Pourquoi il faut arrêter de relever toutes les sorties de Macron

Déjà ministre, Emmanuel Macron s’était fait remarquer et avait suscité l’indignation dans l’opinion en s’émouvant au micro d’Europe 1 de « l’illettrisme » des ouvrières de l’usine GAD. Si cette première bourde verbale a pu le gêner, il a depuis réussi à maitriser l’art du dérapage, et ses effets de saturation médiatique. Au nez et à la barbe des oppositions, Macron mène la danse…

En Aout 2014, Macron est nommé ministre de l’économie du gouvernement Valls 2. Quelques jours plus tard, il sera l’invité de la matinale d’Europe 1, au micro de Jen-Pierre Elkkabach. L’occasion pour lui de nous laisser découvrir sa posture ministérielle : il est jeune, il fait partie de cette classe politico/élite énarque que l’opinion tient en dégout, il n’a jamais été élu et c’est un ancien banquier d’affaire. Il va donc lui falloir affirmer un positionnement franc, sévère : il est chargé d’une mission, les français l’attendent au tournant, il doit agir, il est providentiel. Ainsi, il éructe sur la durée de passation du permis de conduire, sur la rapidité de telle ou telle reconversion professionnelle, sur la mobilité… Face à lui, un Elkkabach qui lui sert sur un plateau le siège doré dans lequel il commence à s’installer doucement : « Qui est Macron pour Macron ? » lui demandera-t-il. Le futur président est même forcé à un trait de modestie : « Ne m’obligez pas à ce narcissisme ! ».

Puis, certainement tendu par l’enjeu de cette première apparition médiatique en tant que ministre, on le sent s’exciter, remuer sur son siège, faire de grands gestes, accélérer son débit de parole… Jusqu’à ce moment où un terme va lui échapper : dans une anecdote dont on sent l’hésitation qu’a Macron à la sortir (on lit presque dans ses yeux « ne suis-je pas en train de dire une connerie ? »), le jeune ministre évoque les ouvrières de l’usine GAD dont il déplore qu’elles soient, « majoritairement, pour la plus-part, illettrées » (en plus d’être des femmes, et de ne pas posséder le permis de conduire). Cette juxtaposition de deux formes qualificatives (« majoritairement », puis « pour la plus-part ») en dit long sur le tâtonnement communicationnel de celui qui jusqu’à présent ne s’adressait pas au peuple : juste aux puissants. Ici, Macron ne contrôle pas : il se ferra remarquer pour cette première « sortie ». Médias, opposition : tout le monde reprend ce signifiant qui échappe au ministre pour en faire le symbole de son mépris de classe. A juste titre. L’anecdote veut même que, alors député de l’Ardèche, et fils d’ouvrière, Olivier Dussopt interpelle le ministre dans les couloir de l’Assemblée Nationale en le traitant de « connard ». Ce qui ne l’empêchera pas de devenir son secrétaire d’état quelques années plus tard.

Macron fût élu. Bien sur, il fallût qu’il en passe par une méthode de communication bien ficelée : balades champêtres main dans la main avec Brigitte en une de Paris Match (merci Mimi Marchand), costume gris terne et marron, tel un comptable de province : macron flatte l’opinion et fait très facilement oublier son passé de banquier d’affaire. Une fois au pouvoir, il se placera très rapidement en position de maitrise : Maitre des horloges médiatiques, chef des armées … Rien à voir avec le président normal qui 5 ans auparavant prenait son TGV pour descendre à Brégançon : Macron joue la rupture avec l’ancien monde (celui de Hollande) pour renouer avec un monde encore plus ancien (entre Giscard et Sarkozy).

Dans le verbe aussi, Macron donne de son autorité : il commence fort à l’inauguration de la Station F, où il explique que « dans un gare, on croise des gens qui ont réussi, et des gens qui ne sont rien ». La polarisation du peuple en deux groupes, ceux qui réussissent VS ceux qui ne sont rien, les premiers de cordée VS les derniers, les progressistes VS les cyniques, que l’on peut lire dans cette première sortie présidentielle, qui émeut et indigne sur tous les plateaux, annonce la couleur.

S’en suit d’autres épisodes : les français qui n’aiment pas les réformes (à Bucarest en Août 2017), les fainéants, cyniques et extrêmes auxquels Macron ne cédera rien (à Athènes en Septembre 2017), le pauvre lycéen ridiculisé pour l’avoir appelé « Manu » (Au Mont Valérien le 18 juin 2018), jusqu’au dernier en date : l’opposition entre le peuple danois luthérien, réformiste, et les gaulois réfractaires au changement (Lors d’une conférence de presse commune avec son homologue Danois, fin Août 2018). Dans le discours manifeste, on entend une opposition flatteuse pour les danois, et on lit une révérence faite au premier ministre du Danemark qui se tiens à coté de lui, sous la forme d’un « trait d’humour » selon ses propres termes. Dans sa version latente, cette dichotomie vient encore une fois renforcer celle annoncée à la station F : Macron aurait à faire avec un peuple qui ne souhaite pas avancer, qui ne souhaite pas réussir, qui n’est pas En Marche comme lui le souhaite.

