-Ramirez )

On pourrait ajouter à la cause de cet échec le fait que les Alliés et De Gaulle ont préféré masser leurs troupes sur la route de Berlin et ont délibérément abandonné les guérilleros pour ne pas ouvrir un autre front au sud.

Cette lutte contre le franquisme est superbement racontée dans le roman ‘ Iréne et la joie ‘ de l’écrivaine contemporaine espagnole Almudena Grandes.

Et que pouvons-nous dire de Bagnères de Luchon ?

Reprenons quelques mots de André Arnal, historien  local dans son étude ‘ 3 cantons haut-garonnais dans la guerre. Aspet, Luchon, Saint-Béat en 1939-1945 ‘ Empreinte, 2018.

Page 93 :  «  Terre de refuge . A la veille et pendant la seconde guerre mondiale , les trois cantons frontaliers  accueillent de nombreux réfugiés En 1938pour échapper aux troupes franquistes  de nombreux espagnols y trouvent refuge. Au printemps 40, l’exode amène des milliers  de réfugiés … et parmi tous ces déplacés de nombreux juifs tentant d’échapper aux persécutions »

Les nombreux hôtels de cette station thermale ainsi qu’une aile de la mairie et des chambres chez les particuliers sont mis à leur disposition . Bien sûr, ces trois cantons ont également leurs antisémites, leurs collaborateurs, leurs forces d’occupation dès 1942 et leur chasse aux juifs mais également leurs résistants, leurs maquis et leurs justes.

Page 135 : «  Dès 1940, nombre d’opposants ou de victimes des nazis tentent de s’échapper de la prison qu’est devenue l’Europe Occidentale … Beaucoup de candidats tentent leur chance par les cantons frontaliers de Saint-Béat et de Luchon :la frontière s’étire sur environ 50 kms. C’est la haute montagne qui sépare l’Espagne de la France à l’exception de la trouée de la vallée de la Garonne . L’obstacle des Pyrénées est très large … mais par endroits, la montagne frontalière, arrondie sur les crêtes ( pas plus de 2000 m ) permet de passer assez aisément à condition que la météo soit clémente …  . »

Les bergers, les forestiers, les guides montagnards, qui connaissent la montagne, se feront passeurs malgré la présence de la  gestapo  et des milices franquistes sur l’autre versant .

Résistants, Juifs, militaires alliés : pour fuir le nazisme et rejoindre l’Espagne, ils furent des dizaines de milliers à traverser la chaîne des Pyrénées, tentant de s’évader par des sentiers parfois impitoyables. Libération Août 2014, Lignes de fuite à travers les Pyrénées Par Jean-Pierre Perrin extraits :

Si la liberté pouvait se mesurer, elle serait de 24,2 mètres carrés exactement. C’est la superficie de la minuscule chapelle gothique de Sort, petite ville catalane des Pyrénées espagnoles, dans la province de Lérida. De 1940 à 1945, les autorités franquistes l’avaient transformée en prison. Et c’est dans celle-ci qu’elles entassaient les fugitifs qui avaient réussi à franchir clandestinement une folle succession de cols abrupts et glacés pour arriver trois, quatre ou cinq jours plus tard, de l’autre côté de la frontière, dans les premiers villages espagnols où les carabiniers les cueillaient aussitôt. … Après une nuit ou deux passées à Sort - ceux qui avaient de l’argent pouvaient loger à l’hôtel -, les fugitifs étaient en effet envoyés dans d’autres prisons aussi infectes, comme l’ancien séminaire de Lérida, ou les camps de détention de Miranda de Ebro ou Alhama de Aragon, déjà bourrés de prisonniers politiques républicains et de droit commun. … . Au total, ils ne furent pas moins de 3 000 à passer par la petite geôle de Sort - … . Effectivement, la petite chapelle est sans doute le seul véritable vestige portant témoignage de cette incroyable épopée que fut le franchissement des Pyrénées à la barbe des Allemands et de la gendarmerie française, pendant la Seconde Guerre mondiale. L’histoire, en particulier celle que l’on enseigne à l’école, s’est peu intéressée à cet épisode, comme s’il relevait de la petite histoire, de l’anecdotique. Pourtant, le rêve de fuir le nazisme en franchissant les Pyrénées fut celui de dizaines de milliers de personnes - 90 000, selon l’historien espagnol Josep Calvet, dont 55 000 furent capturées par les forces de sécurité espagnoles, les autres continuant leur évasion grâce aux réseaux clandestins. .... . La chaîne pyrénéenne s’étendant sur 430 kilomètres, de la Méditerranée à l’Atlantique, les clandestins purent profiter de dizaines de chemins d’évasion, en général d’anciens sentiers de contrebandiers, utilisés avant eux par les républicains espagnols fuyant la victoire franquiste. Revers de la médaille : les itinéraires étaient souvent terriblement difficiles. Le plus mythique est celui qui relie Saint-Girons, dans l’Ariège, à Alos d’Isil, en Catalogne espagnole, à travers le massif du mont Valier, qui demeura opérationnel durant toute la guerre. On l’a baptisé précisément «Chemin de la liberté» (1). «C’était le plus haut, le plus long et le plus difficile des sentiers d’évasion. Il comprenait une vingtaine de variantes», résume Guy Seris, qui s’occupe à Saint-Girons du musée consacré au fameux chemin. …  . »

 Voilà où les identitaires mettent leurs pas et ce n’est pas un hasard. Nous ne devons pas leur laisser cette histoire-là et les Pyrénées doivent rester l’espace de libertés, de partages ( les lies et les passeries ) et de révoltes ( la guerre des demoiselles )  qu’elles ont toujours été.

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