Il faudra plus de 40 minutes pour bouger les lignes à la direction des CDN

L’enjeu de parité et les questions de diversité à la tête des Centre Dramatiques Nationaux s’inscrit dans une réflexion globale qui émerge dans le secteur théâtral et culturel, à travers une volonté de faire émerger de nouvelles figures offrant d’autres modèles de représentation.

Des mouvements d’occupation des théâtres en France, jusqu'aux réflexions de plus en plus présentes sur le fonctionnement global du système, il semble important d’interroger les obstacles et les mécanismes d’auto-censure produits par un sentiment d'illégitimité à entrer dans ces institutions, d’autant plus renforcé lorsqu’il s’agit d’artiste non blanch.e.s, femmes ou appartenant à des minorités de genre.

Les règles d’un système d’apparence égalitaire sur les modalités de soumission de candidature à la direction de ces théâtres effacent facilement l’ensemble des conditions distribuées inégalement entre des artistes qui, selon leur position dans l’espace social, ne partagent pas les mêmes outils pour se soumettre aux règles d’un appareil institutionnel excluant. Il semble aujourd’hui urgent de pouvoir faire bouger les lignes, et de rétablir un fonctionnement véritablement démocratique, qui considérerait les conditions particulières dans lesquelles s’inscrivent celles et ceux qui se mettent à rêver à un autre théâtre, plus juste, plus inclusif, et qui offrirait de nouveaux modèles et d’autres modes d’inscription sur le territoire pour les publics et les artistes d’aujourd’hui et de demain. Pour cela, il faudra peut-être accepter d’étendre les régimes d’exception au-delà de ceux qui en bénéficient déjà par leur position dans l’espace social, considérer certaines candidatures, qui, bien qu’elles n’entrent pas dans le cadre des règles établies par l’appareil administratif, représentent bien plus, justement car elles tentent de faire bouger les cadres

 Il faudra peut-être considérer que le retard d’une candidature de 40 minutes à la direction d’un CDN, ne s’explique pas nécessairement par un manque de sérieux, mais par des mécanismes d’auto-censure d’autant plus établis lorsqu’il s’agit d’artistes femmes, non-blanches, non-héterosexuel.les qui impacte à bien des endroits l’art que l’on tente de défendre. 

Cri du cœur : 

“40 minutes, c’est le temps que je mets tous les matins pour aller au CDN de Montreuil. C’est le temps que j’ai pour me questionner sur là où je vais, sur pourquoi j’y vais, et pourquoi je prendrais ces 40 minutes pour me rendre entre ces murs. Pendant ces 40 minutes, je me rappelle que malgré un théâtre subventionné français si peu représentatif, si blanc, si masculin, si discriminant, il y a des espaces de magie. Des espaces que certains ne veulent pas voir tant ils peuvent faire dérailler tout un système établi pour le rendre plus juste, plus festif, plus généreux, plus inclusif et plus urgent. Ces espaces qui émancipent vraiment, parce qu’ils viennent gratter, creuser, interroger, et amènent à aller chercher sans peur tout ce que l’on peut y trouver. Ces espaces nous rendent plus courageux, ils font que ces 40 minutes, on peut les passer presque sereinement, qu’une fois ces 40 minutes passées, on peut ouvrir de nouvelle portes et que l’on accepte de recevoir pleinement ce que l’on va trouver derrière. C’est pour ça qu’on les passe, ces 40 minutes, non ?

 40 minutes c’est aussi le temps qu’il faut pour révéler tout l’immobilisme d’un système, sa bureaucratie, ses règles établies. C’est ce qu’il faut pour paralyser des utopies, pour stopper des rêves, pour fermer les yeux. C’est ce qu’il faut pour s’assurer que les contraintes qui structurent un fonctionnement global bien malade restent en place. C’est les 40 minutes qu’il faut pour balayer des heures de travail, pour déconsidérer des histoires, des singularités. Il faudra plus de 40 minutes pour les comprendre, ces singularités.

 Le rapport au temps n’est pas neutre, il est situé dans un espace social habité inégalement. Tout comme les ressources nécessaires pour être sûr de soi au point de postuler sans douter à la tête d’un CDN et avoir le luxe de l’anticipation. Le temps est défini, il faut tenter de s’y soumettre, mais on peut considérer que lorsqu’on se bat pour des formes d’émancipation, la soumission peut être compliquée. Et je crois humblement que c’est pour ça qu’on se bat tous et toutes : des formes d’émancipation, des formes de vie. Le temps fait parti de la lutte et il y a certaines luttes qui dépassent 40 minutes. Il y a des luttes qu’on ne laissera pas exister, des luttes festives, justes, généreuses, singulières. Alors bien sûr, il ne s’agit pas nécessairement de les porter, de les favoriser, mais peut être d’au moins les considérer. On se bat pour l’équité, la justice, la joie, la liberté, la fierté aussi, les histoires de tous et de toutes dans des lieux pour toutes et pour tous, et d’autant plus urgemment aujourd’hui, alors je ne pense pas que ces valeurs puissent pertinemment être contraintes à 40 minutes.

 Il faudrait être sérieux, bien comme il faut, anticiper, prévoir, faire les choses biens, dans les règles, comme on l’attend. Mais il ne faudra surtout pas oublier d’être, de vivre, de rêver. Et pour ça, il faut parfois se réveiller 40 minutes trop tard.”

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