AU COEUR DES CENTRES ALIMENTAIRES INFANTILES - AMERIQUE LATINE

               Le MIAE (Mouvement International d’Aide à l’Enfance) est une structure qui regroupe 25 associations françaises et nourrit, chaque jour, 4000 enfants à travers le monde. De Madagascar au Pérou, les centres des associations qui composent le MIAE sont autant de lieux créateurs de lien social. Les enfants y retrouvent une ambiance calme et sécurisée, une atmosphère familiale, choses rares et précieuses dans les lieux les plus pauvres de notre monde.

J’ai eu cet été la chance de visiter les centres localisés en Amérique Latine, dans les villes de Medellin (Colombie), Trujillo et Chimbote (Pérou).

 

MEDELLIN (Colombie) - Santo Domingo  

              Le nouveau metro-cable de Medellin, inauguré en 2004, surplombe le vibrant barrio (quartier) de Santo Domingo, une mer de maisons aux couleurs chatoyantes. Ici et là, des petits complexes sportifs, des miradors, des parcs accrochés à la montagne percent joyeusement ce faubourg des hauteurs de Medellin. Située dans une vallée, la deuxième plus grande ville du pays accueille régulièrement des vagues de réfugiés, économiques et politiques, qui s’amassent sur ses hauteurs. Ainsi, prendre 50 mètres d’altitude, c’est dégringoler d’autant sur l’échelle sociale. Ce mode de développement particulier, qui mène inexorablement à une ghettoïsation des nouveaux quartiers, a conduit les pouvoirs publics à mettre en place des politiques de désenclavement de ces faubourgs excentrés. Ces Projets Urbains Intégraux (PUI) ont largement contribué à leur développement. 
              En 2004, la ville passe « de la peur à l’espérance » (slogan de campagne du maire Sergio Farjado). La nouvelle équipe municipale est convaincue que les violences qui secouent la ville puisent leurs origines dans les fortes inégalités sociales qui y règnent. La statistique – hallucinante - de 381 homicides pour 100.000 habitants en 1991, a progressivement diminué pour atteindre 52 homicides pour 100.000 habitants en 2012. Si l’on est encore à des années lumières des statistiques des villes les plus sûres du monde (certaines comme Singapour, affichent 16 homicides / 100.000 habitants), l’évolution n’en reste pas moins impressionnante.

              Et pour cause, la politique de développement urbain entreprise depuis 2004, couplée à l’apaisement des tensions entre guérillas, forces paramilitaires et armée, a su contribuer activement à ce retour à la paix. En définitive, la municipalité a habilement repéré et traité la racine géographique des inégalités socio-économiques. Le quartier de Santo Domingo, vibrant d’énergies et de couleurs, dans lequel le voyageur peut à présent flâner sans craindre pour sa sécurité, en est un exemple frappant. Le symbole du développement de ce quartier est assurément la nouvelle Bibliothèque de Espana, inaugurée en 2007. Ce bâtiment à l’allure futuriste attire dans le quartier de Santo Domingo étudiants, touristes et chercheurs, une population qui ne se serait auparavant pas risquée dans ce quartier.

              Cette stratégie de développement, qui consiste à implanter des lieux culturels dans un faubourg pour y attirer une population aisée, est reproduite à maintes reprises dans différentes parties de la ville. Toutefois, certaines voix discordantes assombrissent le tableau : « Ces bâtiments sont de la poudre aux yeux, ils font croire à un développement rapide de nos quartiers, mais ils sont en carton » se plaint Oscar Cardenas Avedano, sociologue à l’Université d’Antioque. En effet, la Biblioteca de Espana, inaugurée il y a 8 ans, est déjà la cible d’importants travaux de rénovation, et certains universitaires avancent que le fond documentaire laisse à désirer. Les enfants du quartier quant à eux ne s’y aventurent qu’avec crainte, pour recharger un instant leurs téléphones. Si ces critiques sont fondées, ces bâtiments bénéficient d’une force et d’un rayonnement symboliques non négligeables. La présence de la Biblioteca, couplée à celle du Métro-cable et du Parque Arvi (une réserve naturelle située plus haut) contribue à encercler le quartier Santo Domingo dans une bulle de modernité, entre tourisme, mobilité et culture.

             

              Sortie du métro cable, une volée de marches en zigzag qui suit le cours d’un ruisseau à l’eau douteuse. Une maison verte se dresse en haut : le centre de l’association Grandir Ensemble. Comme à l’accoutumée, l’accueil y est jovial et chaleureux. Nicolas, relais local de l’association, me fait faire rapidement le tour du centre.