A chaque fois, c’est la même rengaine : les oppositions crient sur tous les toits le mépris de Jupiter pour le peuple, les marcheurs leur répondent qu’ils ont sorti la phrase du contexte, qu’ils n’ont rien compris, et Macron … se tait. Il laisse couler la polémique, et se frotte les mains. Car en effet, ces événements ne lui sont que profitables : de cette façon, il occupe la scène, et sature l’espace médiatique. De plus, cela lui permet souvent d’occulter un fait gênant dans son plan de com : récemment, l’épisode gaulois aura rapidement chassé de la scène la démission de Hulot. De même que lorsqu’il appelle à ce qu’on vienne le chercher (face à ses députés en Juillet 2018), il s’applique scrupuleusement et dans l’urgence à clore la séquence politique Benalla.

Mais surtout, il faut bien se rendre compte que ces sorties sont calculées et millimétrées : telle est la méthode de com’ du Président : je dis ce que je veux, je fais ce que je veux. Peut-on réellement imaginer que celui qui se présente devant les députés de sa majorité (et surtout les caméras) pour dire « Le responsable est devant vous, qu’ils viennent le chercher » regrette par la suite ce son trait d’humour sur les gaulois ? Ces deux éléments font bel et bien partie d’une même méthode cohérente : celle de la toute-puissance.

C’est que les français ont étés habitués aux dérapages, même venant d’un président : on se souvient du « cass’toi pauv’ con »(au salon de l’agriculture, à un passant refusant de lui serrer la main) ou du « karsher » (en visite dans un quartier populaire, prévoyant de l’utiliser contre les racailles) de Sarkozy, ou encore des trop nombreuses et trop odieuses petites phrases du père Le Pen. Là, c’était bien du dérapage. On avait raison de s’offusquer. De même, quand Macron évoque les ouvrières de GAD, l’île de Guyanne ou les kwassas-kwassas, il ne contrôle pas, ça lui échappe, c’est presque du off, et on a donc raison d’y lire un indice sur sa personne profonde. Mais ne mettons pas ces bêtises verbales sur le même plan que la provocations perpétuelles calculées par l’Elysée.

 Quoi de plus profitable à Macron, en effet, qu’une ferveur commune qui appuie là où lui même place le curseur ? Se faisant, l’opinion, les médias, et même les oppositions font le jeu du gouvernement, et lui laissent la place de maitre des choses. On pourrait presque comparer la situation à une scène de cour d’école, où un enfant irait se plaindre à l’instituteur-trice d’une méchanceté dite par un autre enfant, et l’instituteur-trice de répondre « Oh, laisse le parler, ne le laisse pas t’atteindre ». Bien avisé serait l’enfant d’écouter ce conseil, car dès lors qu’il montrera sa tristesse à son méchant camarade, ce dernier en sera satisfait. D’un coté, donner de l’importance à ces gesticulations communicationnelles permet de déplacer l’opinion des véritables enjeux dont il a à se saisir, et de l’autre cela condamne l’opposition à rester dans une fonction de scrutation de l’action présidentielle alors qu’elles sont appelées (notamment, à mon sens, la France Insoumise) à proposer et à construire des alternatives. Plus on parle de l’autre, moins on parle de soi et de ce qu’on propose. Si le vote Macron fût un vote de dépit et de défense face au spectre FN, et si le président est si mal élu et ne possède pas de socle populaire, à quoi bon pointer ses prétendus dérapages ? Ce mouvement perpétuel de déplacement des questions politiques à des questions de communication semblent ne pouvoir avoir qu’un seul effet : écarter les gens de la possibilité d’une opinion politique construite autrement que sur la perception d’une façon de parler, d’une apparence, d’une origine ethnique, professionnelle, etc. Macron ne méprise pas le peuple français parce qu’il en parle en terme de fainéants ou de gaulois réfractaires, il le méprise parce qu’il mène une politique de casse du système social au détriment des plus démunis. Macron n’est pas un néo-liberal parce qu’il considère que si on ne réussit pas, on est rien, c’est un néo-liberal parce qu’il organise la libération du marché au détriment de toute considération environnementale, sociale et de redistribution des richesses.

On ne peut que rapprocher le désintéressement politique d’une partie de la population de cette pratique de politique-people : nombreux étaient ceux qui s’amusaient de voir lors des 3 débats présidentiels des enfants se disputer. Car en effet, ça n’est pas de la politique. Ça, c’est du show. La cinquième république est construite comme telle. Si une rupture de système politique est vue comme nécéssaire par certains, ils n’hésitent pas cependant à plonger la tête la première dans le bouillon de la discorde au moindre mot plus haut qu’un autre. Mais pour sortir du présidentialisme, ne faudrait-il pas commencer par arrêter de pleurer à chaque méchanceté du président ?

Macron évoquant les Gaulois réfractaires au changement. Macron évoquant les Gaulois réfractaires au changement.

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