POLITIQUE ÉCONOMIQUE CONTRE POLITIQUE ARTISTIQUE
J'ai imaginé HORS-SERIE pour présenter dans des conditions repérables des formes qui ne s'apparentent pas facilement à ce qu'il est convenu de nommer "théâtre et/ou danse". Je voulais que des artistes employant la scène comme langage tout en se tenant à la marge du théâtre puissent y trouver une légitimité et y découvrir leurs spectateurs.
Là où je me tiens, il est difficile de ne pas nouer entre elles des inquiétudes et des analyses dont la jonction fait sens, quitte à paraître obsessionnellement répétitif !
On me contestera peut-être que le marché ait aujourd'hui une emprise dominante sur les consciences et les sensibilités. N'ayant pas la place ici de la démonstration (qui existe ailleurs), je pose le fait comme un axiome.
Le marché du théâtre, comme tout marché, produit des effets de concentration augmenté par la sélectivité médiatique. Cela peut paraître paradoxale, à Paris principalement, où l'offre est abondante. La difficulté pourtant à y être perçu dans sa singularité ne cesse de croître. Car la forme particulière de cette concentration est ici -au théâtre- celle du régime de l'équivalence. Certains en font d'ailleurs l'argument principal de leur politique artistique. L'équivalence est le nom de l'indifférenciation ou de l'indifférence du marché. Peu importe le contenu !
La bonne attitude du politique, sa responsabilité à mon avis, serait de tout mettre en œuvre pour que les différences, les singularités, les parcours originaux, les indépendances, soient favorisés, voire, protégés.
Il n'en est rien.
Au jardin des surprises, on préfère l'allée droite, la perspective claire. À l’œuvre complexe à l'accès incertain, on préfèrera la transparence, au risque du vide. Mais la garantie en art n'est souvent que le prix d'une répétition du même. Mais Il faut équilibrer. Cela se dit : on ne peut plus travailler à perte. Autrement dit, entre le coût d'un spectacle et sa recette, le déficit n'est pas acceptable. Un empêchement rationnel tiendra ainsi à l'écart de théâtres comme la Bastille ce qui lui est nécessaire et ce qui constitue une grande part de la mémoire que tous en gardent.
Il deviendra donc difficile de maintenir des séries hors demande, hors contexte, hors genre. Le minoritaire risque de se perdre dans l'underground. Le théâtre lui-même sera évalué, non selon sa force poétique et la richesse des perceptions qu'il offre, mais selon sa "jauge", c'est à dire sa capacité de recettes. Dix acteurs devant deux cents cinquante spectateurs devient un luxe improbable, alors même que ce peut être ce que le spectacle peut espérer de mieux pour être perçu et aimé pour ce qu'il est.
Se profile ainsi une politique économique du théâtre sensiblement différente sans qu'il soit besoin de la nommer.
Si la recette doit rembourser le coût d'un spectacle, c'est qu'on laisse à la loi du marché (et au succès immédiat) la possibilité de son existence. Une idée politique de la dépense s'efface devant la raison économique du moment. Le temps nécessaire à ce qu'une œuvre nouvelle ouvre ou découvre son public est réduit au temps court de son exploitation rapide.
Peut-être n'avez-vous pas remarqué une décision du Président de la République : alors qu'il décide de baisser de 6% les budgets de la création, il maintient la subvention accordée au fond de soutien au théâtre privé.
On ne peut être plus clair : priorité est donnée à l'activité commerciale !

Jean-Marie Hordé

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