              Dans une petite cuisine à la propreté impeccable, Angela, la cinquantaine, s’affaire aux fourneaux. Riz, soupe de haricots, chicharon (lard frit) et poulet suffiront à nourrir la trentaine d’enfants de 5 à 13 ans qui, chaque jour, vient trouver ici un repas chaud et une atmosphère chaleureuse. A l’étage, une bibliothèque lumineuse. « C’est important pour les enfants d’avoir un endroit calme, à eux, ce n’est malheureusement pas toujours le cas à la maison », me confie Nicolas. Bien fournies, les armoires répartissent les livres par âge, plutôt que par thème. Le fouillis relatif qui règne dans les étagères ainsi que l’affiche « SI NO LEO ME ABURRO » (« si je ne lis pas je m’ennuie ») laissent présumer d’une utilisation fréquente des livres par les enfants. Difficile de croire que ce havre de paix était, il y a encore quelques années, réquisitionné sans ménagement par les forces paramilitaires pour en faire leur QG dans le quartier. La vie du centre avait, tant bien que mal, suivi son cours.

              Ici et là, d’autres enfants jouent en attendant leur repas, qui sera servi progressivement, dans un roulement bien huilé, à mesure que leurs camarades rentreront des écoles avoisinantes. Quelques minutes passées avec eux suffisent à apprécier la richesse du travail effectué ici par les organisateurs : chaque enfant respire la joie de vivre, l’espièglerie, la curiosité. Peu à peu, les petites tables du centre se couvrent d’assiettes et de couverts, la salle s’emplit de rires. Les enfants viennent des écoles du quartier, ne parcourant généralement pas, pour les moins bien lotis, plus d’un kilomètre pour se rendre au centre. Dans ces écoles, le système des cantines scolaires, nouveau projet gouvernemental, est encore balbutiant. Si le programme lancé par les pouvoirs publics pour les mettre en place a été annoncé, la communication auprès de la population est des plus faibles, et il est relativement difficile d’obtenir quelque informations sur le sujet. Toutefois, certains enfants avouent que, en l’absence de centre nutritionnel, ils iraient manger à la cantine. Le centre de Grandir Ensemble leur garantit donc des repas plus appropriés. 

              Si, dans les années suivant son ouverture, le centre répondait à une sévère urgence humanitaire, il fait aujourd’hui office de centre social, un lieu de vie rayonnant où chacun se retrouve après les cours pour se nourrir et bavarder. Toutefois, l’engagement de ses organisateurs locaux peine à assurer aux enfants un parcours scolaire professionnalisant, la plupart d’entre eux n’ayant pas la chance de poursuivre à l’université. A Medellin, une seule université publique (et gratuite) leur serait accessible. Seul problème : le nombre dérisoire de places face à la demande. « Pour 100 places dans une filière, ils reçoivent 500 demandes, et le concours d’entrée est si difficile que bien peu tentent leur chance ». Beaucoup de parents préfèrent aussi faire travailler leurs enfants le plus tôt possible après le collège, augmentant les revenus immédiats du foyer. Ainsi, dans le quartier voisin de La Cruz, aux dynamiques comparables à celles de Santo Domingo, on estime que seuls 4% des jeunes en âge d’être à l’université y sont effectivement. Les autres travailleront, à l’instar de leurs parents, comme ouvriers dans le bâtiment, femmes de ménage, etc … Ou au centre, comme Géraldine, fille d’Angela et ancien enfant du centre, qui apporte à présent une aide bienvenue.

 

MEDELLIN - La Cruz


              J’ai rendez vous avec Oscar, un jeune chercheur en sociologie de Medellin, pour le suivre jusqu’au centre humanitaire infantile dont il s’occupe avec sa compagne, Vanessa. Entre les statues disproportionnées de Botero, s’avance un jeune homme au sourire franc et aux cheveux long. Après que nous ayons échangé quelques mots en marchant, il raconte …

              « Notre centre est une école maternelle (prescolar en espagnol – ndlr) qui accueille en moyenne une trentaine d’enfants à l’année. Le but est de leur apprendre les bases de la lecture et de l’algèbre, mais aussi de leur fournir un repas complet et une ambiance de travail stable et joviale, ce qui est fondamental». A la sortie du prescolar, les enfants, munis de leur diplôme officiel, constituent un groupe d’élèves très apprécié des professeurs de l’école primaire publique locale, grâce au sérieux de l’enseignement dont ils bénéficient. « Leurs parents sont des ouvriers dans le bâtiment, des majordomes, des femmes de ménage, … » : une petite partie de la classe populaire de la ville est donc réunie dans ce quartier situé dans les extrêmes hauteurs de la ville (Medellin est nichée dans une vallée, les quartiers les plus hauts sont aussi les plus pauvres – ndlr). La plupart de ces barrios (quartiers) ne sont pas répertoriés sur les cartes officielles de la ville, ce qui permet aux pouvoirs publics de délocaliser facilement, sans remue-ménage administratif, les habitants qui y logent.

              En traversant le quartier voisin de la Onda, Oscar en profite pour improviser un petit détour par la Casa de encuentro Luis Angel Garcia : expos photos, cours d’arts plastiques et de sport, lieu d’échanges, ce foyer accueille les jeunes du quartier en dehors du temps scolaire - une demi journée. Mon guide me décrit cet endroit, visé à de multiples reprises par des expropriations, comme un lieu de résistance populaire face aux pouvoirs publics (et arbitraires).

              Après une dizaine de minutes, une bâtisse colorée se dessine en haut de la côte : le centre de Grandir a la Cruz. Des fresques aux couleurs chatoyantes ornent ses murs alors qu’un enfant se balance paresseusement sur une balançoire flambant neuve. Oscar m’explique que ces aménagements, qui encouragent la motivation des enfants, sont permis par certains bienfaiteurs dont les donations irriguent ponctuellement les sèches finances du centre. Une petite pièce à ciel ouvert reste en jachère : « On va en faire un bureau pour l’administration et les archives, mais on attend le prochain don », me confie-t-il. Car le manque de ressources financières est bien la première difficulté rencontrée par le prescolar, les 400.000 pesos colombiens (120 euros), suffisent tout juste à alimenter les enfants et à payer une petite partie du salaire du professeur. Pour le reste, chacun se sert la ceinture et donne un peu du salaire de son travail à l’extérieur. Fut un temps, Carlina, artisane de l’ouverture du centre en 1980, possédait une culture de café qui, après récolte et vente, permettait d’assainir les finances de l’école. Résultat : « Les services publics ont saisi le terrain pour y construire un immeuble, impossible de les poursuivre en justice ». Service public, quand tu nous tiens …

              Cette tension financière rend le centre très sensible aux fluctuations économiques, comme la crise alimentaire qui frappa le pays en 2014 et entraîna pendant quatre mois une cherté des denrées difficilement soutenable pour une organisation de cette envergure. Encore une fois, seules les donations des intervenants, de l’association française Grandir à La Cruz et des bienfaiteurs permirent d’alimenter le centre. Car rien n’est à attendre de la part des pouvoirs publics avec lesquels les relations sont inexistantes, ce qui permet toutefois au centre de jouir d’une précieuse indépendance  Seuls moments fugaces de contacts avec les politiques ? « Ils viennent faire des promesses pendant les campagnes électorales, et ils repartent », capitule Oscar, le sourire aux lèvres.

              Ces revers financiers n’empêchent toutefois pas le centre de tourner à plein régime, grâce à la bonne volonté des intervenants et de leurs proches. Ainsi, dans la cuisine s’active la petite sœur d’Oscar, étudiante, qui prépare bénévolement la cuisine tous les midis. En passant dans la salle principale, une vingtaine d’enfants âgés de 4 à 6 ans s’activent pour ranger leurs affaires et attendent patiemment leur repas, sous le regard autoritaire et bienveillant de la surveillante, d’une vingtaine d’année elle aussi. Les plats, composés de riz, de légumes, de galettes et d’un peu de viande sont servis dans des assiettes à compartiments, don de l’école primaire située à un jet de pierre de la maternelle.

              On l’aura compris, le prescolar de la Cruz bénéficie, de la part des habitants du quartier et des proches des intervenants, d’une solidarité à toute épreuve. Ceci est en grande partie du à l’aura de Carlina, créatrice du centre. Cette femme à l’altruisme et à la motivation sans failles a fait d’une petite cabane de taule le lieu vivant et solaire qu’est aujourd’hui le centre de Grandir à la Cruz. A juste titre, elle est considérée comme la abuelita (la grand-mère) par les habitants du quartier, qui pour beaucoup passèrent leurs premières années de scolarisation sous sa garde bienveillante et enjouée. Carlina, c’est aussi un réseau solide auprès des universitaires de Medellin, ce qui permet au centre de bénéficier de soutiens bienvenus en cas de pénurie.

              Aujourd’hui malade et diminuée, elle s’appuie sur la jeune et dynamique relève que constituent Oscar, Vanessa et leurs proches, l’avenir du prescolar de la Cruz. Aujourd’hui, le principal chantier mis en branle par ceux-ci est la légalisation officielle du centre : un long et rude cheminement administratif qui leur permettrait, à terme, d’obtenir de l’Etat les services d’un professeur rémunéré grâce aux deniers publics.

 

CHIMBOTE (Pérou)

 

              Nous partons avec Rosa Pacheco Franco, en direction du centre A demain, dans les faubourgs de Chimbote. Pour le rejoindre, il nous faut emprunter, pendant un quart d’heure, un collectivo. Cette armada de taxis, chacun affectés à une destination particulière, remplace les lignes de bus vétustes et peu ponctuelles. La ville résonne, nuit et jour, au son de leur klaxon.

              A la sortie de Chimbote, nous dépassons le port, véritable poumon économique de la ville : pêche, chantiers navals, conditionnement, exportations, chacun y trouve son moyen de subsistance. Cette manne halieutique a permis de développer, petit à petit, une activité économique riche et diverse. Mais tous ne profitent pas de cette croissance et les laissés pour compte, chassés du centre par la hausse des prix immobiliers, s’entassent dans des mers de cahutes branlantes, à quelques kilomètres de la ville.

              C’est dans l’un de ces quartiers que le collectivo nous dépose. Au premier abord, les hauts murs d’un lycée et la devanture d’un centre médical font penser à une aisance relative. Toute relative. En s’avançant dans les ruelles, terrains vagues jonchés d’ordure et cabanes fragiles se succèdent, le tout ternis par un voile de poussière et de sable. Ca et là, des femmes entassent des bouteilles en plastique dans des brouettes qu’elles tirent avec peine. Elles en tireront un salaire de misère le soir même, auprès d’une usine de recyclage, et recommenceront le lendemain. Une voiture nous dépasse lentement, son passager scandant d’une voix nasillarde dans son mégaphone. Il propose aux habitants du quartier une nuit de travail dans une conserverie de thon, au port. Le travail journalier apparaît donc ici comme une norme, favorisant le développement de la précarité : impossible de contracter un crédit ou de se procurer un revenu en cas de problème de santé.

              Régulièrement, nous passons devant de hauts murs encerclant des parcelles de terrain manifestement vagues : des placements financiers. Nombre d’habitants de Chimbote y achètent des terrains de plusieurs milliers de mètres carrés, les emmurent, attendent. Le prix dérisoire du mètre carré (entre 10 et 20euros) pousse ces riches familles à miser sur le développement du quartier - développement auquel ils ne contribuent aucunement. Autres signes de la fracture économique entre les classes, les nombreux hostal qui parsèment le quartier. Seuls bâtiments à plusieurs étages, leurs balcons surplombent l’océan poussiéreux. Aux fenêtres, des rideaux fermés. C’est ici que les riches habitants du centre-ville viennent passer l’après-midi en plaisante compagnie, loin des regards indiscrets et à l’abri des commérages. « On les appelle les jugadores (les joueurs) », assène Rosa avec un dédain à peine voilé.

              Au détour d’une rue, le visage de Rosa s’éclaire : nous arrivons à proximité du centre. Ici, tous les jours, une quarantaine  d’enfants vient trouver un repas chaud et une atmosphère familiale. Rires, bruits de couverts, un ballon de foot qui traine, chacun se retrouve dans le chassé croisé des horaires scolaires. En effet, comme souvent en Amérique latine, les enfants n’ont cours qu’une demi-journée, à la convenance de leurs parents. Les moins bien lotis d’entre eux vont en cours le matin, et travaillent leur part l’après-midi.

              Le repas servi répond aux besoins nutritionnels essentiels tout en restant agréable au goût : du poulet, du riz, une sauce aux épices. Des fruits sont répartis avec parcimonie aux enfants, quelques jours dans la semaine. Rosa gère l’espace d’une main de maître, grand-mère bienveillante, aimante et aimée, qui navigue entre les tables pour distribuer les assiettes. « Nous utilisons des assiettes jetables, c’est plus sûr pour éviter que les maladies ne se répandent. Il y a quelques années, un de nos enfants est mort de l’hépatite, alors on fait attention », me raconte-t-elle en souriant à un bambin de quatre ans à peine.

            Le centre A demain, unique cantine pour enfants du quartier, jouit d’une solide réputation dans les environs. Aussi les demandes sont-elles nombreuses. Pour chacune d’entre elles, Rosa visite la famille et fait un rapide tour de la maison, afin d’évaluer les besoins réels de l’enfant. « Certains viennent me voir mais ils n’ont pas besoin. Chez d’autres, c’est vraiment la misère ».
              Au départ du centre, un dernier regard dans le dos, sur les quartiers qui s’étalent. Aux dires de Rosa, c’est dix, vingt cantines qu’il faudrait pour espérer, un jour, offrir à chaque enfant le repas chaud qui l’enverra à l’école le ventre plein.

 

             

              

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